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Le cas de Lawrence d'Arabie par Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves Alt

Les journalistes Philip Knightley et Colin Simpson ont publié en juillet 1970 une nouvelle vie de T. E. Lawrence intitulée Les vies secrètes de Lawrence d'Arabie (1) qui est d'une importance capitale, puisque cet ouvrage fait état de révélations jusqu'alors ignorées sur le comportement intime du célèbre « Prince de la Mecque », révélations qui font apparaître une grave névrose inconnue des biographes et du public.

Le malheur c'est que les auteurs — qui ne sont pas médecins et se sont contentés de décrire le tableau clinique avec la supervision d'un psychiatre, le Dr Denis Leigh – tirent des conclusions aussi incertaines qu'erronées qui aboutissent à cette énormité : nier l'homosexualité de T. E. Lawrence (2).

On croit rêver quand on lit sous leur plume qu'il n'y a rien de probant dans ce « procès » qu'on lui fit, comme s'il s'agissait d'un fait d'ordre moral qui puisse entacher la mémoire du conquérant. Et les candides auteurs, prenant une à une chaque preuve de cette particularité, désireraient nous convaincre qu'il ne s'agit que d'interprétations plus ou moins malveillantes.

Lawrence, de sa vie, ne s'intéressa jamais à une femme ? On ne peut lui connaître ni maîtresse, ni aventure ? Peuh... Il était toujours strictement rasé dans un pays où l'absence de barbe donne lieu à tous les soupçons ? C'est peu de chose. Il a attiré ouvertement, du propre aveu de celui-ci, au moins un homme : Vyvyan Richards ? Mais il a repoussé ses avances ! Il manqua toujours de maturité ? « Sa voix, semble-t-il, n'avait pas mué ; il laissait entendre un petit rire aigu, un gloussement, et avait le menton imberbe d'un garçonnet ? » Ce n'est pas une preuve. Les pages consacrées à l'homosexualité dans Les Sept Piliers de la Sagesse qu'un biographe de premier plan estime « inutiles, n'ayant rien à voir avec la guerre en Arabie » et, disent les auteurs, « ne sont (d'après lui) que prétexte saisi par Lawrence pour expliquer ses sentiments personnels » ? Oh, il n'y a pas lieu de les retenir ! « Ce serait une erreur de s'appuyer trop sur elles » (p. 305).

Et les auteurs ajoutent tranquillement : « Les arguments sont minces ! »

On croit encore rêver lorsqu'on voit par ailleurs l'importance déterminante qu'ils accordent, sans doute à raison, à la place (dans la vie et dans la névrose autopunitive de Lawrence) du bel éphèbe Dahoum dont ils jugent que la mort a rongé de remords T.E. Lawrence, jusqu'à la fin de ses jours, et même le poussa à ses extravagantes relations avec John Bruce, au plus fort de cette maladie mentale où sa raison faillit sombrer. La photographie reproduit cette beauté et son sympathique sourire (entre la page 128 et 129 de l'ouvrage) ; et celle qui suit représente Lawrence lui- même, portant les vêtements mêmes de Dahoum et photographié par lui. Les auteurs ne font aucune difficulté pour reconnaître que le jeune Dahoum « posait nu » pour lui ; mieux, ils distinguent en lui le dédicataire des brûlants vers d'amour si souvent cités :

« Je t'aimais, aussi j'attirais ces marées d'hommes entre mes mains... »

Il va de soi qu'on reconnaît aussi, par la même occasion, ledit Dahoum dans ce « motif n°1 » qu'avec précision et loyauté Lawrence cite avant même patriotisme et ambition comme origine de sa volonté de libérer le monde arabe. La rigueur morale de cet aveu se marie, de façon très anglaise, avec la pudibonderie victorienne, un peu comique pour nous, de sa formulation :

« J'aimais profondément une personne arabe, en particulier, et je pensais que la liberté, pour sa race, serait un cadeau acceptable... » (Lettre à Robert Graves, 1922).

Ensuite, dans l'examen de ce que sont devenus tous ces « motifs » :

« Motif 1 — Je l'ai vu mourir quelques semaines auparavant et mon don a été perdu. Tout ce que j'ai fait par la suite m'a laissé indifférent » (Ibid.).

