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Jean Lorrain par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

Le cas de Jean Lorrain illustre bien les inconséquences de la notoriété littéraire. De son vivant il fut considéré comme l'un des plus brillants écrivains de sa génération. Georges Normandy, son biographe et admirateur inconditionnel, écrivait que cet auteur prendrait définitivement la place qui lui revient dans la grande, lignée des Flaubert, des Barbey d'Aurevilly, des Maupassant et des Baudelaire. Mais la postérité n'a pas ratifié ce jugement et peu de gens connaissent maintenant Jean Lorrain.

En revanche Marcel Proust, le « petit Marcel » des salons parisiens, était alors considéré comme un aimable dilettante ; personne ne croyait en sa valeur littéraire et ne soupçonnait qu'il connaîtrait après sa mort une telle célébrité, même internationale

Du reste ces deux écrivains se détestaient. Et pourtant ils avaient bien des points en commun, et, naturellement, leur homosexualité. A première vue, dans ce domaine particulier ils semblaient cependant s'opposer. Jean Lorrain appartenait au genre « tante glorieuse » et ne cachait pas ses goûts pour les hommes, ce qui demandait du reste à cette époque un certain courage. Proust, lui, appartenait à l'espèce « honteuse » et n'osait pas avouer son homosexualité, bien qu'elle fût en fait connue de tous.

Pourtant leurs goûts ne, différaient pas tant que cela en ce qui concernait leurs partenaires qu'ils recherchaient tous deux dans les classes populaires. Proust aimait particulièrement les garçons bouchers, les petits télégraphistes, les chauffeurs d'automobile (les camionneurs n'existaient pas encore).

Quant à Jean Lorrain, tout Paris savait que ses goûts le portaient exclusivement vers les voyous, les truands, les marlous, et que presque chaque soir il allait rôder sur les fortifications, à côté desquelles il avait choisi d'habiter, à Auteuil, et qui sont devenues maintenant les boulevards extérieurs. Là, dans l'obscurité propice, il éprouvait des émotions fortes grâce aux vigoureux rôdeurs de barrière. Bien souvent ces sorties nocturnes se terminaient par une solide raclée qu'il recevait, et qu'en fait il recherchait. En effet chez lui, la peur provoquait la volupté et ses tendances masochistes trouvaient ainsi à se satisfaire.

Il est possible, d'après George D. Painter, le biographe de Proust, que la fameuse scène où le baron de Charlus se fait flageller dans l'établissement spécialisé de Jupien, ait été inspirée par les aventures de Jean Lorrain, qui fut l'un des principaux modèles du personnage de Charlus avec le comte de Montesquiou.

Mais Proust lui-même n'était pas un novice en matière de sadomasochisme ; il aimait trouver la cruauté chez ses partenaires, exercée de préférence sur des animaux, d'où son amour pour les garçons bouchers aux mains encore couvertes de sang. Nul n'ignore que le délicat Marcel Proust transperçait de sa propre main des rats avec des épingles à chapeau ou bien que, dans un hôtel borgne, il faisait tuer un poulet, tandis qu'à ses côtés se tenait un jeune homme habillé en agent de police. On voit qu'à côté des siens, les goûts de Jean Lorrain étaient finalement plus simples.

Ce dernier adorait scandaliser, non seulement en paroles, comme nous le verrons plus loin, mais par son aspect physique. Il se fardait outrageusement, se teignait les cheveux, portait d'énormes bagues et s'inondait de parfums. Et tout cela surprenait d'autant plus que c'était un homme grand et fort et qu'il arborait une superbe paire de moustaches... Il était naturellement l'une des cibles favorites des caricaturistes qui faisaient ressortir ses lourdes paupières ressemblant, d'après Jules Renard, à des capotes de diligence.

