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Jean Genet, menteur par Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves Alt

Homosexualité

Lors de sa première visite chez moi à Tanger, il me demanda si au Maroc les gens toléraient l'homosexualité. Si je connaissais des homosexuels qui ne se cachaient pas. Pas évident de lui répondre, j'étais assez ignorant sur la question. Il me dit qu'en Afrique il avait pu constater que c'était tout de même plus facile qu'ailleurs. Je lui demandai comment il s'était découvert homosexuel. Il sourit et me raconta une histoire qu'il était le seul à pouvoir inventer. Peut-être était-elle vraie.

« J'avais quatorze ans, j'étais malade, hospitalisé. Une infirmière m'avait pris en sympathie. Elle m'apportait des bonbons. J'avais remarqué un garçon à l'autre bout de la chambrée. Il avait le visage d'un ange. On se regardait et je crois qu'on se comprenait. Je lui faisais passer les bonbons en donnant le paquet à mon voisin qui se servait puis passait à son voisin et ainsi de suite, mais il restait toujours pour mon copain assez de bonbons. Pour me remercier, il me faisait un clin d'œil. Dès que j'ai pu me lever, je suis allé me glisser dans son lit. C'était naturel. Nous faisions l'amour en silence et sans nous poser de question. Depuis j'ai su que je ne ferais l'amour qu'avec des hommes. C'était si évident que ça ne posait jamais le moindre problème. » Albert Dichy écrit dans la chronologie de l'édition du Théâtre de Genet dans la Pléiade qu'à cette époque, dans son rapport, le directeur de l'école note l'« aspect efféminé » et la « mentalité douteuse de cet enfant abusé par la lecture de romans d'aventure ». En réalité, les choses étaient très simples. Ce n'était ni la lecture de romans d'aventure ni son aspect physique qui firent de lui un homosexuel. Genet me le dit assez clairement : c'était une évidence naturelle. Il n'y avait pas de doute ni de « complexe d'Œdipe mal vécu » !

Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais l'impression que la sexualité ne l'intéressait plus. En tout cas, il n'en parlait jamais sauf pour insulter des « pédés » qui essayaient d'utiliser son nom pour la cause homosexuelle ou pour reprocher à Gide de n'avoir voyagé en Afrique du Nord que pour rencontrer des garçons qu'il « payait mal » — Genet méprisait les écrivains épris de tourisme sexuel avant la lettre. Il reprochait à Michel Foucault d'avoir fait pression sur des jurés de prix littéraires pour faire obtenir un grand prix à un de ses amis Juif de Tunisie. Je lui fis remarquer qu'il n'avait pas à préciser que le petit ami de Foucault était juif et qu'il avait oublié tout ce qu'il avait fait pour ses amis. Il ne me répondit pas. Sa mauvaise foi n'avait pas de limites !

Il m'arrivait aussi de me demander comment Genet pouvait être « ami » et vivre avec Mohamed, un homme avec lequel il ne partageait rien de culturel, rien de littéraire, pis encore, avec lequel les rares discussions tournaient autour de généralités. C'est en écoutant Mohamed parler que ce décalage me paraissait immense. Quand Mohamed disait que Genet était un « prophète », il y croyait. Pour lui, Genet avait été envoyé par Dieu ou le Destin afin de lui offrir une autre vie. Une vie toute fabriquée, imaginée, structurée par Genet, bien sûr. Il avait tout prévu, le passeport, le travail, le mariage, la naissance d'un « héritier », l'avortement, le divorce, tout y compris les moindres mots et gestes de Mohamed. Mais tout démiurge qu'il fût, Genet n'avait pas réussi à détourner son ami du haschich et des putes. Mohamed se conduisait comme un enfant gâté, comme un petit, tout petit délinquant, pas même un voleur ou un rebelle. Genet vers la fin de sa vie s'en agaçait, il ne savait quoi faire pour retrouver le Mohamed qu'il idéalisait. Quant à Mohamed, il m'arrivait souvent de parler avec lui en arabe et je percevais chez lui un désarroi, un trouble, voire une déprime. La réaction de son entourage au Maroc l'avait marqué. Était-ce par pudeur ou par naïveté, jamais Mohamed ne parlait devant moi de sexualité. Il allait souvent chez les putes, que ce fût à Paris ou au Maroc, sans doute en réaction aux médisances des voisins de Larache qui par jalousie le taquinaient ou même parfois l'injuriaient. Il ne voulait pas passer pour un « type entretenu par un vieux ». Mais c'était la réalité et les gens n'étaient pas dupes. Peut-être que ses parents aussi s'en doutaient, peut-être eut-il des disputes avec eux à ce propos. Quand Mohamed était au Maroc, il téléphonait à Genet uniquement pour se plaindre et lui demander de l'argent, jamais pour donner des nouvelles. Genet se déplaçait, arrangeait les choses puis revenait à Paris décontenancé. Un jour il me dit : « Mais qu'est-ce qu'il fait avec tout cet argent ? » Comment savoir ? Mohamed ne disait pas les choses clairement, parlait par métaphores. Rien à voir avec la relation qu'entretenait Genet avec Jacky, avec qui il avait des liens Plus forts, parce que plus anciens — des rapports d'adultes, de vrais complices. Il n'empêche, tout le monde autour de Genet était mis à contribution pour que Mohamed et Azzedine vivent dans les meilleures conditions possibles.

Jacky a une vision de Mohamed légèrement différente de la mienne : « Mohamed était triste, il était ailleurs, il n'écrivait pas des poèmes mais les récitait, c'était un poète oral dans la tradition de l'Orient arabe ; il avait une grande sensibilité, il disait des choses magnifiques, parlait sans précaution, sans calcul ; il connaissait le Coran par cœur ; il racontait des choses extraordinaires ; je lui disais : "Tu devrais écrire !" Derrière son apparence d'homme brut, il était très raffiné. Il était seul dans son monde et pensait à beaucoup de choses qui le préoccupaient. Il voyait Paris avec des yeux neufs, il remarquait des choses que nous, nous ne voyions plus. C'était un poète : on s'entendait très bien. Le scénario de La Nuit venue lui a été inspiré par les moments qu'il passait avec Genet, c'est pour ça qu'il a tant insisté pour faire inscrire dans les contrats "d'après une idée originale de Mohamed Al Katrani" ; Genet le mettait en avant, pas parce qu'il était son ami mais parce qu'il méritait d'être mis en avant. Genet avait l'habitude de poser cette question : "Comment tu vois ça ? Tu ne penses pas que... ?" »

Il est vrai que Mohamed était quelquefois étonnant. Comme s'il était soudain ébloui, n'en revenant pas de vivre ce qu'il vivait. « Que Dieu remplisse de lumière la maison de Genet ! Lui qui n'a pas de maison ! » m'avait-il déclaré, un jour, sans raison.

 Tahar Ben Jelloun 

in Jean Genet, menteur sublime, éditions Gallimard, octobre 2010, ISBN : 978-2070130191, pp. 107/110


De Jean Genet : Querelle de Brest - Elle

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