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Je suis talentueux, Christophe Lucquin

Publié le par Jean-Yves

Le seul repère, qui reste à l'agent littéraire Matthieu Pequin, est son jeune auteur talentueux Léopold Pek, jeune homme indépendant, mais également flatté d'être l'objet d'une si brûlante convoitise.

 

 

« J'attends Léopold. Il m'a persuadé de l'accompagner en Argentine, à Buenos Aires.

— Te voilà enfin. À ce rythme, nous allons rater l'avion Ne t'inquiète pas. L'avion nous attendra.

— Ce que tu peux être détestable quand tu adoptes cette attitude !

— Détestable, oui. Mais je sais que tu m'aimes quand même.

— Léopold, j'admire ceux qui sont calculateurs et qui savent se faire désirer. Mon problème, c'est que tu as tout de suite compris que j'étais conquis. Maintenant, tu en profites.

— Cela change-t-il quelque chose ?

— Oui, je suis dépendant. Tu le sais. Et je m'en rends compte. Et ça m'agace de savoir que tu sais très bien que je suis à toi.

— Ah ! Matthieu, je t'aime beaucoup, tu sais.

— Je sais. Mais je doute de moi. C'est énorme ce qui arrive. » (p. 21)

 

Composé de cette figure centrale autour de laquelle gravitent les autres acteurs (un éditeur argentin, un éditeur français, une critique littéraire), ce court roman est construit comme une perspective cavalière, où les plans se chevauchent et forment un ensemble finement construit.

 

Matthieu Pequin est le narrateur de sa propre histoire : parfois, on croit lire son journal où abondent les répétitions. En fait rien n'est laissé là au hasard ; les redites que nous impose Christophe Lucquin, permettent de voir apparaître une image de moins en moins floue des deux (?) personnages principaux : l'agent littéraire et son auteur. Les répétitions nourrissent les obsessions de Matthieu permettant au lecteur de reconstruire et d'approfondir par lui-même, les différents personnages de ce roman. Les phrases de Christophe Lucquin s'enroulent en une spirale infinie – celle du ressassement – qui conduit vers la mort.

 

Matthieu Pequin défend-il ce culte du moi, qui serait la seule vérité qu'il entrevoit dans sa vie ? Son moi ne s'est-il pas épuré de toutes les parcelles étrangères que la vie y introduit habituellement ? comme le laisse deviner le départ de Javier, son amant. Son moi ne s'est-il pas adjoint ce qui lui est identique, assimilable – à savoir Léopold Pek – quand il se livre sans réaction aux forces délirantes de son instinct ? comme pourrait le prouver l'élimination de tous ceux qui tenteraient de nuire à son protégé. Ce moi, une fois fortifié, ne consacre-t-il pas la séparation radicale du social et du moral ? Si curieux que cela puisse paraître, ce serait alors par amour du bien que Matthieu Pequin aimerait le mal.

 

« Je me suis remis à divaguer. Il faut que je revoie Sylvie et que je lui fasse part de mon échec. Je suis bel et bien malade, peut-être fou. J'arrive à prendre un semblant de recul et je ne peux que constater la déchéance dans laquelle je me suis peu à peu jeté. Sous quel prétexte ? Je ne comprends même pas mon objectif. De l'égocentrisme, la soif de rester aux premières lignes. Et pourtant, aujourd'hui, je rejette tout cela. […] La vie devient pour moi une corvée. » (p. 97)

 

Ce roman ne met-il pas en scène moins l'amour de Narcisse pour sa propre image que son dédoublement ? Là s'arrêtent mes questions afin de ne pas dévoiler le cœur de ce roman…

 

« Si je mourais aujourd'hui, qu'est-ce que tu ferais ?

— Je mourrais demain. » (p. 109)

 

Il faut préciser que l'aspect pathologique et criminogène de l'homosexualité de Matthieu Pequin n'a rien à voir avec les conceptions médicales du XIXe siècle. Si l'homosexualité peut cohabiter avec les névroses et les psychoses, elle n'a, ici, rien qui permette de la considérer comme d'ordre psychopathologique.

 

Ce roman permet encore d'entrer par petites touches dans un monde littéraire où il convient de louvoyer, de déroger à l'exigence de soi, quand bien même le prix à payer serait une vie de désastre et de misères.

 

La thématique de ce roman – la séparation et l'interdépendance – évoque aussi Montaigne (Essai III), qu'il nommait l'« utile » et l'« honnête » et que Jean Starobinski a résumé ainsi :

 

« Montaigne nous invite à y prendre garde : l'individu n'entre en possession de lui-même que dans la forme réfléchie de son rapport aux autres, à tous les autres. » (1)

 

Éditions PopFiction, collection Mors aux dents, 20 octobre 2010, ISBN : 978-2923753171

 


(1) Montaigne en mouvement, Jean Starobinski, Gallimard/Bibliothèque des idées, 1982, ISBN : 2070224791, p. 367 


Du même auteur : Le cœur de Pierre

 

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