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La civilisation grecque par Thomas K. Fitzgerald

Publié le par Jean-Yves

La documentation sur les grandes variations possibles des adaptations humaines peut se trouver aussi bien dans l'étude des époques historiques que dans celle des civilisations primitives. L'idée que le comportement de l'homme est en quelque sorte déterminé par la « nature humaine » est, en vérité, bien naïve. L'existence même du potentiel d'ajustement semble suggérer que l'homme aime le changement pour lui-même. « L'histoire humaine est de plus en plus dominée par la quête de la variété, parfois en faveur de la création, plus fréquemment pour le seul désir de la récréation, mais, de toute façon, sans aucune relation avec les forces qui déterminent l'évolution des traits biologiques » (1).

 

L'« homosexualité » dans la civilisation grecque, à l'époque où celle-ci dominait toutes les civilisations humaines, est le témoignage suprême de la relativité de la notion de « normalité sexuelle ». Westermarck, dans son Origine et développement des idées morales, affirme que chez les Grecs l'homosexualité n'était pas seulement autorisée, mais louée, comme la formule la plus haute et la plus pure de l'amour, « œuvre de la divine Aphrodite, chemin menant à la vertu, arme contre la tyrannie, sauvegarde des libertés civiques, source de la grandeur et de la gloire de la patrie ». Il est difficile, sans doute, pour un Européen ou un Américain du XXe siècle, de comprendre une telle attitude vis-à-vis de l'homosexualité ; mais il est indéniable que cette conception a été le résultat d'un libre choix (2).

 

L'homosexualité était appelée par les Grecs paiderastia (de pais, « garçon avant atteint sa maturité sexuelle », et de erastia, « amour »). La logique grecque reconnaissait à l'homosexuel masculin les mêmes droits et les mêmes libertés naturelles qu'aux hétérosexuels. L'homosexualité était intégrée au système social, et devint un élément à la fois d'enseignement et de force militaire ; non seulement on la tolérait, mais on lui attribuait une valeur spirituelle, et on l'utilisait pour le bien de la société (3).

 

La question importante, ici, est de savoir si cette conception de l'homosexualité a vraiment été, comme le disent si souvent les historiens, le symptôme de certaines conditions sociales ou un moyen d'adaptation à ces conditions. Il nous faudra pour comprendre la notion grecque d'« amour », considérer quel était leur point de vue sur les femmes et leur idéal de la beauté, ainsi que leur conception de la païdéia (éducation).

 

Le mode de vie grec, selon G. Lowes Dickinson (4), manquait de vie de famille telle que nous l'entendons. Les femmes étaient comparativement ignorantes et sans intérêt. Bien que certaines hetaïra (« compagnes ») fussent honorées et écoutées – en fait, les plus riches et les plus cultivés des Grecs de l'époque les prenaient pour maîtresses – rares étaient les femmes qui, par la beauté, l'éducation et la culture, pouvaient rivaliser avec la fameuse Aspasie, l'amie de Périclès ; la plupart des hetaïra étaient « proverbialement mal élevées ».

 

Le mariage était regardé essentiellement comme un moyen d'avoir des enfants, et le « romantisme » n'y jouait à peu près aucun rôle. Au moins en théorie, et jusqu'à un certain point en pratique, la procréation d'enfants était considérée comme une responsabilité civique (dans les spéculations de Platon, l'enfant appartient plutôt à l'Etat qu'à la famille). Pour Dickinson, « la position de la femme dans la Grèce antique était simplement celle de souffre-douleur domestique ». Même si on ne souscrit pas à une opinion aussi extrême, on peut néanmoins trouver une certaine explication de l'importance de la paiderastia en tant qu'institution dans la situation des femmes chez les Grecs.

 

L'idéal grec de la beauté aide, lui aussi, à expliquer l'« amitié passionnée » entre hommes. Le monde antique était centré sur l'homme ; l'élément mâle était le cœur de toute vie intellectuelle. L'attachement durable entre l'homme et l'adolescent, qui n'était certes pas exempt de sensualité, était une émotion puissante et masculine, dont l'histoire d'Achille et de Patrocle donne une image héroïque (5). L'opinion grecque admettait la possibilité d'une affection permanente entre amis – à condition qu'il s'agît d'hommes libres, non d'esclaves – L'amour, dans cette optique, était le désir de cette beauté virile, sur le plan spirituel et sur le plan sensuel ; rien d'étonnant par conséquent, à ce que ces sentiments se soient exprimés sexuellement, et à ce qu'une « communion spirituelle » ait été recherchée dans l'union sexuelle avec les adolescents. Les Grecs trouvaient, auprès des compagnons sexuels en qui ils avaient confiance, un refuge aussi bien social qu'intellectuel.

