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La chienne de l'ourse, Catherine Zambon

Publié le par Jean-Yves

La narratrice, une adolescente de seize ans, dont le lecteur ne connaitra jamais le nom, ne cesse d'écrire ce qui la ronge, un amour qu'elle imagine impossible, un sentiment qu'elle croit sans issue, sans espoir de repos. L'écriture est le seul « endroit où [elle] ne sait mentir » (p. 18).

 

Cet amour, c'est Liv, élève d'une autre classe de son lycée. La narratrice lui a promis de tout quitter pour elle ; tout quitter, c’est-à-dire sa famille, son lycée, ses projets d'études… Tout quitter, est-ce possible ?

 

« Nous rions, nous sommes folles de joie personne n'est au courant c'est notre secret mais pas un secret de gamines un secret qui un jour sera éblouissant […] Dans le petit lit où elle est à côté de moi, je la sens éveillée, elle se tourne, se retourne, je suis à côté immobile, énervée, excitée de cette vie à venir avec elle, la nuit est tremblante d'espoirs, l'aube est une promesse inouïe. » (pp. 30/31)

 

Que faire de ses désirs quand aucun modèle visible n'existe ? (la narratrice regrette notamment que la littérature jeunesse ne parle pas de l'amour qu'elle ressent.) Comment servir, réaliser ses promesses alors qu'on redoute les réactions de sa famille, de son entourage ? Et quand en plus, on doute de la réussite de la relation envisagée…

 

Penser à Liv reste pourtant la quête insensée de la narratrice, où l'absence de l'autre ressemble à une menace de mort… insupportable : il lui faut l'être aimé tout entier, ou rien.

 

« Au bout d'un long temps où nous ne dormons pas elle me dit : "Tu dors ? – Non. – J'ai envie de quelque chose, ajoute-t-elle. – Quoi ?" Un long silence dans lequel ma raison s'effondre. "J'ai envie que tu me tiennes la main", souffle-t-elle. » (p. 32)

 

Quand la narratrice obtient la présence de Liv, elle voudrait partir. Ce n'est pas qu'elle se lasse de sa compagne, c'est l'appréhension de cette relation qui ne la lâche plus.

 

« Une vague d'émotion me submerge, quelque chose que je ne connais pas, ça me fout la trouille, mes jambes tremblent mais oui je sais ce qui arrive mais je ne le lui dis pas […] Je ne veux plus vivre. Mon ventre m'arrache des sanglots. C'est la première fois que j'ai un corps. Un sexe. C'est obscène. Déplacé. Ça me fait honte. Ça me fait mal. Il n'y a plus de mots. Juste des représentations qui me paraissent sales. Je me perds. Trou noir. » (p. 32)

 

Quand Liv est là, la narratrice ne peut plus rien faire : elle vit tellement dans l'intériorisation qu'elle se flanque la trouille à elle-même ; c'est ce que Michel Foucault appelait « répression d'hypocondrie ».

 

La narratrice manifeste à l'égard de la nourriture la même boulimie qu'à l'égard de l'écriture. Nourriture et écriture cachent ses blessures vives. Son corps se développe à la manière d'un cocon (d'une ourse pour reprendre le titre de ce roman) pour faire face à un monde jugé cruel. L'amour qu'elle ressent est vécu comme une épreuve mâtinée de culpabilité, ce qui pourrait rendre, au final, tout amour impossible.

 

Le début de ce petit roman est bien résumé par la formule d'Oscar Wilde (La Ballade de la Geôle de Reading – 1898) : « Chacun tue l'objet de son amour. »

 

Heureusement, il y a la présence de la sévère et rêche madame Burridon. Ainsi que celle de sa chienne Diane.

 

« "Ce n'est pas un garçon qui me fait pleurer", je dis. Je ne sais où je trouve la force de dire ces mots-là, à elle, justement, elle. "Quoi donc si c'est pas un gars ? – C'est une fille. – Quoi donc une fille ?" La chienne soupire et s'allonge sur son vieux coussin. "J'aime une fille, madame Burridon. – Tu ne vas pas nous faire l'homosexualité ? grogne-t-elle en desserrant son étreinte. – Non. Je ne vais pas vous faire l'homosexualité, je vais me pendre. – Te pendre et puis quoi encore ? – Me pendre. – Et où donc s'il te plaît ? – Dans le châtaignier. – T'es trop lourde, tu vas faire craquer les branches", conclut-elle. Elle se lève rudement. Monte le son de la télé, s'installe devant l'écran et tout à coup elle souffle : "T'as de ces idées bon sang." » (p. 50)

 

Cette rencontre passera de l'incompréhension à la répulsion, avant d'atteindre une forme d'éblouissement, visage de l'égard que la vieille paysanne porte à l'adolescente.

 

Un roman qui peut aider ses lecteurs – à l'image de la narratrice – à sécréter une autonomie et une force.

 

■ Editions Actes Sud junior, Collection : D'une seule voix, mars 2012, ISBN : 978-2330005702

 

Du même auteur : Mon frère, ma princesse (théâtre)

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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