Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

En Italie, il n'y a que des vrais hommes, Luca De Santis & Sara Colaone

Publié le par Jean-Yves

Sous titre : Un roman graphique sur le confinement des homosexuels à l'époque du fascisme.

 

Cet album, scénarisé par Luca De Santis et dessiné par Sara Colaone, aborde le confinement par Mussolini des homosexuels italiens dans les années 30.

 

Des membres du parti fasciste avaient proposé au Duce d'établir une législation d'exception à l'encontre des homosexuels. Mussolini ne vit pas l'intérêt de légiférer puisqu'« en Italie, il n'y a que des vrais hommes ». Le déni devint alors le plus sûr moyen pour lutter contre les homosexuels.

 

Alors que les alliés nazis condamnaient à mort les homosexuels, l'Italie de Mussolini choisit, contre ces hommes, le silence (sous la forme d'exil sur des îles du sud du pays) source de tourments et d'intolérance. Une autre manière de refuser un droit légitime : celui d’être différent.

 

Le scénario de cette BD est basé sur des retours en arrière rendus possibles par une enquête menée par deux jeunes journalistes auprès d'un ancien exilé nommé Antonio Angelicola, alias Ninella. Son seul crime fut de « s'adonne[r] à la pédérastie passive » et de porter ainsi atteinte à « l'intégrité de la race ». (p. 30)

 

Malgré des conditions de vie précaires, Ninella va trouver dans cet exil une sorte de refuge. Sur cette île, il devient inutile de se renier pour vivre puisque tous les exilés sont homosexuels. Certains continueront pourtant de se sentir prisonnier de la société, le cœur dévoré, en proie à la dépression ou à la haine : « Cette île est notre prison et nos larmes en sont les barreaux. » (p. 90)

 

 

Pour les gardiens, les cloisons instituées par l'État ne sont que des décisions pratiques dans lesquelles ils n'ont pas à intervenir : tout en étant parfaitement au fait du système, ils feignent, dans l'île, l'ignorance et laissent, pour la plupart, une relative liberté aux prisonniers.

 

« Il y avait des homos qui pleuraient, le jour où on a quitté les Tremitti ! » (postface, p. 169) La vie n'est jamais une victoire. Elle est faite, pour le meilleur, de fragments d'étourdissement et de joie, avec l'amour parfois, et le regret de toutes les vies soustraites. Les nombreux fragments de joie présents dans cet album – tant au niveau de la BD que du témoignage en postface – ne risquent-ils pas de déjouer le projet des auteurs ?

 

 

Il reste que cet ouvrage est un très beau travail, une œuvre utile, nécessaire, dont il faut mesurer l'importance humaine pour tous ceux qui – aujourd'hui encore – vivent mal leurs amours faute d'en avoir le droit.

 

Cette BD est aussi l'occasion d'une courte chronique – non dénuée d'humour – d'un couple, celui de Rocco et Nico, les deux journalistes. Un couple homosexuel même si ce n'est pas dit explicitement. L'enquête qu'ils mènent vise-t-elle à les conduire vers un ailleurs plus heureux ?

 

Les rapports entre Rocco et Ninella sont au début très tendus. Est-ce parce que Rocco n'attend du vieil homme qu'une histoire ? Ce qui pourrait expliquer les réticences de ce dernier à se livrer. Raconter publiquement ce que les homosexuels ont vécu à cette époque peut-il avoir des conséquences ?... Ninella sait que son histoire a rencontré l’Histoire.

 

Quels bénéfices mais aussi quels pièges se cachent dans le désir de lever le voile sur cette histoire ? Cette question montre, si besoin était, que Ninella n'est pas qu'un vieil homme inconstant.

 

■ Éditions Dargaud, janvier 2010, ISBN : 9782505007975

 


Lire des extraits de la préface, de la postface et 3 pages de cet album


Lire aussi : L'homosexualité en Italie sous Mussolini


Lire encore la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

 

Commenter cet article