Comment Jean Lorrain était-il devenu l'homosexuel le plus voyant de cette fin du XIXe siècle ? Rien à première vue ne semblait le prédestiner à cela. De son vrai nom Paul Duval, il était né en 1855 d'une excellente famille bourgeoise de Fécamp où son père était armateur et avait reçu dans sa famille très unie, puis au collège, l'éducation classique de tous les jeunes garçons aisés. Mais – et là encore il se rapproche de Proust – il eut dès son enfance une sensibilité excessive, un besoin de tendresse sans partage, que seule sa mère lui apporta. Femme exquise, cultivée, indulgente, après le décès de son mari elle vécut avec son fils pendant vingt ans, jusqu'à la mort de ce dernier.

Lorrain, comme Proust, ne guérit jamais d'une enfance trop choyée ; comme lui il eut la passion de la lecture dès ses plus jeunes années, ainsi qu'une mémoire impitoyable et le sens de l'observation et du ridicule des autres, mais aussi le sens profond de la beauté sous toutes ses formes.

Tous deux devinrent très mondains mais ne, fréquentaient pas les mêmes salons.

Sur le plan littéraire leurs carrières évoluèrent différemment. Jean Lorrain, qui s'ennuyait à Fécamp, vint s'installer à Paris à l'âge de vingt-cinq ans. Son père accepta à condition qu'il change de nom. Sa mère ouvrit un livre au hasard et le premier mot qui tomba sous ses yeux fut « lorrain ». Ce fut donc sous ce pseudonyme qu'il monta à la conquête de la capitale et qu'il publia ses premiers vers. Il ne tarda pas à être admis dans les milieux littéraires parisiens, à commencer par le célèbre Chat Noir, grâce à son esprit, sa faculté d'adaptation, et son immense facilité littéraire.

En effet, contrairement à Proust qui fut l'homme d'une seule grande œuvre, élaborée avec peine, Jean Lorrain toucha à tous les genres, poésie, théâtre, roman, contes, chroniques, et y fut partout prolifique.

Poésie tout d'abord. Personne ne lit plus les vers de Jean Lorrain qu'il considérait cependant comme le meilleur de son œuvre. De tradition parnassienne, ils s'inspirent parfois de Verlaine ou de Baudelaire, tel Le crapaud :

Comme un crapaud blessé qu'un ruisseau d'azur lave

Dans une source obscure accroupi, l'œil sanglant,

Mon cœur, mon triste cœur embusqué sous mon flanc,

Saigne au fond de mon être où son pus crève et bave.

 Dans son premier recueil de vers, Le Sang des Dieux, figure un sonnet, « les Ephèbes », curieusement dédié à Flaubert. L'un de ces sonnets évoquait Antinoüs et :

Le front étroit et bas et les larges prunelles

Qu'ont les êtres passifs aimés des Dieux pervers.

 Par la suite Jean Lorrain connut la chanteuse Yvette Guilbert, l'un des modèles favoris du peintre Toulouse-Lautrec et il composa pour elle plusieurs chansons d'un genre très différent, inspirées par sa connaissance des milieux populaires, telle que Fleur de Berge, chanson réaliste :

J' fis connaissance au mois d'décembre

Auprès d'Billaucourt

D'un marinier rouquin comme l'ambre

Un vrai brin d'amour...

La nuit, fou dîna peau i' m'caressait

Fallait voir comme

C'était un, gars, c'était un ho - ho – homme !

 Il voulut également lui faire chanter une autre chanson, La peur d'aimer :

J'ai peur d'aimer et cependant

Quand un beau gars à l'œil ardent,

Torse plein, taille mince,

Me frôle, au fond de mon émoi,

Je sens un rien qui me pince

Et prise d'un petit froid,

Vraie demoiselle de province,

Je pâlis et reste coi..., etc...

Yvette Guilbert ayant refusé de chanter cette chanson, elle raconte dans ses mémoires que l'auteur s'arrangea pour la faire chanter par « un p'tit blond » des bastringues des faubourgs. Le soir de la première Jean Lorrain vint avec quelques vigoureux camarades afin de défendre l'interprète au cas où une bagarre aurait éclaté. Mais il paraît que la clientèle de l'endroit prit fort bien la chose.

