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L'homoérotisme de Walt Whitman par Alain Suberchicot

Publié le par Jean-Yves

On constate que Walt Whitman, l'admirateur de Lincoln, ce qui vaut brevet de démocratie, est de nos jours revendiqué par les tenants d'une Amérique des classes moyennes qui respecte le drapeau, et par le vaste mouvement social et politique de la libération homosexuelle. Père spirituel des défenseurs de la démocratie comme de ceux qui militent pour les droits des minorités sexuelles, Whitman reçoit l'approbation des uns comme des autres, et il est donc une figure littéraire éminemment moderne, et propre à donner au monde une image généreuse de l'Amérique. De son vivant, on accusa le poète de pornographie alors qu'il ne s'agissait tout au plus que d'une sensualité de bon aloi. Dans cet obscur XIXe siècle où opéraient les prédicateurs, la rénovation des lois morales allait bon train. Dès avant la Guerre Civile, New York montrait l'exemple, et une presse active s'y développait, alors que la ville devenait un lieu d'expérimentation sociale. Les biographes ont retenu le nom de Peter Doyle, cocher de son état, pourvu de talents qui n'étaient pas tous intellectuels au point d'être sa vie durant l'intime de Walt Whitman.

 

Au-delà de l'aspect biographique, deux questions demeurent l'homoérotisme est-il une voie d'accès pour comprendre l'œuvre du poète ? D'où provient le rejet que suscite parfois cet aspect des poèmes de Whitman ? L'homoérotisme du grand poète n'est pas un simple thème, car il n'est pas sans conséquence sur l'imaginaire politique et mystique qui apparaît dans les textes. A sa manière, c'est un démon intérieur de l'écrivain qui a la capacité d'influer sur tout, et d'être présent à des degrés divers partout, sous une forme diluée, et sans doute trompeuse. L'œuvre de Whitman confirme la pertinence de la thèse fondamentale d'Eve Kosofsky Sedgwick, professeur à l'université Duke, en Caroline du Nord, selon laquelle l'homophobie provient d'une similitude entre un désir homosocial acceptable et un désir homosexuel socialement condamné. Walt Whitman s'exposa à la réprobation, sans toutefois devoir affronter la justice contrairement à Oscar Wilde qui fut emprisonné, mais ce Whitman accusé avait poussé loin l'amalgame, car on ne sait jamais chez lui où est le désir homosocial et où commence l'homoérotisme. L'ami sincère est-il l'amant potentiel ou même avéré ? Le jeune soldat blessé et beau, victime des combats de la Guerre Civile à qui Whitman, on le sait, rendait visite, est-ce un concitoyen dans le malheur ou bien un objet de désir ? Dans les poèmes, Dieu même, baptisé « le Grand Camarade », est-ce un dieu fait pour tous, ou bien la projection sur un plan spirituel de l'« amant parfait », ce mythe personnel qu'entretient chez nous un Marcel Jouhandeau ?

 

Un bref texte de Whitman permet de juger à quel point, dans le chant des corps, il y a, enfouis, Dieu, l'Amérique et la liberté réunis :

 

« Nous deux, garçons enlacés,

Nous ne nous quittons jamais,

Nous parcourons toutes les routes, explorons le Nord et le Sud,

Nous aimons la puissance, nous jouons des coudes, serrons le poing,

Armés et courageux, mangeant, buvant, dormant, aimant,

N'admettant de loi que la nôtre, naviguant, combattant, volant, menaçant,

Nous inquiétons l'avare, le valet, le prêtre, nous inspirons l'air, et buvons l'eau, nous dansons sur l'herbe et sur la plage,

Nous arrachons les cités de terre, méprisons l'aisance, nous nous moquons des lois, nous chassons la faiblesse,

Et nous allons jusqu'au bout du saccage. »

(traduction Alain Suberchicot)

 

Dans l'homoérotisme de ce poème de 1860, on voit la naissance d'un monde nouveau, lors d'une période de la culture américaine particulièrement étriquée qui enseignait la prudence sur les choses du sexe, et occupée bientôt à son naufrage, une guerre qui allait faire des millions de morts. Peu à peu, Whitman construit ses mythes. De l'homoérotisme naît la paix entre les êtres. Whitman se plaît à y reconnaître une force quasi messianique et donc salvatrice. Dans un univers sans prêtres, Whitman rêve d'un Eden retrouvé. La Guerre Civile sera un grand séisme comparable à la Grande Guerre dans la conscience européenne. Dès lors, lorsque tout glisse vers le néant, il n'est pas étonnant de concevoir l'amour comme ce qu'il reste de salut possible, méconnaissant les occasions d'enfer qu'il comporte. En son for intérieur, Whitman songeait à la force régénératrice de l'amour entre deux hommes, un amour qu'il croyait capable de redresser le monde, et dans lequel il voyait un modèle de l'amour humain.