Tout ceci est si clair qu'on resterait perplexe ou crierait à la mauvaise foi si l'on ne connaissait pas la profonde homophilie anglaise qui, de façon paradoxale, s'oppose souvent à la reconnaissance de l'homosexualité. Un Anglais, même en 1970, peut de bonne foi s'imaginer – et c'est là la première leçon de cette lecture – qu'une relation entre deux hommes peut être aussi fondamentale, aussi passionnée même que celle de Dahoum et de Lawrence, sans qu'aucun acte érotique y soit forcément impliqué.

Ne crions donc pas trop vite à l'hypocrisie. Il nous semble même qu'il ne s'agisse pas tellement de moralisme chez les deux journalistes qui se défendent, dans la prière d'insérer, de « rechercher le scandale » ; mais du souci très vif, devant l'importance de leur découverte, de minimiser toute autre motivation du comportement intime de Lawrence, ait profit de leur fameux « élément inconnu »...

Encore une fois, les auteurs ne sont pas psychiatres et ont ignoré la liaison intime, visible à toute personne un peu éclairée en psychopathologie, entre ledit « élément inconnu » qu'ils ont eu le grand mérite de dévoiler, et la forme particulière de l'homosexualité qui, chez Lawrence, n'est plus à prouver (3).

Il est fort possible que l'homosexualité de Lawrence ait été beaucoup plus rêvée que vécue, et que les actes érotiques, à coup sûr commis avec Dahoum, aient été relativement peu nombreux, précédés et suivis sans doute par de fort longues périodes de jeûne, ou de continence absolue. Elle n'en fut pas moins fondamentale, et précisément ravageuse, en raison de la chasteté prolongée de Lawrence. Nous verrons par là son rapport direct avec « l'élément inconnu ».

Mais de quoi s'agit-il au juste ?

L'histoire est tellement effarante qu'il a fallu aux auteurs plus d'une vérification pour l'accepter.

Après avoir émis une série de critiques (qui semblent fondées) sur la véracité du fameux « incident de Deraa » jusqu'ici donné comme clef de voûte du destin lawrencien, les auteurs passent à la relation de l'affaire John Bruce.

On sait ce que signifie « l'incident de Deraa ». C'est la capture de Lawrence par le bey Hacim, son ennemi turc, qui l'aurait sauvagement fait fouetter, puis violer par ses gardes. (Autre version de Lawrence à la femme de Shaw, Charlotte : pour éviter la suite de la torture, il aurait accepté la sodomisation du bey, alors que dans la version officielle il prétend y avoir résisté.) Les auteurs, après une minutieuse enquête, auraient conclu que l'histoire est bourrée d'invraisemblances et de contradictions. Le Bey en question ne semble susceptible ni d'avoir sodomisé ni d'avoir laissé échapper un prisonnier de cette importance. Il se peut que Lawrence l'ait confondu avec un autre. Il se peut surtout qu'il ait été flagellé et non violé. En tout cas, il a vécu là un de ces événements qui marquent à jamais la vie d'un être humain, et que le viol soit finalement très secondaire dans l'importance de cette épreuve ; ici, nous rejoignons tout à fait les conclusions de Knightley et Simpson. (Mais il n'est pas secondaire, peut-être, que si le viol ne fut pas commis, Lawrence le prétendît.) Quel est l'élément déterminant ?

« Vrai ou faux, l'incident de Deraa est important dans la mesure où il apporte l'exemple classique d'une situation dans laquelle un flot de plaisir érotique déferle par tout le corps en réaction à la douleur physique et à l'humiliation infligée. Lawrence a bel et bien fait l'expérience de réactions anormales à la souffrance infligée » (p. 329-330).

Ces réactions anormales, seule issue sans doute pour la reconquête de la normalité, à savoir : la fonction orgasmatique, Lawrence le conquérant, le chef qui « attira dans ses mains cette marée d'hommes », il les recherchera tout le reste de sa vie. Sans doute les auteurs – et à travers eux le Dr Leigh dont on sent la délicate suggestion – n'ont-ils pas tort de prétendre que l'aventurier déchu ne cherchait pas uniquement un plaisir érotique par ce moyen, mais aussi une façon d'apaiser, grâce à un rituel compliqué, un profond sentiment de honte et de remords ; ce sentiment était-il dû à l'escroquerie morale que Lawrence avait soutenue avec son gouvernement pour obtenir un soutien au Moyen-Orient en sacrifiant les Arabes ? Etait-il dû à la mort du bien-aimé Dahoum, victime d'une mission appartenant à cette action politique ? Ou bien à quelque mystérieuse faute familiale, commise envers la mère que Lawrence traite avec une étonnante dureté ? Quoi qu'il en soit, il ne faut pas mésestimer ce complexe de culpabilité ; mais toujours, ce semble, on doit se souvenir que le premier but visé était bel et bien l'orgasme, impossible à obtenir différemment.

