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L'ardoise, Jacques Alisier

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman sur l'éternel registre de l'attirance-répulsion. Face à face, deux protagonistes que tout sépare : le narrateur, Ludovic, jeune homme fluet et mal dans sa peau et Max, force de la nature mûrissante, sûr de lui et dominateur.

Ce « couple », on ne peut moins assorti, partage le même gymnase défraîchi, lieu emblématique où se déchaînent la passion et la haine.

Les adeptes du bodybuilding entraînés par Max ne ménagent pas railleries et autres vexations à Ludovic, commis aux écritures reconverti dans l'enseignement de l'escrime.

Le jeune homme, longtemps malmené au lycée en raison de ses attitudes plutôt efféminées, devient le souffre-douleur de Max.

L'affrontement du muscle viril et de la grâce évanescente, pour cruel qu'il soit, tourne vite à une relation plus complexe entre les deux hommes, jusqu'à un renversement de situation.

À côté de ce huis-clos pervers, le narrateur raconte une vie familiale qui n'a rien de rose. La mort lente de son père, la sollicitude étouffante de sa mère, la pauvreté du foyer, autant de paramètres destinés à mettre en lumière le « background » d'un personnage marqué par le destin : une façon, pour le narrateur, de tenir des comptes, sachant déjà confusément que cette ardoise, il faudrait bien qu'il la paye.

Même si les personnages révèlent un certain manichéisme et si les mécanismes psychologiques manquent un peu de profondeur, Jacques Alisier relate une histoire singulièrement troublante.

« Quand Max travaillait au développé couché, j'aimais bien le regarder. Parce que, au bout d'un moment, de voir sa tête à l'envers, ça me faisait une drôle d'impression. Au début, mon cerveau redressait son image et je le voyais bien comme il était. Mais au bout d'un moment, je n'avais plus devant moi qu'une espèce de monstre, avec, au milieu de son front étroit et chauve, une sorte de trou qui bougeait, un trou obscène et répugnant avec des dents de travers. Et au plus profond de moi-même, je sentais monter ma haine, forte comme un soleil noir. Alors, mine de rien, je m'exerçais à le maudire, j'inventais les insultes les plus épouvantables, je souhaitais de le voir se putréfier, ce tas de tripes... Et lui, il s'attachait à moi, et il me le disait. Il me confiait ses ennuis domestiques, son regret de s'être marié, d'avoir gâché sa vie et son avenir (il me disait cela !), en se chargeant d'une femme et de marmots. Il me disait que moi, je ne pouvais pas le comprendre parce que je n'aimais pas les femmes... et que, peut-être, c'était mieux pour moi. Parce qu'une femme, ça vous pompe l'énergie, ça vous rend faible et mou, ça vous envoie au travail et, quand vous rentrez, ça vous met les pantoufles aux pieds pour vous empêcher de faire ce que vous aimez. Ça aime vous voir faible... Tandis qu'avec moi, ce n'était pas pareil. Avec moi, il avait envie de prouver qu'il était un homme, d'en faire plus... Et quand il s'était ainsi épanché, le cher ange, il devenait tout tendre. Mais moi, je lui conseillais plutôt de faire ses séries, et j'évitais le plus possible de traîner dans la salle après les cours. Parce que je savais comment tout cela finissait... Dans la salle, il y avait des tapis de gymnastique, en caoutchouc, des bancs de musculation rembourrés, avec des étriers. Et puis des douches. » (pp. 154-155)

■ L'ardoise, Jacques Alisier, Éditions du Seuil, 1986, ISBN : 2020091240

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