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L'esprit de sérail – Mythes et pratiques sexuels au Maghreb, Malek Chebel

Publié le par Jean-Yves

Malek Chebel, anthropologue et psychanalyste, s'intéresse à des sujets – le corps, la sexualité – qui, dans la production dominante de son pays, essentiellement religieuse, apparaissent comme hétérodoxes, voire scandaleux.

 

Dans cet essai, il est question d'androgynie, d'homosexualité, de circoncision, de zoophilie et autres pratiques dites « perverses », dans le monde occidental aussi bien qu'oriental. A la différence près que, dans les pays du Maghreb, et d'influence arabo-musulmane en général, non seulement ces choses-là sont condamnées mais on n'en parle pas.

 

Il n'y a pas de théorisation sur le corps au Maghreb parce que le corps fait partie de l'impur. Seul le sacré peut être formulable en concepts ; le corps est en quelque sorte l'anti-religieux par excellence. On n'en parle pas. En en parlant, en tant que scientifique, Malek Chebel se place en pleine hétérodoxie. Il considère que le corps et les manifestations corporelles sont porteurs de tout un savoir, généralement méprisé par les gens qui brassent des concepts.

 

L'auteur parle du Maghreb actuel (Maroc-Algérie-Tunisie), avec des références à la tradition arabe et à la religion musulmane. Parce que le Coran est la législation la plus rigoureuse et la plus enveloppante qui soit. C'est une réalité sociale. Les gens en tiennent compte dans leurs pratiques quotidiennes. Tout est réglé par le Coran. C'est un fait social, dans toutes ses données.

 

L'homosexualité a une place importante dans cet ouvrage. Non pas parce qu'elle est « importante » mais parce que c'est le problème le plus refoulé. Il y a un consensus sur son silence. Malek Chebel en parle pour dire que c'est non seulement quelque chose qui existe, mais qu'elle fleurit, qu'elle est abondante. Il suffit d'ouvrir les yeux. Le dogme sexuel, tel qu'il a été instauré, continue à fonctionner et à être la source de la légitimité, au moins celle de la censure. On légitime cette dernière par le fait qu'il y a un sexe dominant (l'homme), un sexe dominé (la femme) et des sexualités dont il ne faut même pas parler. Le silence ne veut pas dire absence de pratique.

 

A la différence de la religion catholique, qui renvoie à un Christ chaste et à une culpabilité sur les choses du sexe, le Coran se fait le défenseur d'une sexualité presque hédonistique, qui se cantonne, au demeurant, à une hétérosexualité conventionnelle, de reproduction. La question sexuelle est absolument centrale dans le Coran. Mais, en ce qui concerne l'homosexualité, il ne fait pas dans la dentelle, il n'y a aucune ambiguïté sur la question.

 

La force de cet interdit est liée au fait que les religions sont anti-eugénistiques. Pas d'eugénisme dans la religion. Elles sont fondamentalement pour la prolifération de l'espèce. Il faut qu'il y ait une continuité. C'est moins une peur irrationnelle ou mystique, c'est une peur véritable de voir petit à petit l'extinction de la continuité de l'espèce.

 

De plus, l'homosexuel, qui ose s'affirmer en tant que tel, affronte d'emblée deux codes hégémoniques fondamentalement répressifs : la parole divine, mahométane, qui est absolument fondatrice dans l'Islam, et puis la société, qui est bâtie sur des bases tellement normatives qu'il est difficile d'en échapper.

 

Il y a aussi, dans la société arabe, où le culte de la virilité est si grand, le fait que l'homme, à travers l'homosexualité, se déclasse et retourne au rang de la femme. L'Ordre se veut cohérent. Une cohérence qui est toujours discriminatoire. La cohérence de cette affaire-là, c'est que dès l'instant où un sexe est réprimé, l'autre sexe prend plus de valeur, plus d'importance. La femme a une importance relative au Maghreb. Elle n'existe pas. La communauté féminine dans les pays musulmans est socialement un réservoir d'utérus. Résultat, l'homme est surévalué et la femme sous-évaluée. A tel point que les sexualités intermédiaires n'ont plus aucune existence. On est dans un fonctionnement d'exclusion.