Et voici l'affaire Bruce, à savoir la genèse de « l'élément inconnu » :

En 1968, cet Ecossais marié, père de famille et directeur d'une usine de mécanique (ce qu'il doit indirectement à Lawrence qui l'orienta vers cette branche) se trouva frappé par le malheur et réduit à sa pension d'invalidité. Il se résolut alors à tirer un parti financier des secrets qu'il connaissait sur le « Prince de la Mecque » et qu'il avait juré à Charlotte Shaw de ne pas révéler avant la mort de la mère de Lawrence. Celle-ci, Sarah Maden, pour qui le père de Lawrence avait quitté son foyer légitime, était morte en 1959. Rien ne liait plus la langue de Bruce.

Il raconta avec d'abondants détails et des preuves à l'appui comment il avait rencontré Lawrence en 1922, alors âgé de trente-quatre ans et en pleine dépression nerveuse. Le jeune John, lui, avait dix-neuf ans. Il était simple et rude, très loyal, d'un milieu modeste. Il faut lire l'accumulation des petits faits qui, peu à peu, brossent le tableau hallucinant de leurs relations. Naïf à l'extrême, John Bruce crut tout le scénario que Lawrence agença à son intention, et, disent même les auteurs, il y croit encore aujourd'hui !... (Ceci nous semble difficile à admettre.) Après une sorte d'apprentissage digne d'un roman policier, où Lawrence lui confia de petites missions secrètes et tout à fait inutiles, il finit par lui faire ingurgiter un roman digne de Sacher-Masoch. Un mystérieux parent que l'ex-aventurier appelle le Vieux (dans la plus pure tradition du film d'espionnage !) s'est emparé de la liberté de celui qui fut un roi sans couronne ; il l'astreint à « tout ce qu'il n'aime pas », comme de monter à cheval par exemple, ou nager dans l'eau glacée, ou servir comme deuxième classe dans l'infanterie, et... recevoir le fouet à titre de punition régulière. Et c'est John Bruce qui est chargé de veiller sur l'exécution de ce programme et d'administrer les verges. Mieux encore : il doit adresser au « vieux » énigmatique un rapport détaillé sur la façon dont la correction fut donnée et reçue !

L'Ecossais put se débattre, refuser ; rien ne résistait longtemps à la volonté inflexible du veuf de Dahoum. Jusqu'à la fin des jours de son ami et patron, qu'il admirait et servait dévotieusement, il s'acquitta avec horreur de son étrange devoir. Les exigences du Vieux se firent pourtant plus cruelles et plus extravagantes à mesure que le temps passait. En 1930, peu avant sa mort, Lawrence fut encore flagellé « sur ses ordres », dans la crique d'Aberdeen où l'aventurier était « obligé » de nager dans un mer très dangereuse et glaciale ; mieux, la punition dut être administrée en présence du palefrenier Nicolson qui faillit se trouver mal et dut sortir !

C'est pendant les dix dernières années de sa vie que le Prince de la Mecque noua une amitié fort intéressante avec la femme de Shaw, Charlotte, autre névrosée de la plus belle eau, qui avait exigé que son mariage restât blanc. Ces deux déséquilibrés se réconfortèrent par une tendresse pathétique, et bien entendu d'une pureté absolue.

La description du délire masochiste de Lawrence est passionnante à plus d'un titre. Son complexe d'autopunition a pu faire croire à un suicide plutôt qu'à un accident quand il succomba à une aventure routière. (Pour que sa mort fût marquée par la griffe d'un insolite qui aurait plu à Cocteau, il fallut encore que cet accident de moto fût le prix d'avoir voulu éviter un adolescent à bicyclette... tandis qu'une longue auto noire comme celle de la Mort dans le Testament d'Orphée paraissait sur les lieux du désastre et disparaissait mystérieusement.) Non, fort probablement, Lawrence, qui reprenait goût à la vie et à l'action, ne se suicida pas ; mais on sait la conséquence des « actes manqués » chez tout le monde, surtout chez les névrosés. Il prit des risques, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourquoi la démentielle inutilité de ce long scénario, si minutieusement agencé au cours des relations masochistes avec Bruce ?