Jean Lorrain voulait également qu'Yvette Guilbert chantât le poème suivant, très « Chat Noir » :

J'ai les bandeaux plats

Et les seins de même

L'air veule et l'œil blême

D'un petit oblat

Face implorante et regard extatique

De Montparnasse à la plaine Monceau

Je suis la sphinge et le voyou mystique,

La fleur d'autel (meublé) qu'aiment les temps nouveaux

Je suis le lys pervers et la rose anémique,

L'orgueil des siècles d'or et l'effroi des badauds...

La chanteuse ayant encore refusé, il s'ensuivit une brouille et les deux artistes ne se parlèrent plus.

En ce qui concerne le théâtre, de Jean Lorrain il oscilla, comme sa poésie, entre deux pôles, l'un très littéraire, souvent en vers, l'autre réaliste décrivant le monde interlope des marlous et des prostituées. Il réussit même à faire venir le tout-Paris dans une minable baraque foraine de la fête de Neuilly où il présentait, en 1903, une pièce interprétée par Polaire, Marguerite Deval, Victor Boucher, et lors d'une reprise, Charles Dullin.

Il composa également des livrets d'opéras, des pantomimes et des arguments de ballets ; certains furent dansés par Liane de Pougy aux Folies-Bergère, et à l'Olympia.

L'œuvre romanesque de Jean Lorrain est plus intéressante que ses vers ou que ses pièces. Elle se caractérise par une recherche de l'étrange, du bizarre et, pour le style, par une écriture souvent précieuse, emphatique qui correspondait à ce que l'on appelait alors le style artiste. Il ne fut pas le seul écrivain de ce genre en cette fin de siècle où les névroses, les monstruosités raffinées étaient soigneusement cultivées par quelques esthètes ; les prototypes littéraires en sont M. de Phocas décrit par Jean Lorrain et M. des Esseintes dont le portrait peint par Huysmans est encore plus poussé.

Tous deux sont des êtres blasés, goûtant à toutes les perversions sans y trouver du plaisir.

M. de Phocas énumère ses conquêtes :

« Rats d'Opéra, lis du Rat mort, mondaines frêles aux museaux de rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des morphines, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux des rôdeurs de banlieue et des figurantes de music-hall qui, à souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer ; et j'ai même eu des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et le piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs...

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder... »

Par la suite M. de Phocas, qui est fasciné par les yeux de certains êtres, à l'éclat d'émeraude, les recherche tantôt dans des partouzes sordides, qui se déroulent dans la fumée de l'opium, où des artistes drogués s'adonnent à un sadomasochisme morbide, tantôt dans des music-halls ou des cirques.

Jean Lorrain décrit également dans ses romans des femmes du monde perverses, recherchant des sensations fortes ; mais là encore Huysmans a mieux réussi que Lorrain en créant l'extraordinaire personnage de Mme Chante-louve, la fascinante sataniste.

On peut être irrité par cette recherche du sordide alliée à la préciosité. Mais le mal du siècle de Musset, le spleen de Baudelaire avaient pris en cette fin de siècle une forme qui lui était propre et Jean Lorrain en est l'interprète.

Mallarmé l'a résumé dans un vers célèbre :

La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres.

 Et bien des jeunes qui se droguent au haschisch ou au LSD pourraient peut-être reconnaître dans les descriptions de Lorrain des images ou des sensations qui leur sont familières car il faut ajouter qu'il se droguait lui-même, en buvant de l'éther, goût contracté très jeune.

Ce sens du fantastique inséré dans le cadre de son époque a donné parfois certaines réussites, comme ses Histoires de masques, qui sont des contes décrivant ce besoin qu'ont tant de gens de dissimuler leur vrai visage derrière un masque physique ou moral) et le malaise qu'éprouvent les autres de voir un masque à la place du visage.