 

Il est vrai que, dans la plus importante œuvre littéraire homosexuelle en prose de l'Antiquité grecque, le Banquet de Platon, Socrate définit cet « amour », « le désir de l'immortalité … Eros atteignant l'idéal le plus élevé qu'on puisse concevoir, où le sensuel et le spirituel se mêlent en une harmonie merveilleuse ». Mais la spéculation philosophique est une idéalisation de la réalité. Comment, s'il en était autrement, expliquer le kinaïdos – le « demi-homme », aux gestes et aux comportements féminins, à la figure fardée, méprisé par toute la société ? (6).

 

Les Grecs n'avaient pas notre rigueur dans leurs adaptations et dans leurs options sociales ; pour eux, l'homosexualité en soi n'était ni « mauvaise » ni « bonne », ni « morale » ni « immorale », ni « utile » ni « nuisible ». C'était une forme d'amour que l'organisation sociale approuvait, mais « tout amour qui fait barbarement fi des impératifs sociaux se réduit lui-même au rang de déviation sociale ». A toutes les époques, les Grecs ont fait preuve de discernement dans leurs jugements sur l'homosexualité en tant que facteur social, jamais le simple fait qu'il s'agît d'un phénomène de nature sexuelle n'a déterminé leur définition de la déviation sociale. Le kinaïdos était considéré comme un aberrant, parce qu'il ne respectait pas les conventions sociales, non pour son non-conformisme érotique. Ces distinctions sont indispensables si l'on veut comprendre le concept de « déviation sociale » appliqué à une notion aussi vaste que celle d'« homosexualité ».

 

L'homosexualité, pour les Grecs, était loin d'être un concept unitaire. Peuple sélectif et créateur, le sentiment qu'ils cultivaient n'avait rien à voir avec l'effémination ni avec, la débauche dégénérée ; à leurs yeux, ces deux formes d'amour étaient radicalement opposées l'une à l'autre ; « l'une est grecque, l'autre barbare », écrivait Maxime de Tyr (Dissertatio IX) ; « l'une est virile, l'autre efféminée, celui qui aime à la façon des Grecs est aimé des dieux, respectueux de la loi, plein de pudeur, aisé de langage. Il ose courtiser son ami en plein jour, et il trouve son bonheur dans cet amour... ».

 

La prostitution masculine – qui n'a pas forcément quelque chose à voir avec l'amour grec ou avec l'homosexualité – a certainement existé chez les Grecs ; mais, autant ils approuvaient, à toutes les époques, les relations entre homme et adolescent reposant sur l'affection mutuelle, autant ils rejetaient l'amour qui se vend pour de l'argent (7). Un garçon qui vivait de la prostitution était considéré comme une honte et perdait ses droits civiques. Les lois de Solon – qu'on dit avoir été lui-même homosexuel – n'avaient pas pour but de frapper la paiderastia mais de réglementer l'institution de l'homosexualité (8). Bref, on petit admettre que l'idéal grec de l'homosexualité était une idéalisation de l'amour masculin, sans qu'il s'agît nécessairement de garçons efféminés (9), de prostitution masculine, ni de relations « pures » et non-sexuelles (10).

 

Nous pouvons apprécier plus pleinement le sens du mot grec philia (« amitié » dans l'œuvre de Platon), dans ses relations avec la paideia (« éducation »), si nous lisons le commentaire du Banquet par Werner Jaeger : « Toute société doit être fondée sur l'idée que les êtres humains sont liés les uns aux autres par une norme intérieure qui existe dans leur âme et par la loi d'un Bien suprême qui unit à la fois le monde des hommes et l'univers tout entier. L'idée du "Bien", pour Platon, était fondée sur l'union d'Eros (l'Amour) et de la paideia (I'« éducation » au sens large). Les aspects sociaux d'Eros étaient d'exciter l'ambition et d'inspirer l'arétê (vertu). A toutes les époques Eros est une force éducative. Le concept d'Eros considéré comme l'amour du Bien, est, en même temps, le besoin qu'a la nature humaine d'un réel épanouissement et d'une totale réalisation, et il constitue par conséquent l'impulsion vers l'éducation et la culture dans leur sens le plus vrai » (11).

