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L’amour, coefficient 9 par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Nous refusons de donner aux enfants une éducation sentimentale à l’école, en dépit des désastres qu’une telle carence produira dans leur existence. Des suicides, des dépressions profondes, des meurtres, des accidents irréversibles. Mais aussi des relations pauvres, des souffrances morales longues et pénibles, des processus d’exclusion sociale, ou des vies tristes qui seront le prix à payer pour leur ignorance.

 

Nous faisons comme si l’amour, tout ce qui le précède et qui le suit, ne méritait pas un enseignement formalisé et autonome. Nous nous plaisons à imaginer que c’est facile, évident. Qu’il suffit d’avoir grandi dans une famille, d’avoir des amis, d’écouter des chansons, d’aller au ciné, de regarder la télé ou de lire des romans pour que les cœurs et les esprits soient prêts pour cette expérience si fondamentale. Personne ne met en garde les enfants contre les passions trop enflammées, contre la déception, les dangers des chagrins d’amour.

 

On ne leur donne pas les moyens les plus sages et les plus pratiques pour faire souffrir les autres le moins possible. On n’essaye pas de leur apprendre les meilleures techniques pour qu’un amour dure, pour bien choisir un partenaire, entretenir des liens susceptibles de leur permettre de s’épanouir ensemble. Il faut souvent toute une vie d’erreurs et de souffrance pour le comprendre. Ceci pourrait expliquer que tant de personnes vivent leur première aventure amoureuse réussie après 70 ans, alors que le temps qui leur reste se raccourcit comme peau de chagrin.

 

Or, au lieu de prendre ces lacunes éducatives au sérieux, au lieu de nous mettre à imaginer des programmes, à former des professeurs, nous laissons les catholiques et les féministes occuper le terrain et se disputer à propos de l’introduction de la théorie du genre dans les écoles. Comme si ce qui était le plus important était notre identité sexuelle et surtout qu’on ne soit pas exploités ou humiliés en tant que membres d’un groupe minoritaire, tout en négligeant l’importance d’une vie sentimentale réussie.

 

On dira que les rapports de pouvoir empêchent précisément que naissent et grandissent de beaux liens amoureux. Pourtant, on pourrait parfaitement renverser cet argument et penser que les idéologies archaïques et inégalitaires ne survivent au sein du couple ou de la famille que par notre analphabétisme en matière amoureuse. Car qu’y a-t-il d’autre dans l’expérience de l’amour, sinon l’art de voir des singularités là où d’autres n’y voient que des généralités ? Le pouvoir de percevoir l’autre comme un monde inexploré, dense, rare, unique, alors que ceux qui ne l’aiment point y voient un homme, une femme, un enfant, un chien. Et plus l’amour devient savant, plus il a cette force de subvertir toutes les catégories de la pensée avec lesquelles nous voyons aussi bien les autres que nous-mêmes.

 

Cette question est l’une des principales limites de l’appel à politiser la vie privée que les groupes qui s’autoproclament progressistes ne cessent de le faire. Certes, il a fallu passer par ce stade, il y a quelques décennies, pour défaire un monde institutionnel trop rigide, pour libérer nos cœurs et nos corps des mailles serrées du mariage bourgeois. Pour comprendre que l’expérience amoureuse était condamnée à être chétive et misérable dans un tel cadre légal.

 

Mais nous avons eu le tort de réintroduire de la politique, des dominants et des dominés, des bourreaux et des victimes, au lieu de faire en sorte que l’apprentissage de l’amour nous ouvre à des vies plus joyeuses. Plus encore. Au lieu de politiser la vie privée, nous aurions dû faire en sorte que l’amour envahisse aussi la vie publique.

 

Non pas l’amour de l’Etat, dont les minorités attendent de nos jours ce concept misérable qu’est la reconnaissance. Mais un Etat transformé en église qui sape l’idée même de l’Etat. Autrement dit, pour que la régulation des comportements humains ne se fasse plus par la contrainte juridique et morale, ces forces destructrices et mesquines, mais par celles positives et créatrices de l’amour.

 

Voilà pourquoi Vincent Peillon a raison de ne pas prendre parti dans cette lutte absurde sur l’introduction des théories du genre dans les écoles. Les deux parties de ce conflit sont de mèche pour continuer à moraliser et à politiser la vie privée au lieu de penser à la meilleure manière de donner une éducation sentimentale à nos enfants. A leur apprendre comment faire pour bien aimer et à se servir de ces expériences non seulement pour avoir des vies réussies mais aussi pour favoriser l’apparition d’une ère inouïe de la politique. Pour qu’une nouvelle génération d’enfants sentimentalement savants sorte dans les rues avec des pancartes qui diront «le public est privé». Non pas pour fermer à quiconque l’accès à la sphère politique mais pour qu’on y remplace les critères archaïques du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du national et de l’étranger par d’autres plus réjouissants issus du mystérieux art d’aimer.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 22 juin 2013

 

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