Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La ligne droite, Marie Caillou et Hubert

Publié le par Jean-Yves

Dans les écoles que la mémoire revisite sans cesse, les maîtres apprenaient à lire, écrire et compter. Ils se dédouanaient ainsi de ne pas pouvoir enseigner un bonheur physique que les murs de l'école soustrayaient aux regards. Hadrien, le personnage central de cette bande dessinée, qui vit dans un petit village ultra catholique, n'échappe pas à ce destin. Sa mère castratrice et son collège strict le poussent à vivre dans l'imaginaire : avec les livres, il construit des barricades.

 

« Tu le sais bien, ton diable en toi, celui qui aime bien qu'on joigne les mains ou qu'on les mette sur les genoux, celui qui aime bien prendre ses aises – ce diable veule, c'est lui qui te le dit : il existe un Dieu ! » (p. 30) (Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche)

 

Hadrien, même si le lecteur découvre peu à peu un être particulièrement affirmé, n'est pas un héros. Il colmate des blessures ordinaires : la solitude et parfois la tentation de la mort.

 

 

A l'école, la main quémande, trop souvent détachée de l'âme. Quand une connaissance d'Hadrien se jette du haut d'un pont, que pense-t-il ? L'école apprend-elle aussi que nous sommes tous des meurtriers ?

 

Le collège de « La ligne droite » est une métaphore précoce des prisons adultes : des femmes professeurs (célibataires ?) et des hommes vieillissants y enseignent sans conviction profonde ; des élèves paumés sous le masque de la révolte, partagent le même apprentissage : la répétition infinie des espoirs et des échecs. Corps oublié, immobile sur le banc. Seule la main lance parfois ses signaux de détresse.

 

 

Le professeur de gymnastique mène ses ouailles à la baguette en utilisant les clichés les plus éculés :

 

« Allez ! Du nerf, Hadrien ! Plaque-le ! T'es une fillette, ou quoi ?

― Marc, passe à Hadrien. Il s'est démarqué.

― Allez ! Cours ! Montre-nous que tu as quelque chose dans les jambes ! » (p. 14)

 

Les élèves reprennent ces stéréotypes :

 

« Mate-moi ce petit cul ! On dirait un cul de fille !

― T'es un gros pédé, toi. T'es vraiment dégueulasse ! Me touche pas, enculé ! » (p. 12)

 

Les deux surveillants de la cantine ont organisé une opération « bol de riz » en faveur des orphelins du Vietnam. L'imposition de cette « bonne action » n'est pas comprise des collégiens. « Ne fais pas l'insolente ! », crie la surveillante à une élève. Les paroles des adultes ne sont là que pour scander un temps qu'ils ne savent plus conter/compter. « Tu devrais avoir honte. Pense aux enfants qui n'ont rien… » Ce sont les seules paroles des adultes pour exorciser la peur, pour cacher les larmes, pour refuser le sexe.

 

 

Le scénario raconte des rencontres qui prennent la fuite. Il y a Bruno, le seul ami d'Hadrien. Bruno est-il secrètement amoureux de lui ? Rien ne le dit ; chacun reste isolé dans ses pensées.

 

Il y a des histoires de mains qui essaient les caresses, de bouches qui cherchent à se rapprocher... mais dans cette école, l'existence semble sans issue ou quand deux êtres (Hadrien et Jérémie) hasardent à s'unir, la catastrophe est toute proche. Les paroles que le directeur adresse à Hadrien sont éloquentes :

 

« Tu vois, ce qui est arrivé est une très bonne chose pour toi. Maintenant que nous savons, nous allons pouvoir t'aider avant que ça ne devienne plus grave. Avec de la volonté et l'aide de Dieu, tu peux t'en sortir. La prière est d'un grand secours. Nous avons beaucoup de témoignages de gens comme toi qui s'en sont sortis avec le soutien de l'Église. Un peu de médecine en complément n'est pas superflu. Les techniques modernes sont de précieux auxiliaires. Nous ne sommes pas des obscurantistes. Ne t'inquiète pas. Je vais en parler avec tes parents, pour qu'ils ne dramatisent pas outre-mesure. C'est un douloureux problème, mais il n'est pas insurmontable. Il ne faut pas désespérer... » (p. 90)

 

Le directeur s'évertue à épuiser le langage conventionnel, par pudeur peut-être. Par effroi sans doute.

 

Un professeur peut-il dire à un élève que tout est écrit, qu'il reconnaît sa propre angoisse dans cette main qui voile les yeux, qu'il connaît par cœur le jour et l'heure de la rentrée mais ignore la fin de l'histoire ? Dans un univers d'interdits, la parole vraie n'a sa place qu'aux marges...

 

 

On pourrait penser que cette histoire se déroule au milieu du XXe siècle tant les personnages adultes sont enfermés dans une petitesse d'esprit. Mais les dessins de Marie Caillou (téléphone portable, éoliennes…) montrent que le scénario est actuel. Cet anachronisme gêne la lecture de cette histoire qui devient ainsi peu crédible au regard de l'évolution des mœurs et des structures conjugales. Cet album séduira plus facilement les adultes d'un certain âge qui se rappelleront leurs années esseulées et persécutées.

 

■ Editions Glénat/1000 feuilles, 18 septembre 2013, ISBN : 978-2723486545

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

 

Commenter cet article