 

L'homoérotisme a-t-il pu guider Whitman et lui inspirer une part de l'horreur que suscitait en lui l'esclavage ? Trouve-t-on un fondement sensuel qui puisse dynamiser sa farouche opposition à l'exploitation de l'homme par un système juridique inique, alors aboli partout sauf aux États-Unis à l'époque de la rédaction de Feuilles d'herbe ? Ceci n'est pas à exclure totalement, si l'on se reporte à la section 13 du « Chant de moi-même ». Whitman en effet est comme subjugué par la beauté de l'homme noir. « Sa chemise bleue laisse voir l'ampleur de son cou et de sa poitrine », nous dit-il dans un souffle d'impatience qui trahit le désir. Et il ajoute : « J'observe ce géant pittoresque et je l'aime. » L'érotique de Whitman fonde une politique. On a connu pire et plus dangereux. L'érotique de Whitman est d'autant plus acceptable comme socle d'une vision historique que Whitman a la sexualité sans mélange de l'homme de tendresse et de plaisir où ne se mêle jamais un relent de cruauté sadique ou masochiste.

 

L'expression la plus achevée de l'homoérotisme, et la plus connue, est celle qui apparaît dans « Calamus », du nom d'une variété américaine de jonc, qui sert de titre à un ensemble de 12 poèmes faisant partie de Feuilles d'herbe depuis l'édition de 1860. L'un des textes les plus explicites est sans aucun doute « Dans les sentiers non frayés » (« In Paths Untrodden ») où Whitman fait l'apologie de l'amitié, dans une langue bien à lui :

 

« Par un après-midi de ce délicieux septembre de ma quarante et unième année,

J'entreprends, à l'intention de ceux qui sont ou ont été de jeunes hommes,

De dire le secret de mes nuits et de mes jours,

De célébrer le besoin de camarades. »

(traduction Roger Asselineau)

 

Le lecteur peu au fait de ces questions pourra aisément confondre amitié et sexualité. Si Whitman n'a pas fait hurler outre mesure au XIXe siècle, c'est qu'il avait fort peu de lecteurs, quelques milliers tout au plus, et qu'il n'était connu que par les milieux intellectuels. On sait qu'à la fin de sa vie, d'ailleurs, il vivait retiré à Camden, et recevait la visite des professeurs de l'université de Pennsylvanie toute proche, alors que le public l'avait oublié. Une collecte pour lui permettre de vivre fut organisée à Londres à l'initiative du poète Charles Swinburne.

 

Ultime question : pour cet homoérotisme, quelle poétique ? L'homoérotisme peut-il conduire à une quelconque spécificité de la création poétique ? Il est difficile de répondre mais on peut avancer l'hypothèse qu'il prédispose à brouiller les limites des genres littéraires, et à reculer les frontières du genus. D'où sans doute le goût que l'on aperçoit chez Whitman pour une pratique poétique où d'autres genres sont visibles en filigrane. Le sermon, le roman et son mode narratif, une parole déclamatoire et donc issue du théâtre, se mêlent au lyrisme délicat venu du romantisme anglais qui à l'époque faisait figure de modèle et chuchotait paisiblement à l'oreille un sentiment raréfié.

 

Tel est Whitman, l'homme qui trouve sa poésie dans le dérèglement générique et aussi dans le dérèglement des sens.

 

Alain Suberchicot est professeur à l'Université de Clermont-Ferrand II

 

in Poésie 91 (revue bimestrielle de la poésie), n°40, décembre 1991, pp. 36/39

 


Walt Whitman par René Soral (Revue Arcadie n°70, octobre 1959)

 

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