Dans un autre de ses romans, qui connut son heure de célébrité, La maison Philibert, Jean Lorrain retourne à sa veine populaire et réaliste en décrivant d'une plume amusée la chronique d'une maison de passe. On y retrouve les personnages classiques du milieu, et leur argot, qui est maintenant passé de mode ; naturellement l'auteur y introduit des femmes du monde qui cherchent à s'encanailler.

Mais l'activité littéraire dans laquelle Jean Lorrain mit le plus de lui-même et qui lui assura pendant sa vie une célébrité redoutable, est certainement la chronique journalistique.

Sa grande facilité d'écriture, son esprit caustique d'observation et, il faut bien le dire, son esprit très « tante » faisaient merveille dans ce genre.

Pendant vingt ans, de 1884 à 1904, ses chroniques étincelèrent tantôt de méchanceté, parfois drôle, souvent perfide, tantôt de vibrants enthousiasmes littéraires ou artistiques pour des gens de talent, souvent inconnus encore. Ses articles ne manquèrent pas de lui attirer des haines féroces. On doit reconnaître qu'il avait le courage de n'épargner personne, même les plus puissants. Cela lui valut également des duels, puisque c'était encore à la mode. L'un des plus célèbres eut lieu avec Marcel Proust.

L'origine de ce duel bien parisien fut un article du Journal paru le 1er juillet 1896, dans lequel Jean Lorrain décrivait Proust comme « un de ces petits jeunes gens du monde en mal de littérature, d'élégiaques veuleries, de petits riens d'élégance et de subtilité, de tendresses vaines, de flirts en style précieux et prétentieux... » — le reste de l'article était à l'avenant et revenait à accuser Proust d'homosexualité ainsi que son ami Lucien Daudet, le fils de l'illustre Alphonse Daudet.

Proust ne pouvait laisser passer cet affront. Il envoya ses témoins à Jean Lorrain et le 6 juillet 1896, dans les bois de Meudon, les deux ennemis se rencontrèrent et s'arrangèrent pour que leurs coups de, pistolets ne blessent personne. L'honneur était sauf et Proust, très crâne, fut félicité par toutes ses belles amies et aussi par Montesquiou, que Lorrain (qui le détestait) avait surnommé Grotesquiou ou Hortensiou (à cause de son célèbre recueil de poèmes Les Hortensias bleus).

Montesquiou était également connu pour son homosexualité, mais, contrairement à Proust ou à Lorrain, elle fut plus cérébrale que physique.

Lorsque Montesquiou fit peindre son portrait – du reste excellent – par Boldini, Lorrain écrivit : « Cette année M. de Montesquiou a confié le soin de reproduire son élégante silhouette à M. Boldini, déformateur habituel de petites femmes agitées et grimaçantes, autrement dit le Paganini des peignoirs. »

On voit que le ton n'était pas tendre et que le style était mordant. L'humour de Lorrain est parfois facile. Lorsqu'en 1902 fut créé Pelléas et Mélisande il attaqua les admirateurs de Debussy dans un volume intitulé Les Pelléastres.

Jean Lorrain signa un grand nombre de ses chroniques d'un pseudonyme significatif : Rétif de la Bretonne, le célèbre héros des aventures nocturnes du Paris du XVIIe siècle.

Mais il ne lançait pas que des mots féroces. La peinture, la sculpture, la littérature étaient pour lui des sujets de joie et d'enthousiasme.

Du reste il acceptait volontiers les rosseries des autres à son égard, et notamment en ce qui concernait son homosexualité qu'il affichait. Mme Germain, l'épouse du banquier, disait : « C'est affreux, il donne des bals d'artilleurs. » Si c'est vrai, nous finirons par croire que c'était effectivement la Belle Epoque !

