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Hommes du Grand Siècle : Louis XIII par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

III. – LES « VŒUX » DE LOUIS XIII

 

Pour intéressant qu'il soit, le groupe de francs-poètes qui reconnaissait en Théophile de Viau son chef et qu'illustraient l' « Illustre débauché » Des Barreaux et le « Roi de Sodome » Saint-Pavin, n'est pas, il s'en faut de beaucoup, représentatif de l'ensemble de la société française du temps de Louis XIII.

 

Mais, avant d'explorer les mœurs secrètes de celle-ci à la clignotante lueur des anecdotes et des libelles scandaleux, il me paraît indispensable d'examiner objectivement le cas Louis XIII : car c'est bien d'un cas historique qu'il s'agit. Louis XIII fut-il, ou ne fut-il pas, homosexuel ? On a soutenu l'une et l'autre thèse, non sans ingéniosité de part et d'autre ; mais ce n'est pas d'ingéniosité qu'il est ici besoin : l'étude, sans parti-pris, des textes à la lumière de ce que nous connaissons de l'homosexualité suffira.

 

Curieux homme que ce fils du Vert-Galant, que ce père du grand amateur de femmes que devait être Louis XIV : le moins qu'on puisse dire est qu'il n'éprouvait pas pour le beau sexe le même attrait que les autres Bourbons (25).

 

Au physique, il était maladif, sujet aux diarrhées aussi bien qu'à la constipation, névropathe, migraineux, insomniaque ; au moral, ses intimes le voyaient maussade, anxieux, personnel, jaloux, avec une dureté de cœur qui parfois confinait à la cruauté.

 

Sombre tableau. Non que son hérédité fût particulièrement chargée : Henri IV, malgré les excès de sa vie privée, avait gardé, grâce à un tempérament de fer, à part la cruelle goutte, une santé physique et intellectuelle intactes ; quant à Marie de Médicis, toute sotte et bornée qu'elle fût, elle était florissante à souhait : elle devait mourir âgée de soixante-dix ans, un an avant son fils.

 

Mais le milieu familial de Louis XIII constituait un terrain d'élection pour le développement de ces « complexes » qu'a, depuis, étudiés la science psychanalytique : un père et une mère qui ne s'entendaient pas ; le spectacle scandaleux des débauches paternelles, la promiscuité imposée avec les demi-frères bâtards et avec leurs mères (26) ; les mauvais exemples et la précoce obscénité (27) ; puis, après la mort tragique de Henri IV (l'enfant avait alors neuf ans) les responsabilités trop lourdes du pouvoir auprès d'une mère frivole et stupide, la présence des Concini abhorrés, toutes les caractéristiques d'une éducation négligée.

 

Très jeune, le petit prince avait manifesté sa désapprobation, puis sa répulsion pour le laisser-aller sexuel de son père : tendance naturelle, ou fruit des réflexions à huis clos de sa gouvernante la baronne de Montglat, laquelle avait « le caractère pointu » ? Il serait bien vain de vouloir en décider. Toujours est-il qu'à peine âgé de vingt mois, il griffe la marquise de Verneuil, maîtresse en titre de son père ; il refuse de dire adieu à son demi-frère Alexandre de Vendôme qui part en promenade ; et, à une bouffonne qui lui demande s'il sera un jour « aussi ribaud que son père », il répond « non ». Il n'a pas trois ans.

 

Il déteste surtout la marquise de Verneuil qui, du reste, le traite en quantité négligeable ; et voici que – âgé de trois ans et quatre mois – il étend à tout le beau sexe cette hargne ; s'étant disputé avec sa sœur Christine, il confesse à son aumônier qu'il a peur d'elle « pour ce qu'elle est fille - Et, à la même époque, son père ne lui laissait rien ignorer de la façon dont on fait les enfants.

 

Visiblement, il est hanté par ces questions, et son âme d'enfant se replie lorsqu'on les aborde devant lui ; à sa nourrice, il dit : « Je fuis l'amour » ; un autre jour, il veut jouer au prédicateur et commence son sermon par cette phrase étonnante : « Les hommes qui couchent avec les femmes... ».

 

Et c'est cet adolescent chaste, coléreux, orgueilleux, devenu trop tôt roi, qui, sur ses dix ans, se prend d'une amitié passionnée pour le gentilhomme chargé de s'occuper de ses oiseaux de chasse, Charles d'Albert de Luynes, âgé alors de trente-trois ans. Bel homme, viril et sportif, mais calme, timide, tout l'opposé d'un soudard ou d'un palefrenier : très tôt, Louis se sentit « une disposition naturelle à l'aimer ».