Il semble fort instructif de se référer, sur ce point, à l'ouvrage capital de Gilles Deleuze sur Sacher-Masoch (Ed. de Minuit, 1968). L'auteur nous y apprend que, pour le masochiste, il importe que le bourreau ne soit jamais un sadique mais plutôt quelqu'un que l'on contraint, que l'on amène (de très loin) à vous martyriser. Un subalterne dévoué comme la femme de Masoch faisait mieux l'affaire qu'une authentique sadique, ou qu'une mercenaire. L'honnête et sot John Bruce satisfaisait Lawrence bien mieux qu'un quelconque voyou payé à cet effet ; idée qui aurait du reste horrifié la puritaine victime. De même, Gilles Deleuze met l'accent sur la nécessité, dans le fantasme masochiste, du contrat. Qu'il s'agisse de Sacher-Masoch lui-même ou de Schlegel avec Mme de Staël, le masochiste de type courant a le besoin impérieux d'un acte écrit, d'une formulation d'allure la plus froide, la plus juridique possible. Enfin le masochiste se situe toujours entre la bonne et la mauvaise mère, créations de son esprit nécessaires à son scénario ; nous voyons ici aussi apparaître la nouvelle mère, la bonne, Charlotte Shaw, à côté de la mauvaise, la rejetée ; cette Sarah Meaden à qui le grand aventurier n'a pas pardonné sa naissance illégitime.

Mais si la profonde dépression nerveuse et le complexe de culpabilité de Lawrence peuvent devoir leurs origines à tant de faits différents, il est un fait clair et patent : la longue chasteté apparente ou réelle du Prince de la Mecque correspond sans nul doute à une inhibition des instincts qui devait se payer très cher ; peut-être son tempérament était-il froid et calme en raison des oreillons qu'il contracta dans son adolescence ? Mais il n'était pas inexistant. L'amour pour Dahoum combla sans doute son cœur plus que ses sens, mais la révélation explosive de Deraa le bouleversa de fond en comble en liant à jamais l'orgasme à la douleur et à l'humiliation infligées par des hommes. Pour revivre ce frisson dont l'être humain ne peut plus se passer quand il l'a ressenti une seule fois, il lui fallut agencer l'extravagante mystification du « Vieux ». Encore psychanalytique, le choix de ce surnom : c'est le symbole même du Surmoi cruel et punitif où survit le Dieu de l'enfance. Mais le fait même qu'il ne fut jamais question pour Lawrence de se faire ainsi traiter par des femmes – alors que, selon ses biographes, ce fut sa mère très puritaine qui le fessa naguère avec la violence qu'on devait aux petits Anglais de sa génération – le fait même qu'il n'eut jamais recours qu'à l'emploi et au public masculins montre assez clairement l'homosexualité fondamentale de Lawrence pour ne pas la remettre en question, de façon primaire et mécaniciste, au nom de son masochisme.

(1) Ed. Laffont.

(2) Sur Lawrence, voir Arcadie, n°81, septembre 1960, et n°111, mars 1963 (Serge Talbot).

(3) Il s'agit peut-être d'une confusion mentale chez les auteurs, car ils ne seraient pas les seuls à la commettre : à savoir, identifier le terme « homosexualité » à un nombre continu, bref ou long, mais informant la vie, d'actes érotiques commis avec une personne du même sexe. Ceux qui font cette confusion très courante ignorent qu'une tendance n'est pas moins authentique si elle n'est pas vécue, ou peu vécue, et qu'au contraire elle n'en est que plus violente (et souvent dangereuse). Entre le collégien qui se fait masturber par un camarade de classe pour mieux rêver à une femme et le père de famille qui n'éprouve de désir pour sa femme que si elle s'habille en homme, il va sans dire que c'est le premier qui est hétérosexuel (au moins de façon prédominante) et le second homosexuel (de la même façon).

Arcadie n°203, Françoise d'Eaubonne, novembre 1970

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