 

L'androgyne a néanmoins son importance. Mais uniquement dans l'imaginaire. Et dans un imaginaire assez évolué parce qu'il faut avoir une certaine culture pour pouvoir voir que, par ailleurs, il y a en parallèle une voie moyenne de la sexualité permettant de ne pas céder à la dictature des extrêmes. L'androgynie reste cette recherche de l'intermédiaire (cf. la « bisexualité psychique » de Freud). Pour avoir droit de cité, il faut, pour un homme, être viril, d'une virilité ostentatoire, quotidiennement mise en avant, et, pour une femme, être absolument soumise, cloîtrée, voilée et productrice. Certains poètes ont vu que cette façon dont les hommes s'expriment, de manière hyper virile, n'est qu'une attitude illusoire, triomphale, et qu'en vérité il y a des fissures. Fissures qui s'expriment par l'impuissance sexuelle ou par cette autre forme de l'impuissance qu'est l'éjaculation précoce. L'impuissance devient l'émergence du féminin. De ce fait, l'expression d'une forme d'androgynie ; d'une certaine manière, c'est la revanche des exclus, telle qu'on la trouve dans les Mille et une nuits, à un niveau où, finalement, les relations humaines peuvent être aussi esthétiques.

 

Un homme actif dans sa relation sexuelle avec un autre homme n'est pas déconsidéré. Au contraire. C'est presque un surhomme, puisqu'il fait l'amour à deux espèces de donneurs : la femme étant aussi une sorte de donneuse, dans son genre. Lui, l'actif, il est plutôt glorifié. Comme partout, il y a une homosexualité de découverte réciproque, entre jeunes gens ; une homosexualité de domination, envers plus jeune que soi ou envers l'Occidental ; une homosexualité pour de l'argent ou parce qu'il n'y a pas de femmes, et aussi une homosexualité pour le plaisir. C'est cette dernière qui est la plus difficile à vivre au Maghreb, c'est aussi la plus vilipendée. Celle-là ne trouve aucune excuse. Elle est méprisée. L'ignominie, c'est d'être passif. A la limite, s'il n'y avait que des homosexuels actifs, il n'y aurait presque pas de problème.

 

Cette homosexualité est d'autant plus difficile à vivre qu'au Maghreb, un homme n'accède à la reconnaissance du père que lorsqu'il devient père lui-même. L'homme est infantilisé jusqu'à un âge très tardif (un homme de trente, quarante ans, peut se faire gifler par son père). Seul le patriarche peut imprimer sa loi et son désir, quelle que soit sa perversion. Car son désir peut être pervers. Et personne ne bougera, ni les femmes, ni même les hommes. Une fois le patriarche disparu, c'est l'aîné de la famille qui prend la relève.

 

Concernant la circoncision, l'auteur parle d'une question d'Ordre : on a donné au pénis une position structurante de la continuité du social. Le pénis est l'épicentre de l'être humain. La circoncision est un geste castrateur qui permet à la société de se valoriser, avec une mise en scène extraordinaire. Ça maintient le pouvoir de l'homme sur la femme, grâce à cette glorification du pénis dans le sang. Le sang a toujours eu cette fonction symbolique de pouvoir introduire du Sens et de l'Ordre. Une société qui fait admettre à ses membres, depuis tant de siècles, la nécessité de circoncire les mâles (malgré la douleur et les risques), ne se pose plus de questions « métacorporelles ». Par ce biais-là, cette opération maintient son Ordre, son pouvoir sur ses membres. Le père castre l'enfant pour maintenir son pouvoir, et l'enfant, une fois adulte, castrera son fils pour pouvoir se justifier de représenter la loi.

 

Malek Chebel voit la zoophilie comme une véritable école de la sexualité humaine. Les gens pratiquent une zoophilie, tout à fait « normale », pour des raisons évidentes de privation. Ce sont plutôt les hommes qui pratiquent cette zoophilie, parce qu'ils sont privés de femmes, tout simplement. Une réalité de la division sexuelle, c'est que les hommes, comme soupape de sécurité, s'orientent vers les animaux les plus proches. Ainsi, la femme musulmane reçoit le phallus de son époux après l'ânesse, la prostituée et le passif.

 

■ Editions Payot/Petite bibliothèque Payot, 2003, ISBN : 2228897035

 

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