 

Déjà tout enfant, il avait manifesté de l' « affection » à son cocher Saint-Amour, puis de la « bonne volonté » pour son valet de chiens Harare : et la reine-mère avait du éloigner de son intimité le commandeur de Souvré et le marquis de Montpouillan (28).

 

C'est dans l'amitié, chaque jour plus intime, de Luynes, que le jeune roi mûrit son caractère, exaspère sa hargne contre sa mère abandonnée à l'influence des Concini détestés, décide enfin de se débarrasser de ceux-ci en faisant fusiller l'homme à bout portant dans la Cour du Louvre et en faisant brûler vive la femme pour crime de sorcellerie.

 

Tout historien un tant soit peu familiarisé avec l'étude de l'homosexualité reconnaîtra sans aucune hésitation cet attachement passionné d'un jeune garçon pour des serviteurs plus âgés ; que cet attachement s'explique sans doute par le manque de tendresse du milieu familial ; n'enlève rien au fait que le caractère homosexuel en est, si j'ose dire, « classique » ; André du Dognon a noté avec beaucoup de pertinence un penchant semblable dans sa remarquable nouvelle Le dernier bal à Froideuil (29). Et cette constatation n'est nullement infirmée par le caractère parfaitement « normal » de Luynes : ce genre de passions juvéniles n'a pas besoin, pour naître ni pour subsister, que son objet soit « accessible » : la nouvelle d'André du Dognon en témoigne également. Reste à savoir si Luynes, qui était ambitieux et intéressé, a ou n'a pas profité de cette circonstance pour s'assurer de façon durable l'amour du jeune roi par les moyens en son pouvoir.

 

Pour ma part, j'admettrais volontiers que oui : car, d'un côté, j'aurais peine à m'expliquer autrement que cette liaison ait pu durer dix ans, au point que, de notoriété publique, le souverain ne décidait rien sans avoir pris l'avis de son ami ; et, de l'autre, de nombreux libelles du temps font allusion à cet aspect particulier des relations du roi et du connétable (30). Le bon médecin Héroard lui-même, dans son Journal, raconte comment, certaine nuit, le jeune homme se relevait de son lit et, allant trouver Luynes en sa chambre, « s'amusait sans dormir » sur son matelas pendant trois quarts d'heure (31).

 

Du reste, le goût du roi, sans erreur possible, le portait vers les hommes, et surtout vers ceux qui exerçaient une profession sportive. Au temps même de son amitié avec Luynes, il se liait avec un tireur d'arbalète nommé d'Esplan, à qui il donna le titre de marquis de Grimault (32).

 

A la même époque, il faisait l'expérience de l'échec dans le domaine des relations- féminines : lorsque, par politique, il épousa Anne d'Autriche, il fallut que Luynes le portât dans ses bras, presque de force, jusqu'à la chambre nuptiale, ce qui ne l'empêcha pas de « s'efforcer deux fois » et, en bon français, cela ne peut guère signifier un triomphe amoureux (33).

 

Certes, Louis XIII se sentira bientôt plein d'affection et de tendresse pour sa petite épouse, mais il faudra attendre près de vingt ans avant qu'elle lui donne un enfant. Et la lune de miel conjugale ne dure guère. Et, après la mort de Luynes (1621), le roi traverse une période de mélancolie et d'abattement qui le marque pour le restant de sa vie. On commence à le voir avec ses défauts, l'avarice, le manque de cœur, la misanthropie, la sécheresse...

 

Richelieu, devenu, depuis 1623-1624, le « principal ministre » du souverain, connaît mieux que personne le caractère de son maître. C'est pourquoi, en 1625, il favorise l'amitié qui s'ébauche entre celui-ci et François de Baradas, écuyer de la petite écurie royale : jeune homme « de nul mérite » et même, semble-t-il, assez sot, mais beau garçon, sportif et de mâle allure. Et les chansons de courir : le petit-fils du maréchal de Saint-Luc (ancien mignon de Henri III) décoche au nouveau favori ce quatrain :

 

Faites-vous bougeron, (34)

Baradas, si ne l'êtes,

Comme furent Maugiron,

Mon grand-père et La Valette (35).

 

Et, témoigne Tallemant des Réaux (36), on accusait le roi « de faire cent ordures avec lui ».

 

Mais Baradas n'était pas de taille à conserver longtemps l'affection du tyran jaloux qu'était Louis XIII. Celui-ci entendait garder son favori pour lui seul ; Baradas insista pour épouser une demoiselle dont il était amoureux – injure suprême. La rupture survint vers 1632 ; la place vacante dans le cœur du roi fut occupée, alors, pour de longues années, par Claude de Saint-Simon (le père du célèbre duc auteur des Mémoires), également page de l'écurie.

