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La nuit du Moyen âge par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Qui ne s'entiche, aujourd'hui, du Moyen âge ? La mode s'y porte, à coups d'engouements, de snobismes. Et pourtant, Messeigneurs, que de bûchers ardents ! Eussions-nous vécu en ces tristes temps qu'on nous eût consumés, comme une quelconque Jeanne d'Arc.
Il fallait être au moins haut dignitaire ecclésiastique pour échapper à pareil sort.
Je n'en citerai qu'un double exemple, assez connu : Jean, évêque d'Orléans et son frère Raoul, évêque de Tours qui, sur le soir du XIe siècle, organisaient en leur privé, avec diacres et sous-diacres, avec clergeons et thurifaires, certaines petites réunions apparemment peu catholiques. Saint Yves, évêque de Chartres, et franc Tartuffe avant la lettre, en fit l'objet, pour le pape Urbain II, d'un long rapport très ampoulé dont la lecture, aujourd'hui encore, dans le texte latin, demeure piquante. L'évêque Jean, disait en substance le bon apôtre, est surnommé Flora par tous les écoliers de son diocèse, brocardé, chansonné sur les carrefours, telle cette illustre courtisane romaine dont, par la commune renommée, il s'est vu trop justement affubler du sobriquet. Et patati, et patata. Et cætera, et cætera... (Cf. Yves de Chartres, Correspondance, publiée par dom Jean Leclercq, O.S.B. Classiques de l'Histoire de France, éditions des Belles Lettres, 1949).
Heureusement, ce Jean dit Flora et son frère protégeaient la liaison adultère du roi de France Philippe fer et de la belle Bertrade, épouse du comte Foulques le Réchigné, ce qui leur permit d'éviter le pire.
Il n'en fut ainsi que bien rarement. L'immense majorité des « pauvres bougres » (oui, c'est là l'origine du mot, exactement) étaient voués aux flammes sans autre forme de procès. Flagrant délit ? Bons pour le feu. Tel fut le cas, en 1022, pour treize malheureux chanoines orléanais dont nous parlent Adhémar de Chabannes et Raoul Glaber. Ils « se livraient dans l'ombre à des horreurs et à des crimes dont le récit seul serait un péché, tandis qu'en publie ils se donnaient trompeusement pour de véritables chrétiens ». Leur prétendue secte « était d'accord avec celle des Epicuriens pour croire que la débauche n'est pas une faute que sanctionne un châtiment vengeur ».
On les brûla tous ; et, pour faire bon poids, la reine Constance, avec son épingle à cheveux, creva l'œil de l'un d'entre eux : son propre confesseur. Charmante personne ! Elle songeait sans doute, avec horreur, aux comparaisons que l'intéressé devait établir, en son for intime, entre les ébats qu'elle lui déballait et ceux auxquels il s'adonnait... Jalousie bien féminine.
L'art lui-même se trouvait difficilement autorisé à servir de caution pour les « homo-fornications ». (Qu'on veuille bien me pardonner ce barbaro-néologisme !)
Un ornemaniste ayant figuré, sur une corbeille de chapiteau, dans la basilique de Vézelay, au XIIe siècle, Ganymède enlevé par Jupiter, saint Bernard s'emporta, transporté d'ire sacrée, tonna contre un tel sacrilège, mais – fort heureusement – sans obtenir gain de cause. Vous pouvez, chers cousins, admirer encore ce chef-d'œuvre dans la basilique.
Chassés du saint des saints, les sujets « priapiques » se réfugiaient souvent au chevet des églises. Tel est le cas, notamment, à Mauriac (n'en déplaise aux mânes d'un certain François...).
Le choix d'un cul... de four pour y loger quelque attribut phallique n'implique-t-il pas, en soi, de discrètes allusions ?
Parfois, le touriste et l'archéologue, à force d'attention, peuvent discerner de tels motifs dans les hauteurs d'une coupole sur trompe ou pendentifs, comme à Civray.
On en trouve aussi de grandes quantités sur les miséricordes des stalles et sous les... séants des chanoines prébendés.
La littérature du Moyen âge n'est, hélas, pas plus riche que l'art monumental ou mobilier.
Bornons-nous, dans le cadre strict de ce bref exposé, à en fournir deux illustrations, bien différentes : l'une extraite de l'allégorique et lyrique Roman de la Rose (pour sa première partie, due à Guillaume de Lorris, car la seconde n'est déjà plus médiévale dans son esprit), l'autre empruntée à l'une des branches du facétieux Roman de Renart.
Les « commandements d'Amour » qui, dans le Roman de la Rose (vers 2169 et suivants), constituent un véritable « code des bons usages » au temps de saint Louis, disent notamment ceci :
« Cous tes manches, tes cheveux pigne,  
Mes ne te farde ni ne guigne  
Ce n'apartient s'a dames non
Ou à ceux de mauvais renom
Qui amour par male aventure
Ont trouvée contre nature... »
Simples allusions, mais qui prouvent à quel point la chose, alors, se pratiquait couramment. Il semble même que la prostitution masculine était constante, en dépit des tabous, puisque, sur les trottoirs de Paris, au temps du roi saint Louis, certains « mauvais » garçons se fardaient, et guignaient du coin de l'œil les « bons » clients...
Quant au Roman de Renart, voici, dans le manuscrit de Cangé, la horde truculente de paysans burlesques donnant la chasse à l'ours :
« Devant lui vient Hurtevilain
Et Joudoïn Trousseputains
Et Baudoïn Portecivière
Qui fout sa fame par derrières... »
Ce qui démontre, s'il en était besoin, à quel point, même au siècle d'or de la foi la plus rayonnante, au temps des cathédrales et des croisades, les rustres les moins entachés d'afféteries urbaines goûtaient la saveur d'ébats variés.
Maigre gibier, pourtant, que tout cela. Il faut attendre que s'achève la guerre dite « de cent ans » pour que s'ouvre enfin le grand mouvement libéralisateur.
Au cœur de la dévote ville d'Angers, place Sainte-Croix, allez voir la maison du bonhomme Adam, qui date des années 1450. Le maître des lieux – reproduit sur cartes postales – montre son postérieur d'un geste avantageux, et aussi sa triple virilité ce qui me fit écrire, au recto de cette image, pour un ami :
 
 
« Voici cinq siècles qu'à tous ses concitoyens
Le bonhomme Adam, quoi qu'on dise ou fasse,
Démontre qu'il existe, en amour, deux moyens
D'être heureux : côté pile, et côté face. »
Avec le règne de Louis XI – roi cafard, pourtant, s'il en fut en France – le temps des tartufferies pudibondes était fini.
Peste soit de la nuit du Moyen âge !
Votre cousin de Béotie,
Arcadie n°301, Jacques Fréville, janvier 1979

 

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