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L'Innominato, Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves

Les secrets dévoilés par Roger Peyrefitte ne font plus scandale. Non pas que les dessous de la vie mondaine soient purs de toute abomination. S'ils intéressent toujours en partie, ils ne choquent plus. Ce qui n'empêche pas Roger Peyrefitte de bousculer la belle ordonnance des souvenirs édulcorés par les médias.

 

Avec un style, remarquable de concision et d'élégance, l'auteur livre son âme et le magnifique regard nostalgique qu'il porte sur le passé : c'est ce qui peut encore captiver aujourd'hui.

 

On se souvient de quelques anecdotes ; à travers ces « histoires », à travers surtout l'extrême lucidité (et la vision de l'écrivain), Roger Peyrefitte, sans aucun moralisme, peint la vanité du monde, dont il rassemble sans acrimonie les derniers vestiges.

 

C'est la notion de bonheur qui éclate à la fin du livre. Roger Peyrefitte est un homme qui a voulu (certes les circonstances de sa vie le lui permettaient) vivre totalement sa liberté, être totalement dans sa vérité et se servir des avantages de son statut d'homme de lettres révéré pour ôter tous les voiles à propos de lui-même et des autres.

 

« Une de mes gloires, une de mes vertus, est d'arracher les masques et j'en arracherai de nouveaux dans cet ouvrage. La vérité, une fois de plus, surprendra. Jusqu'au bout, je soutiendrai mon personnage : être l'homme de la vérité, c'est-à-dire de la liberté. » (p. 17)

 

La vérité veut que l'on ne cache pas les préférences de Roger Peyrefitte pour les valeurs de « savoir-vivre » et les douceurs de la vie privilégiée de la haute bourgeoisie.

 

Ce qui domine en lui, c'est de toujours déclarer ses positions alors qu'il pourrait utiliser ses amis sans se mouiller. Qu'il soit question de politique ou de religion, Roger Peyrefitte repense les phénomènes de société et, de toute manière, son besoin viscéral de liberté individuelle et de clarté intérieure l'oblige à ne jamais adhérer véritablement à un absolu politique ou religieux.

 

Peyrefitte est un libre penseur ; il s'intéresse en premier lieu aux êtres humains parce qu'il s'intéresse avant tout à sa propre vie.

 

Peyrefitte affirme sans inquiétude que tel prince de sang, tel Monsignore, préfère les beaux jeunes hommes en dépit des apparences ; il n'exerce jamais sa causticité sur les humbles et surtout pas sur les homosexuels qui n'ont pas les faveurs de la fortune pour alléger leurs difficultés.

 

Il n'hésite pas à dire qu'André Baudry (fondateur de la revue Arcadie), jadis, faisait la chasse aux graffitis (graffitis sexuels bien sûr) : « ... un professeur de ses amis, aussi friand que moi de pareilles inscriptions, les relevait dans d'autres établissements et qu'il avait pu ainsi ne pas interrompre son service. Cela ne laissa pas de me faire perdre confiance, car le professeur pouvait s'amuser à fabriquer lui-même des graffitis obscènes, pour donner à Baudry le plaisir de me faire bander. » (p. 210)

 

Peyrefitte est un individualiste. Même s'il comprend les pesanteurs du corps social en matière de mœurs et s'il devine que ce sont les lois, et elles seules, au départ, qui peuvent influencer les mentalités, il a tendance à supposer que presque tous les hommes étant homosexuels, la morale émanerait des contraintes et des refoulements individuels.

 

Peyrefitte parle, au-delà des plaisirs pédérastiques éphémères et libertins, la durée de l'amour : « Trois fois heureux et davantage — Ceux qu'unit un lien indissoluble — Et que l'amour, non brisé par de mauvaises querelles, — Ne détachera point avant leur dernier jour » (Horace, Odes, I, 13) (cité page 213)

 

Dans ce livre, c'est toujours l'homosexualité qui garde l'auteur, au-dessus de la mêlée, attentif, chaleureux : un écrivain de quatre-vingt-deux ans jeune et heureux de sa vie.

 

Un ouvrage à ne pas lire à la légère. Peyrefitte a traversé le XXe siècle et observé ses multiples transformations, notamment l'évolution des mœurs et les réactions de la société. Il a été un exemple de l'homme qui, grâce à son homosexualité, assumée, déclarée et vécue avec bonheur, a disloqué les pesanteurs léguées par un milieu social paralysé de morale.

 

Il a atteint, solitaire et combatif, sa liberté. La liberté d'« une » vie, ce qui, déjà, est considérable.

 

■ L'Innominato nouveaux propos secrets, Roger Peyrefitte, Editions Albin Michel, mars 1989, ISBN : 2226034927

 


Lire le chapitre 4 consacré à l'homosexualité

 

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