Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les homophiles dans les camps de concentration de Hitler

Publié le par Jean-Yves Alt

Quand s'ouvrirent, en 1945, les camps de concentration allemands, une vague d'effroi parcourut l'Allemagne et le monde entier. Mais bientôt l'indignation, la pitié et l'horreur s'effacèrent dans la misère générale qui suivit la guerre, dans le souci quotidien de la nourriture et du logement. Les procès de Dachau restèrent inconnus de larges milieux, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour que certains se mettent à manifester des doutes quant à la gravité réelle des horreurs des camps. Trop de gens avaient un intérêt puissant à minimiser les atrocités commises, et à les laisser tomber dans l'oubli le plus vite possible. Quelques livres parurent, pas toujours objectifs, et souvent présentés dans le but de « faire sensation ». Les survivants des horreurs des camps, de leur côté, essayaient de trouver leur place dans la nouvelle société en formation, qu'ils espéraient devoir être conforme aux principes humanitaires fondamentaux. De temps en temps des organisations représentant les intérêts des victimes – notamment des Juifs, les plus durement touchés, des étrangers déplacés, des communistes, des socialistes – tentaient de réclamer des indemnités, le plus souvent sans beaucoup de succès.

Les criminels de droit commun eux-mêmes (si nombreux dans les camps de concentration, et qui au début nuisirent beaucoup à la réputation des anciens internés libérés), souteneurs, assassins et voleurs professionnels, retrouvèrent bientôt leur ancienne vie et disparurent de la vue. Les liens de camaraderie, déjà pas très solides dans les camps, où la misère commune éveillait trop souvent les plus bas instincts, se délièrent rapidement. Et c'est tout juste si les récents procès des anciens médecins des camps de concentration ont éveillé un faible regain de curiosité et d'intérêt pour ces événements du passé.

Or, parmi tous les groupes de victimes, il en est un qui n'apparut jamais dans la lumière de la publicité, qui ne se plaignit pas des dommages subis, qui ne rencontra aucune compréhension auprès des journaux ni des administrations ni des organisations de défense des intérêts des anciens internés : ce sont les homophiles. Parce que l'article 175 du Code pénal allemand (cet article 1.75 autour duquel on discute depuis des dizaines d'années) fait des homophiles des criminels, ceux-ci ne trouvèrent dans le public aucune pitié, et bien entendu ne purent prétendre à aucun dédommagement. Jusqu'à ce jour, personne n'a cherché à savoir combien d'homophiles furent les victimes des poursuites nazies, ni ce qu'ils ont retrouvé de leur existence et de leurs biens, quand ils ont survécu.

Les procès des anciens médecins des camps viennent de nous rappeler que des milliers d'homophiles furent châtrés de force, souvent dans des conditions bestiales. Dans les camps, ils étaient souvent désignés pour de mauvais traitements particuliers. L'auteur de ces lignes a vu lui-même comment, à plusieurs reprises, un jeune homme d'allure un peu féminine dut danser devant les SS pour être ensuite pendu, les mains et les pieds liés, à une poutre du corps de garde, et battu de façon horrible. Il se rappelle aussi les « parades de latrines », dans un des premiers camps (Sonnenburg), pour lesquelles le commandant choisissait toujours des homophiles.

Il ne faut pas oublier qu'il s'agissait souvent d'hommes qui étaient d'honorables citoyens, d'une culture élevée et occupant des situations importantes dans la société et dans l'Etat. L'auteur de cet article a connu un prince prussien, des sportifs importants, des professeurs, des instituteurs, des ingénieurs, des artisans, des ouvriers de toutes les catégories, et naturellement aussi des prostitués, pendant les sept années qu'il a passées dans différents camps. Bien sûr, tous n'étaient pas des gens de valeur, mais la plus grande partie d'entre eux était complètement perdue et isolée dans le monde des camps de concentration. Pendant leurs rares heures de loisir, ils vivaient la plupart du temps isolés. C'est ainsi que j'ai connu la tragédie d'un très civilisé attaché d'ambassade étrangère, qui restait absolument muré et inabordable dans un désespoir sans limite et sans issue ; il n'arrivait pas à réaliser la possibilité des cruautés atroces qu'il voyait autour de lui ; et un jour, sans raison apparente, il s'écroula, mort.

Il m'est impossible de me rappeler tous ces camarades, toutes ces infamies, toutes ces morts, sans, aujourd'hui encore, sombrer dans un profond désespoir.

Mais tout cela n'a été possible qu'à cause des possibilités légales qu'offrait aux bourreaux sadiques du IIIe Reich l'article 175. Je suis aujourd'hui un vieil homme. Dans ma jeunesse j'ai connu les activités et les combats des milieux homophiles – alors unis –, sous Magnus Hirschfeld, Adolf Brandt, Fritz Radzuweit, et d'autres, qui donnent leurs noms honorables pour lutter en faveur du droit. J'ai travaillé avec eux, j'ai espéré avec eux en la compréhension et la justice. Maintenant, le maintien ou la suppression de l'article 175 ne me concerne plus guère personnellement. Mais j'espère pour tous ces êtres humains, connus ou inconnus, qui vivent toujours sous le poids de cette menace constante, que finalement, malgré tout, la raison, les progrès de la science et le courage des médecins l'emporteront. De cette façon, les victimes de tous ces camps de concentration ne seront pas mortes en vain.

B. M. « Die Runde »

Arcadie n°82, octobre 1960


L'homosexualité dans les camps nazis par Aimé Spitz

Commenter cet article