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Le cas San-Antonio par Roger Foucher

Publié le par Jean-Yves

De bon cœur ou de mauvais gré, qu'on l'admire ou le déteste, force nous est bien de constater l'énorme succès de vente en librairie des œuvres du Commissaire San-Antonio.

 

C'est incontestablement un phénomène social inhérent à notre époque au même titre que la voiture, la télévision, le tiercé ou la résidence secondaire. Que nous boudions cette pâture ou en fassions notre ordinaire, il nous est impossible de l'ignorer.

 

De ce seul point de vue, le sujet mérite une étude que nous ne ferons ici qu'amorcer, laissant aux spécialistes des questions littéraires et aux psychanalystes le soin d'approfondir, d'en préciser les contours ébauchés.

 

A ceux qui seraient tentés de nous reprocher de traiter là d'un sujet mineur, d'un aspect secondaire des lettres, répondons par avance qu'un sujet n'est pas mineur quand il intéresse des dizaines de milliers de lecteurs dont... tous les homophiles.

 

Nul sujet n'est mineur quand il soulève autant de polémiques enthousiastes ou réprobatrices mais ne laisse personne indifférent. Sans doute l'auteur répond-t-il au besoin de chacun d'exprimer, fût-ce par plume interposée, des sentiments refoulés ou réfrénés au nom des convenances ; il fait éclore des larves. Cela plaît ou irrite mais c'est un fait acquis : cette prose se vend. Que dis-je ! Elle s'arrache !

 

N'étant ni visionnaire ni prophète, j'ignore comment elle supportera l'épreuve du temps ; il est pour le moins prématuré de se livrer au jeu des pronostics. Qui donc, au Moyen Age, aurait prévu que F. Villon serait un jour mis en musique par Georges Brassens ?

 

Par contre, des personnages illustres en leur temps ont disparu de nos nomenclatures et sont tombés dans l'oubli... Jusqu'au moment où un rat de bibliothèque futé et opportuniste les tirera de la poussière pour les remettre au goût du jour.

 

Défions-nous donc de tout jugement hâtif et contentons-nous d'un aperçu au présent d'un écrivain bien actuel.

San-Antonio nous apparaît, sous le couvert de la farce ou de la blague démesurée comme nanti d'une solide culture générale, parfois même comme un érudit.

 

Dans un univers exhibitionniste d'Uniprix, l'auteur met en évidence, selon la saison ou la demande de la pratique, des articles parfois sérieux, parfois de pacotille. Fouillez et triez !

 

A notre société de consommation, il offre un brouet standard pimenté d'exotisme.

 

Histoire, géographie, littérature lui sont des matières familières. S'il fait souvent état, volontairement, de connaissances superficielles ou fantaisistes dans ces domaines, le savoir reste perceptible entre les lignes.

 

Les textes sont émaillés d'épanchements d'une philosophie primaire assez grinçante mais qui touche en fonction même de sa naïveté, de sa simplicité.

 

Les chapitres consacrés à la médecine relèvent aussi de données sommaires mais sont cependant traités avec un certain souci de vraisemblance, sans anomalies flagrantes.

 

Le langage est « bien troussé ». C'est, pensons-nous, le terme adéquat pour qualifier le style d'un auteur avouant lui-même « vouloir faire des enfants à la langue française ».

 

D'ailleurs, pourquoi s'en offusquer ? Une langue vivante n'est pas immuable.

 

L'intrigue policière, généralement menée avec brio, reste dans les bornes de la logique ; le suspense est ménagé au fil d'un développement cohérent qui va crescendo.

 

La partie scientifique de ces romans est de loin la plus faible. Plus qu'indigente, elle est par moments aberrante, trahissant l'ignorance totale de données élémentaires, fourmillant d'erreurs grossières dont l'entassement ne réussit même pas à produire un effet comique. Loin de s'avouer vaincu, San-Antonio s'enfonce dans ses outrances, se roule dans sa fange comme à plaisir, exagère ses non-sens. (Voir « De A jusqu'à Z ».)