 

Ce Saint-Simon offrait la particularité d'être laid et de sentir mauvais, nous dit-on : mais il faut croire que, malgré ces défauts, et en dépit d'un caractère peu commode, Louis XIII lui trouvait des qualités valables, puisque, de brouilles en réconciliations, leur liaison devait durer près de dix ans.

 

Ce peu séduisant souverain n'était cependant pas incapable d'amitié pour les femmes, à défaut d'attirance charnelle : il s'attacha, un temps, à la très élégante et spirituelle Marie de Hautefort, à laquelle il fit une cour peu compromettante, mais vite rebutée par le caractère railleur de la demoiselle et ses prétentions à se mêler de politique.

 

Richelieu orienta alors le roi vers une autre fille d'honneur de la reine, Louise de La Fayette, une brunette de dix-sept ans, douce et pieuse, qui se prit à son tour pour son souverain d'une tendre affection ; mais, prise de scrupules et « travaillée » par son confesseur, elle décida d'entrer en religion, et le roi pleura à chaudes larmes. Il revint à Marie de Hautefort, qui était en coquetterie avec le marquis de Gesvres, et se rendit malade de jalousie à ce sujet : il ne voulait pas que son amie se mariât et exigea la rupture des relations avec Gesvres. C'était toute l'apparence d'une passion, sans le désir physique (37).

 

Le désir... Louis XIII en était-il, en définitive, capable ? Certes, un certain orage, survenu à la fin de novembre ou au début de décembre 1637, allait opérer un rapprochement inattendu entre le roi et la reine et, par voie de conséquence, donner à la France Louis XIV (38). Mais cet épisode témoignait de la capacité génitale du souverain, non de ses goûts réels. Et précisément vers le début de 1638, ces goûts éclatent à nouveau, et cette fois presque avec scandale, dans la passion foudroyante qui pousse ce presque quadragénaire vers le jeune Henri de Cinq-Mars, âgé de dix-huit ans. En quelques mois, le radieux adolescent, de capitaine aux Gardes qu'il était, devient Grand-Maître de la Garde-Robe, et Grand-Ecuyer de France.

 

Les premiers temps, c'est l'amour parfait : on voit même le morose souverain danser, boire, en un mot rajeunir. Quant au caractère exact des relations entre les deux amis, il ne saurait être mis en doute si l'anecdote est exacte que rapporte Tallemant des Réaux (39) : « Fontrailles dit qu'étant entré une fois à Saint-Germain fort brusquement dans la chambre de Monsieur le Grand (Cinq-Mars), il le surprit comme il se faisait frotter depuis les pieds jusqu'à la tête d'huile de jasmin, et, se mettant au lit, il lui dit d'une voix peu assurée : « Cela est plus propre A. Un moment après on heurte, c'est le roi. Il y a apparence, comme dit le fils de feu Lhuillier, à qui on contait cela, qu'il s'huilait pour le combat ».

 

Un autre jour, « en je ne sais quel voyage », un témoin vit Cinq-Mars, « paré comme une épousée », venir trouver Louis XIII en son lit ; et « ce mignon n'était pas encore dedans qu'il lui baisait déjà les mains ».

 

Mais – éternel drame de l'amour non partagé – dans ce roi mélancolique et jaloux qui l'idolâtre, Cinq-Mars ne voit qu'un dispensateur de cadeaux. Lui, le joyeux, le brillant, le fol, il court les bals et les fêtes, s'échappe avec des maîtresses, dépense sans compter, se couvre de vêtements luxueux, toutes choses qui déplaisent mortellement à Louis XIII. Les brouilles éclatent, s'enveniment. Le roi se plaint à Richelieu. Richelieu opère les réconciliations, scellées par des billets en forme de traités et revêtus de signatures. Et cela dure trois ans – trois ans d'ennui pour Cinq-Mars, trois ans de jalousie et de mélancolie pour le souverain...

 

Cela durerait davantage encore, sans doute, si le jeune homme ne commettait la folle imprudence de se mêler de politique et de comploter contre Richelieu. Espérait-il prendre sa place ? ou ne faisait-il qu'obéir à des suggestions venues d'ailleurs ? Toujours est-il que le complot est éventé, et le cardinal apporte au roi les preuves écrites de la trahison. Déjà, depuis plusieurs semaines, Louis XIII ne pouvait plus qu'à peine supporter son favori : « Je le vomis », disait-il. Cette fois il tranche dans le vif, et donne l'ordre d'arrestation. Cinq-Mars sera décapité, avec son ami de Thou, le 12 septembre 1642, sur la place des Terreaux, à Lyon. Et le roi, neurasthénique, atrabilaire, mourra un an plus tard, un doigt sur les lèvres.