 

L'importance de l'institution de la paiderastia reposait certainement, pour une large part, sur cette fonction éducative. Toutefois l'homosexualité féminine n'était ni développée ni honorée en tant qu'institution (à l'exception, peut-être, de Sappho) ; et, d'autre part, l'homosexualité masculine, reconnue par la société et protégée par l'opinion, était, dans l'ensemble, le privilège des hommes libres. Xénophon affirme que chez les Spartiates l'amour entre garçons était encouragé du point de vue éducatif (l'amant enseignait l'«aimé», lui apprenait la vertu en même temps que l'homosexualité : liberté, sports virils, études sévères, enthousiasme, sacrifice de soi, self-control et actions d'audace).

La civilisation grecque offre une occasion de considérer la nature de l'homosexualité et le concept de déviation sociale dans un contexte différent de notre propre organisation, et sous l'angle de l'acceptation et de l'utilité sociale. Nier l'homosexualité chez les Grecs est nier la réussite de leur civilisation. Selon les termes de Théodore Däubler : « Quiconque est incapable de considérer l'amour grec... comme quelque chose d'élevé et de sacré, rejette une part essentielle du message hellénique. Nous sommes plus redevables à leurs amants héroïques qu'aux arts les plus glorieux de l'humanité pour la liberté de l'Europe et pour la destruction complète du despotisme perse, face à la diversité des impulsions naturelles de l'homme » (12).

 

(1) René Du Bos, Mirages of Health (New-York, Harper & Publishers, 1959).

(2) Dostoïevski : « ... Tout homme désire un choix absolument libre, de quelque prix qu'il doive payer cette liberté et où qu'elle doive le mener ».

(3) John Addington Symonds, A Problem in Greek Ethics (Londres, publ. privée, 1901).

(4) Lowes G. Dickinson, The Greek View of Life (Michigan, University of Michigan Press, 1958).

(5) L'affirmation qu'il n'existe pas trace d'homosexualité dans les poèmes homériques est discutable, car le lien qui unit Achille à Patrocle contient des éléments homosexuels non négligeables, tant dans le sentiment que dans ce qui est suggéré de l'action.

(6) Ainsi, dans la Seconde Catilinaire, Cicéron, en décrivant les amis débauchés de Catilina, n'attaque pas l'homosexualité proprement dite, mais des déviants sociaux, dont la déviation ne consistait pas dans le choix de leurs partenaires sexuels.

(7) Hans Licht, Sexual Life in Ancient Greece (New-York, Barnes & Noble Inc., 1953), pp. 411-525.

(8) Selon Aristote, les Crétois toléraient et réglementaient l'amour des garçons pour éviter la surpopulation (République, 11, 10, 1272).

(9) Une des explications possibles pour la confusion moderne (surtout chez les anthropologues) entre homosexualité et effémination est la croyance erronée que les berdaches, qui pratiquent le travesti, sont des homosexuels. En fait, il a été remarqué que chez de nombreux héros on a pu déceler des traits d'homosexualité, sans aucun caractère d'effémination.

(10) René Guyon, dans son Ethique des actes sexuels, parle de la prétention à l'amour « pur » ou « platonique » comme d' « un essai de réconciliation des sévères préceptes du christianisme, qui n'autorisent les relations sexuelles que pour les seules fins de la procréation, avec le désir naturel de l'homme pour le plaisir ». La notion d'amour chaste, non-sexuel, qu'on appelle « platonique », aurait à coup sûr été aussi étrangère à Platon que la pratique chrétienne de mettre des feuilles de vigne sur les statues!

(11) Werner Jeager, Paideia, vol. 2 (New-York, Oxford University Press, 1944), pp. 174-197.

(12) Théodor Däubler, Sparta (Leipzig, 1923), p. 434.

 

Arcadie n°114, Thomas K. Fitzgerald, juin 1963

 


Lire les articles publiés dans Arcadie n°112, 113 et 114 : Trois analyses culturelles par Thomas K. Fitzgerald : La civilisation des Keraki (Papous) – La civilisation sur l'île de Truk – La civilisation grecque.

 

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