Yvette Guilbert (qui s'était également fâchée avec Lorrain, à cause des piques qu'il lui lançait dans ses articles, mais qui rend objectivement justice à son esprit et à son intelligence) raconte qu'un jour, étant venu lui apporter des couplets, l'écrivain riait aux larmes parce qu'un confrère de la presse avait dit de lui qu'il mourrait dans la peau d'un jeune homme : « Oh Yvette, disait-il, que c'est spirituel et drôle cette façon de me reprocher mon goût pour les jeunes garçons. »

Comme la chanteuse lui demandait ce qu'il avait répondu :

— Mourir dans la peau d'un jeune homme ? Alors je le choisirai bien beau, bien propre surtout, et maquillé et parfumé autant que j'arrive à l'être, moi. 

— Mais c'est ridicule, Lorrain, un homme qui se, peint la peau, rougit ses lèvres et s'ombre les yeux comme vous le faites... Aujourd'hui vous avez du henné sur les cheveux vous vous compromettez ! 

— Ah bah ! Et les duchesses et les marquises, et les actrices, et les putains, sont-elles compromises parce qu'elles veulent s'embellir ? Que vous êtes provinciale, Yvette ! Pourquoi un homme résisterait-il au plaisir de plaire, soit à un homme, soit à une femme ? L'amour est à deux fins. 

L'un des incidents de la vie parisienne le plus mémorable de l'année 1896 eut lieu le 8 janvier, non pas parce que Paul Verlaine venait de mourir, mais parce que Jean Lorrain reçut en pleine figure un coup violent asséné à l'aide d'un sac à main par une actrice, nommée Bob Walter (au prénom bien peu féminin), qu'il avait éreintée dans l'un de ses articles. Ce fut un événement.

Liane de Pougy écrivit au blessé : « Il paraît que Bob a voulu te taper dans l'œil de gré ou de force. »

Puis comme Bob Walter renvoyait à Lorrain ses articles du Journal salis d'une manière plutôt malodorante, l'écrivain les lui retourna avec l'adresse suivante : A Madame Walter Closes.

Cet incident lui valut du reste une jolie vengeance de la part du célèbre comédien de Max, rapportée par Willy dans le Troisième Sexe.

De Max, sociétaire de la Comédie-Française, homosexuel notoire (décidément cette époque si prude n'en manquait pas), se maquillait encore plus que Jean Lorrain... Il était entouré d'une cour d'admirateurs frénétiques qui, paraît-il, allaient jusqu'à acheter ses poils lorsqu'il s'épilait.

De Max, qui adorait les fleurs, était surnommé par Lorrain « Le Monsieur aux Camélias ». Il est vrai que l'acteur appelait l'écrivain « Jehanne la bonne Lorraine ».

Donc, lorsque Lorrain reçut ce coup de sac sur la figure, de Max lui envoya sa carte ainsi libellée. « Le Monsieur aux Camélias adresse ses condoléances à la Dame aux Giroflées. »

On peut remarquer à quel point les Parisiens raffolaient des surnoms, goût qui ne s'est du reste pas perdu. Voici quelques exemples de surnoms de cette époque :

— La grosse chanteuse Félicia Litvine : la tour de Mamelle ou Tanagra double.

— Une actrice fameuse chez qui mourut un homme d'État : Pompe funèbre.

— Une autre, très maigre : l'aiguille à tripoter.

— Une autre d'origine anglaise  la cabote anglaise.

— Le peintre Hellen qui peignait très vite  le Watteau à vapeur.

— Un évêque mondain : la soutane favorite

Un jour quelqu'un demanda à Jean Lorrain comment il se faisait qu'il se fût oublié dans cette distribution de surnoms :

— Pas du tout, je me suis servi, et bien servi.

— Alors c'est ?

— C'est, très simplement, l'Enfilanthrope.

Il éprouvait le besoin qu'ont tant d'homosexuels de choquer, et ce d'autant plus que l'opinion publique considérait l'homosexualité comme le vice suprême. Il voulait étonner, avec parfois beaucoup de mauvais goût, parfois avec esprit.

Il disait :

— Je suis la Sarah Bernhardt de ce monde-là – et à la fin de sa vie il proclamait : « Mon cher, se faire une légende telle que la mienne est assez difficile. Mais il est encore plus difficile de la conserver ».