 

Ӂ

 

Louis XIII... Louis le Juste, Louis le Cruel ? Sans doute fut-il, tout simplement, Louis le Refoulé. Victime de son milieu familial, d'une éducation impossible, de son manque d'intimité avec une mère incapable, de ses préjugés religieux. Car il fut toujours, non seulement pieux – son fameux Vœu de 1636 en est la preuve – mais dévot, et même étroit d'idées, et singulièrement dans le domaine des choses de l'amour. Louis XIII fut un puritain, à la fois par sécheresse de cœur et par formation religieuse, mais ce fut aussi un homosexuel, et refuser de l'admettre est se condamner à ne rien comprendre à son caractère. Cette soumission passionnée au viril Luynes, n'est-ce pas la préfiguration de cette sujétion où, par d'autres moyens, le tiendra Richelieu ? D'une femme, Louis XIII eut la faiblesse de caractère, le besoin de se sentir dominé et aussi les jalousies, les mesquineries, l'exclusivisme amoureux. Son malheur fut d'être roi : né bourgeois, ou simplement gentilhomme, il n'aurait pu exercer sur ses intimes cette tyrannie pointilleuse qui, sentimentalement, devait ruiner aussi bien son mariage avec Anne d'Autriche que ses liaisons avec Baradas, Saint-Simon, Cinq-Mars.

 

Mais il nous faut maintenant, derrière ce roi homosexuel sans grandeur et sans sincérité, tenter de poursuivre notre enquête sur la société française de son temps.

 

(25) Sur la santé de Louis XIII et sa vie intime avant 1628, la source capitale est le Journal du médecin Héroard (Biblio. nat., ms. fr. 4022-4027) édité partiellement par E. Soulié et E. de Barthélémy (2 vol., 1868). L'historiette de Tallemant des Réaux sur Louis XIII, nettement malveillante, permet de réduire à leur juste valeur les témoignages des apologistes officiels (éd. Mongrédien, II, p. 148-173). Sur Louis XIII, deux ouvrages surtout à consulter : L. Batifol, Le roi Louis XIII à vingt ans, Paris, 1909, et L. Vaunois, Vie de Louis XIII, 2, éd., Paris, 1944. Sur la santé du roi, voir les études du docteur Cabanès. Sur le problème de l'homosexualité de Louis XIII, voir Numa Praetorius, Das Liebesleben Ludwig XIII von Frankreich, dans Abhandlungen aus dem Gebiete der Sexualforschung, II, 6, Bonn, 1920.

(26) Les témoignages abondent de la haine de Louis XIII, enfant, pour ses demi-frères bâtards : notamment pour les deux Vendôme, fils de Gabrielle d'Estrées.

(27) Agé d'un an et demi, il sait désigner la partie de son individu qu'on appelle « le mignon de l'Infante » (l'Infante d'Espagne était la future fiancée qu'on lui destinait).

(28) Tallemant des Réaux, Historiettes, historiette de Louis XIII.

(29) A. du Dognon, Dernier bal à Froideuil, dans Arcadie, n°6.

(30) Bibl. nat. Imp. Lb 36, 1799 à 1843.

(31) Journal d'Héroard, 5 nov. 1615. Louis XIII avait quinze ans.

(32) Tallemant des Réaux, Historiettes, histoire du Connétable de Luynes.

(33) Journal d'Héroard, 25 janvier 1619.

(34) Sodomite.

(35) Mignons de Henri III. Ce quatrain, de 1626, est dans le Recueil Clairambault. Bibl. nat. ms. fr. 12616, fol. 447.

(36) Historiette de Louis XIII.

(37) « L'amour du roi n'était pas comme celui des autres hommes, car il aimait une fille sans dessein d'en avoir aucune faveur... » (Mémoires du marquis de Montglat).

(38) On a parfois tenté de mettre en doute la paternité de Louis XIII. Certes, il est difficile d'être bien sûr de ces choses-là... Mais tous les « pères » proposés pour Louis XIV sont impossibles : Mazarin parce qu'il était alors en Italie depuis la fin d'octobre 1636, Buckingham parce qu'il était... mort. En outre, Anne d'Autriche avait déjà été grosse, et le médecin Héroard, qui soignait Louis XIII depuis sa naissance, considérait comme hors de doute la capacité génitale de son pupille ; et, après Louis XIV, il y eut le petit Monsieur.

(39) Historiette de Louis XIII.

 

Arcadie n°38, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1957

 


Lire l'article complet sur Louis XIII – Arcadie n°38 et 39

 

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