Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La ville dont le prince est un enfant, Henry de Montherlant (Black Comedy) par André du Dognon

Publié le par Jean-Yves

Mal dans son époque, mal dans sa peau et peut-être dans ses amours, Henry de Montherlant sort quelquefois de sa carapace glorieuse pour mettre au jour, après un petit ballet malthusianiste, une œuvre qui prolonge une carrière qui a transformé les insuffisances de l'homme, ses défauts, en livres ou pièces d'un sublime souvent concerté, bien près par l'effet d'un art parfait, du sublime tout court.

 

Du Songe à la Ville dont le Prince est un enfant (Théâtre Michel) qu'il consent aujourd'hui à laisser porter sur la scène d'un théâtre, la boucle se ferme ou plutôt la ceinture de belles fortifications, le corset de fer qui protégeait la tendresse que l'auteur porte à la jeunesse. Jusqu'alors cette tendresse, qui se traduisait par un paternalisme le plus propre à la mettre en échec, parait ses écrits d'une poésie hautaine ou bien l'armait d'une agressivité misogyne. Exilé trois fois : parce qu'il aime la grandeur dans une époque qui la déteste, l'enfance alors qu'il n'y a plus d'enfant, le mystère alors que nous vivons dans un grand déballage, M. de Montherlant aime habiller les mannequins de l'Histoire avec ses idées, sa morale d'autant plus castillane qu'il est champenois, et il le fait avec magnificence.

 

C'est à l'enfant à l'état pur qu'il s'attache aujourd'hui, et placé dans cette cornue où il peut le mieux l'observer qu'est le collège religieux. Le Père de Pradts, sous-préfet d'études, s'efforce de soustraire son élève, le jeune Souplier, à l'influence familiale pour l'avoir tout à lui, puis à l'influence d'un grand, Sevrais, à qui le lie une affection intempérée mais pure. Quand il croit pouvoir emporter son petit dans son exclusif amour, le Supérieur le lui arrache comme à une mère son enfant.

 

Le Père de Pradts le dit : « Nous sommes les mères et les pères de ces enfants qui aiguisent notre sensibilité. » Mais en l'enlevant à l'amour d'un grand, le Père voit donner un nom à celui qu'il porte à son jeune élève. Le système de défense qu'il a établi autour de lui n'est que l'œuvre de la jalousie, le coup qu'il porte à son jeune rival, le rhétoricien, l'atteint bien plus cruellement lui-même. « Moi aussi, dit le Supérieur qui les sépare, j'ai eu un attachement pour un être, jadis, et un jour, quinze ans plus tard, je l'ai revu. » Il l'a revu, mais non pas retrouvé. « Trop tard », s'écrie l'Abbé de Pradts, « trop tard » ! Car c'est un visage qu'il aime et non une âme. Le Supérieur le lui dit au cours d'un débat terrible, dont le Père de Pradts sortira crucifié et consentant.

 

La pièce de M. de Montherlant est riche parce qu'elle se déroule sur trois plans.

 

Elle est d'abord la peinture, j'allais écrire la critique, de ce monde clos où trop de théâtre, de mysticisme, trop d'odeur de roses et d'encens créent un piège pour les sensibilités naissantes, les instincts refoulés. « Nous les troublons, dit le Père de Pradts, mais ils nous le rendent bien. » Un univers proprement montherlantien, où la femme est sans pouvoir sur l'enfant et sur l'homme, obéit là à des règles strictes comme celles des tragédies. Les éducateurs y sont traitreusement amenés à l'amour humain par l'amour divin.

 

Le deuxième plan est celui qui débouche précisément sur l'amour humain par la peur que le visage de l'autre ne soit bientôt terni par la virilité, à l'instant où l'enfant, de gibier devient chasseur. Pour l'Abbé de Pradts et ses semblables, la tentation est partout, même au pied des autels. Son Supérieur l'invite à célébrer la messe le lendemain dans l'intimité et l'abbé murmure : « Il y aura un enfant seul avec un prêtre, un enfant qui portera l'Evangile sur son ventre. »

 

Troisième plan : le drame des amours enfantines entre Souplier et son camarade, qui reste pur comme si les gestes de l'amour charnel avaient besoin de plus de temps pour se former. C'est comme un ruisseau de montagne bondissant et clair qui se perd avant d'avoir pu trouver le Grand Collecteur. On frémit en pensant qu'un demi-siècle après, les mêmes deux garçons peuvent se retrouver dans l'escalier de M. Charles Dyer ou dans Black Comedy, pièce adaptée par Barillet et Grédy, au Théâtre Montparnasse. Ne retrouve-t-on pas les Ophélie de couvent, devenues Mémère, à la sortie de Notre-Dame de Passy ?

 

Je parlerai très peu de cette dernière pièce, qui porte sur le public à cause de l'idée très originale qu'a eue l'auteur de plonger la scène dans l'obscurité quand le studio où vivent ses personnages baigne dans l'électricité et dans le noir le plus complet quand les plombs sont remis. Autre idée : « l'emprunt » des meubles du voisin dans ledit studio pour épater un riche collectionneur venu acheter une sculpture, le voisin étant le petit ami du jeune homme qui reçoit. Celui-là apprend ainsi, au cours de cette réception troublée, que son ami fête ses fiançailles... Idées heureuses puisqu'elles animent ces silhouettes et donnent un certain piquant à ce qui n'est qu'une pantalonnade un peu longue, bien jouée par Jean-Pierre Cassel et une troupe entraînée. Mais évidemment Black Comedy est à La Ville dont le Prince est un enfant ce que La Puce à l'oreille est à Andromaque.

 

M. de Montherlant n'est certes pas un ami de cette revue qui représente, sans doute, à ses yeux l'infanterie d'une armée dont il ne veut voir, de son Olympe, que les enfants de troupe. Son admirable pièce, MM. Paul Guers, Deschamps, Didier Haudepin et Philippe Paulino l'interprètent magnifiquement.

 

La Ville dont le Prince est un enfant n'est peut-être que la première poutre maîtresse de son œuvre posthume qui serait son journal intime, comme il le confie quelquefois à ses proches. Il ne paraîtrait que longtemps après sa mort, nous condamnant ainsi à un souhait sacrilège.

 

André du Dognon

 

Arcadie n°170, février 1968

 

Commenter cet article