Et pour cela, il faisait preuve d'une verve et d'une invention intarissables. Un jour il emmena un respectable secrétaire d'une revue littéraire dans un vieux restaurant de la rue du Bac fréquenté par des prêtres et de dignes messieurs décorés, et où l'on mangeait fort bien.

Pendant tout le repas Jean Lorrain raconta très fort d'horribles aventures qui lui étaient survenues et termina au dessert par ces deux alexandrins qu'il improvisa :

J'ai couché cette nuit entre deux débardeurs

Qui m'ont débarrassé de mes ardeurs.

 Vers la fin de sa vie, recevant un journaliste très laid qui lui posait une question indiscrète sur ses goûts sexuels, Jean Lorrain lui répondit :

« Quand quelqu'un vous demandera si je vous ai fait des propositions, vous pourrez répondre par la négative. On vous croira, mon cher confrère, on vous croira. »

On peut vraiment regretter qu'il n'ait pas écrit ses mémoires, car avec la franchise et l'esprit qui le caractérisaient, ils auraient été fort drôles et surtout ils nous auraient dévoilé tous les endroits secrets du Paris homosexuel d'alors, et décrit les pittoresques partenaires qu'il aimait choisir.

Certaines lettres inédites, citées par Georges Normandy dans sa biographie de Jean Lorrain, nous laissent en effet sur notre faim, comme celle-ci :

« Revenu à Paris le 15 juillet, j'y ai passé quatre jours enivrants à la fête de l'Esplanade des Invalides, avec tous mes amis les lutteurs, les cambrioleurs, les assassins, les pitres, les souteneurs.... Des beuveries, des vacheries, des flâneries et des engueulements... et tous masseurs par désir... Mais je regarde masser les autres. Très drôle : un petit mime et un grand lutteur ; jolie même cette médaille romaine. »

Nous avons également ce témoignage amusant de Willy, dans le Troisième Sexe – Willy était à Marseille où l'on représentait une pièce tirée du roman de Colette, Claudine, et Jean Lorrain, qui avait demandé quelques billets, avait promis de les faire prendre à l'hôtel.

Pendant le dîner, très élégant, dans le meilleur hôtel de Marseille, un maître d'hôtel vient avertir Willy qu'un ami de M. Jean Lorrain le demandait. Sans se méfier Willy répond de le faire entrer. Et alors, raconte ce dernier :

« Je vis entrer un géant sans linge, en tricot vert pomme qui se dandinait lourdement. D'une voix de basse généreusement timbrée, il prononça : « Pardon, escuse, si je vous déringe pendant la nourriture, c'est rapport au deux places pour voir jouer Clôdine. »

— Oui... non... c'est-à-dire.

— Eh va bien ! Je suis le petit de Jin.

« Je me hâtais de signer les entrées, que le colosse emporta, toujours bourlinguant comme une chaloupe qui lutte contre le mauvais temps. J'envoyais au diable in petto, Lorrain et son invraisemblable messager, tandis que Mlle Polaire murmurait : « Vrai, c'est ça son petit ami ? Je voudrais savoir comment que sont les grands !

Le moins que l'on puisse dire c'est que Jean Lorrain faisait preuve d'un certain anticonformisme dans sa vie. Il avait d'ailleurs cette faculté fréquente chez les homosexuels d'être aussi à l'aise avec les duchesses qu'avec les prostituées, qu'il faisait rire avec son esprit de répartie

Naturellement il adorait se costumer et à cette époque les bals travestis publics ou privés étaient fréquents. Il est à noter à quel point ce goût des fêtes qui existait dans tous les milieux a pratiquement disparu. Le Carnaval, période de licence, n'est plus qu'un souvenir. Peut-être a-t-on moins besoin de se défouler.

Alphonse Allais, le célèbre humoriste, avait organisé un bal d'inauguration au cabaret du Chat Noir. Jean Lorrain lui demanda s'il fallait venir en habit ou en travesti.

