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Homosexualité, esclavage et civilisation par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves

On peut être un islamisant et un orientaliste de renommée mondiale et mériter la Noix d'honneur du « Canard enchaîné » quand on parle de ce qu'on ne connaît pas. La mésaventure est arrivée au regretté professeur Louis Massignon.

 

Le savant auteur de « La Passion d'Al Hallaj » et de « La Prière d'Abraham sur Sodome » a cru trouver une cause profonde à l'amour des beaux garçons (en arabe : Gulâm Wasîm ou Fatâ Gamil) :

 

« Le vice de Sodome, quoi qu'en aient dit Burton et Nabhâni, n'est l'attribut ni d'une zone climatérique, ni d'une race ; Iraniens et Grecs, qui l'ont enguirlandé d'excuses philosophiques, n'en sont point les inventeurs ; il existe, à l'état brut, chez tous les peuples où les maîtres ont recours à la coaction ou à la ruse (Dabil) sexuelles pour dompter, comme des fauves (sic), leurs esclaves : qu'ils fussent mâles ou femelles indifféremment (sic) ; et ont été punis, en retour, d'un asservissement rigoureux aux instruments de leur luxure... » (Al-Hallaj, p. 797, n°2).

 

Comme dit Armande dans « Les femmes savantes » « Oh ! Oh ! Oh ! Celui-là ne s'attend point du tout. » (Acte III, scène 2)

 

Hegel soutient que lorsque le guerrier vainqueur laisse la vie sauve à son adversaire, il en fait son esclave qui le reconnaîtra comme maître. La conscience du maître, qui a affronté la mort, est la conscience noble. Elle paraît, par son courage, échapper à l'esclavage de la vie, mais elle n'est ce qu'elle est que parce qu'elle reconnaît son écho dans une autre conscience. Or ajoutait Hegel, « comme l'opposition des hommes conduit à la domination et à la servitude, ainsi la domination et la servitude par un renversement dialectique conduisent à la libération de l'esclave » (Jean Hyppolite, Genèse et structure de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, p. 165). En effet, l'esclave, qui avait renoncé à se faire reconnaître comme conscience pour conserver la vie, se forme par le travail, alors que le maître, qui avait prouvé son idéalisme au risque de sa vie, ne peut plus se passer du travail de l'esclave : en sorte que, pour finir, le Maître devient l'esclave de l'esclave, et l'esclave, le maître du maître. S'il fallait en croire le professeur Massignon, c'est au lit que s'effectuerait ce renversement dialectique !

 

Louis Massignon se fait d'étranges illusions : il croit que le maître joue toujours le rôle viril, comme si les gladiateurs n'avaient pas autant d'admirateurs que les mignons.

 

Il s'imagine que le maître prend toujours l'initiative, alors que c'est l'esclave qui a tout intérêt à la prendre. Il suppose gratuitement que l'homosexualité n'est pas aussi fréquente entre esclaves ou entre maîtres qu'entre maître et esclave. Il postule qu'elle émousse la combativité, oubliant qu'elle fut en honneur dans la légion des Thébains, chez les soldats d'Hannibal, et dans tous les corps d'élite. Il tient qu'elle s'édifie toujours sur un fond sadomasochiste, alors que, libérée de tout souci de prolongation de la race, elle peut être absolument noble et désintéressée.

 

Inutile de poursuivre la discussion, l'homophilie n'est pas une méthode de dressage. (Je me demande d'ailleurs dans quelle ménagerie le professeur Massignon a vu dompter des fauves d'après une telle méthode !)

 

L'homophilie est la seule façon donnée à certains d'atteindre la joie de vivre dans la plénitude de l'amour, la seule façon pour eux de « vivre d'amour et de mourir dans un baiser » (Anatole France).

 

Découvrant, avec quelque retard, le phénomène que d'Amfreville a rendu célèbre sous le nom de « Naufrage des Sexes », « Les cahiers du socialisme libertaire » écrivent dans leur numéro de février 1963 :

 

« ... Pourquoi des mâles de vingt à trente ans, et plus, et moins aussi, éprouvent-ils le besoin de s'orner comme des femmes ? Ne serait-ce pas, parce que la vie, en s'améliorant, leur fait prendre le sens de la masculinité ? L'effort musculaire mobilise en l'homme les caractéristiques qui font la personnalité mâle. Mais quand cet effort cesse, l'élément féminin qui coexiste (coexistence pacifique) en chacun avec l'élément masculin semble l'envahir insidieusement. Les hormones féminines s'insinuent, étendent leur influence, comme tout ce qui est féminin quand il ne trouve pas d'obstacle. » (art. de Jeanne Hubert, L'Homme féminisé)

 

Ainsi, selon Jeanne Hubert, ce n'est pas l'esclavage et « la coaction sexuelle » du Maître qui féminise l'homme, mais le bien-être apporté par la civilisation industrielle, qui a fait disparaître l'esclavage – remarque qui n'est pas dépourvue de vérité.

 

Ce qui est surprenant, c'est la conclusion de l'auteur : « Je ne vois pas que ce soit un progrès. »

 

Pourquoi l'homme élégant, spirituel, plein d'urbanité, de la civilisation industrielle, serait-il un type humain moins valable qu'un trayeur de chèvres, un terrassier, un prolétaire ignorant et musclé ou un guerrier sans cervelle ? Les libertaires de 1963 auraient-ils la nostalgie des moustaches en guidons de bicyclettes, des canotiers, des cols durs et des supports-chaussettes ?

 

A moins qu'ils ne confondent l'éthique moderne – qui affirme : « Ton corps est à toi » – avec une morale de patronage ?

 

Peut-être étaient-ils plus sages que nous, les poètes orientaux, tels Abû Nuwâs, Bassâr, Ibn Ar-Rûmi, et les poètes de l'Espagne musulmane : au lieu de chercher les causes de leur passion, ils la décrivaient en termes enflammés, et l'on se souviendra de leur chant alors que seront oubliées depuis longtemps nos essais d'explication :

 

« Souvent, disait au XIe siècle un de ces derniers, le poète Ibn Az-Zaqqaq, un échanson au cou de cygne fait circuler la coupe tel un soleil de la matinée et incite vivement à la vider alors que le matin commence à peine de paraître, que le jardin nous donne ses anémones et que ses myrtes ambrés se mettent à embaumer. Nous dîmes au jardin : Où sont les camomilles ? Je les ai confiées, nous répond-ils, à la bouche de celui qui verse à boire dans le gobelet. L'échanson s'est mis à nier ce que le jardin avait dit, mais, ayant souri, il dévoila son secret. » (Trad. Henri Pérès.)

 

Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet)

 

Arcadie n°114, juin 1963

 

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