Allais lui répondit gravement : le travesti ! C'est indispensable.

Et le soir du bal, alors que tout le monde était strictement habillé et cravaté, un être étrange surgit, affublé d'un maillot de soie rose, couronné de fleurs ; c'était Lorrain qui fut accueilli par un éclat de rire homérique qu'il partagea bientôt.

Une autre fois il stupéfia Sarah Bernhardt, qui cependant en avait vu d'autres, en mimant devant elle l'agonie d'un Romain de la décadence.

Mais toutes ces distractions ne l'empêchaient pas de travailler comme un forcené, et ce malgré une santé chancelante. On le voyait partout, dans les salons, aux premières, aux vernissages, à Paris aussi bien qu'à Monte-Carlo.

Après une soirée mondaine, il se retrouvait dans un bistrot de banlieue avec ses amis – dont beaucoup avaient aussi des surnoms pittoresques tels que Bath-au-pieu – allait coucher avec un marlou dans un hôtel de passe et terminait sa nuit dans un hammam pour revenir au matin à sa table de travail, et écrire sa chronique ou son dernier roman.

A ce régime sa santé, déjà mauvaise, s'altéra rapidement. Ses organes étaient rongés par l'éther et il dut subir plusieurs opérations très douloureuses qu'il supporta avec beaucoup de courage.

Finalement il résolut de quitter Paris et, toujours accompagné de sa mère, il s'installa à Nice. Il continua du reste d'y mener une vie partagée entre les vigoureux pêcheurs de la vieille ville et les mondanités, car Nice et Monte-Carlo étaient en hiver très fréquentés par les gens du monde. Il allait aussi explorer les bas-fonds de Toulon et de Marseille, toujours à la recherche des « bôs cierges » comme on disait là-bas.

Il revenait à Paris pour la publication de ses livres ou pour voir des expositions et c'est au retour de la Bibliothèque Nationale où avait lieu une exposition d'estampes anciennes qu'il se coucha pour mourir peu après, âgé de cinquante ans à peine, le 30 juin 1906. Son dernier mot fut « le chef-d'œuvre ! » en évoquant une gravure du XVIIIe siècle portant ce titre.

Cela montre à quel point il était obsédé par la beauté et par l'Art, ce qui rachète son côté de méchanceté et d'exhibitionnisme.

Sur le plan littéraire, Jean Lorrain reste un auteur mineur. Mais il a le mérite d'être très représentatif d'un style qui est celui de la fin du XIXe siècle, qui a son équivalent en architecture dans le style 1900, appelé le style nouille, et qui connaît maintenant les faveurs du public et même la consécration officielle puisque le buffet de la Gare de Lyon vient d'être classé monument historique.

Jean Lorrain, avec son côté kitsch, connaîtra-t-il la même faveur ? C'est peu probable. Son œuvre est trop disparate, et s'il a décrit avec acuité certains aspects de son époque, il n'a pas su la recréer comme l'a fait Proust avec génie, ni faire naître les extraordinaires personnages qui peuplent la Recherche et encore moins en tirer une philosophie, comme celle du temps perdu et retrouvé.

Le temps, c'est peut-être ce qui a manqué à Jean Lorrain, qui était trop absorbé par la vie pour faire un retour sur lui-même. Peut-être, s'il avait vécu plus longtemps, aurait-il pu produire une œuvre qui lui aurait vraiment permis de laisser un nom en littérature

Dans l'histoire de l'homosexualité il laissera en tout cas le souvenir d'un homme extravagant, scandaleux, mais qui, après tout, combattait avec courage l'hypocrisie sexuelle de son temps et révélait à tous qu'en dehors de quelques esthètes et gens du monde efféminés, existait aussi quantités d'homosexuels virils, faisant partie de ce peuple d'Arcadie immense et caché.

Arcadie n°233, René Soral (pseudo de René Larose), mai 1973


Un court roman de Jean Lorrain : Narkiss

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