 

Ce pillage de l'ineptie n'est pas sans ternir un ensemble qui, par ailleurs, se lit facilement et sans lassitude. Les situations auxquelles se trouve mêlé le célèbre commissaire imbriquent adroitement le tragique et le burlesque. Des comparaisons inattendues, des jeux de mots inédits contribuent à rendre alerte un style renouvelé.

 

L'auteur fait feu de tout bois, appelle à la rescousse l'arsenal des connaissances humaines et... les slogans publicitaires ; il n'hésite pas à mettre le passé au service du présent, fourrant dans un même sac le chevalier blanc de la lessive Ajax et le Chevalier Bayard. Tournure d'esprit « bien de notre époque » qui mêle sans vergogne le respect des valeurs traditionnelles à l'appât du profit.

 

Sous ces aspects, un peu sordides avouons-le, San-Antonio ressemble au commerçant peu scrupuleux bradant la camelote avec l'extra pour réaliser des gains immédiats.

 

« Le bourgeois est scatophage », a écrit J.-P. Sartre. Ayant compris la valeur de cette sentence, San-Antonio nous « en » vend. Même il en remet et pas toujours du meilleur tonneau, parce que nous en redemandons. Sadique littéraire ou profiteur des bas instincts, selon l'opinion de chacun, il déballe la marchandise que nous souhaitons lui voir déballer. Est-il blâmable d'extérioriser ce masochisme collectif plus ou moins conscient ?

 

Il y aurait une bonne part de vérité dans cet exposé mais certainement pas toute la vérité. Ce n'est là qu'un aspect, un à-côté de la question. Le plus spectaculaire peut-être mais pas le principal.

 

Il serait à notre sens plus intéressant, plus enrichissant d'étudier plus avant la personnalité de l'auteur. De cet auteur qui dédie son livre La vérité en salade : « A Jean Cocteau qui sait lire à travers les manques. »

 

En fait, le masque de notre commissaire n'est qu'un loup de soie bien fragile et transparent.

 

Comme ses illustres prédécesseurs, Maigret, Hercule Poirot, voire James Bond, assaisonnés d'une pointe de surréalisme à la Fantômas, San-Antonio est infaillible, inamovible, invulnérable. Qualités éminemment essentielles pour un personnage d'une série commerciale de romans à tiroirs. Le commissaire ne mourra – ou plus exactement ne disparaîtra – que lorsque son père spirituel n'aura plus rien à en dire, sera à court d'idées. Ce n'est pas pour demain car l'auteur est prolifique et sait tirer sur la corde jusqu'à usure complète. Il n'est pas prêt à sacrifier la poule aux œufs d'or.

 

San-Antonio a trouvé un filon et l'exploite à fond en homme avisé, conscient de ses intérêts matériels et qui se moque ouvertement de son lecteur, assuré par là-même de la fidélité de ce dernier.

 

Qu'un auteur instruit, réaliste, observateur attentif des travers de ses contemporains, connaissant toutes les ficelles du métier d'écrivain, ne résiste pas à la griserie du succès et se laisse glisser vers la facilité, quoi de plus normal, de plus humain en quelque sorte ?

 

C'est pourtant ici que commence à se poser le « cas » San-Antonio, plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord.

 

San-Antonio a conscience – et même mauvaise conscience – des basses concessions faites à son public. Il retourne alors ses armes contre lui, s'accuse de jeux de mots indignes de l'almanach Vermot, de sa propre « couennerie »... tout en continuant à traiter le lecteur de « cloche », d'attardé, etc., etc. Nous ne reprendrons pas ici les expressions le plus cinglantes, les plus virulentes d'un vocabulaire débridé. Le texte vire à l'auto-flagellation et à la flagellation générale et obsédante.

 

N'y a-t-il pas davantage qu'une ruse commerciale dans cette pénitence lucide imposée ? La misanthropie apparaît en filigrane. Mais est-on misanthrope sans avoir beaucoup aimé le genre humain ? Non, aussi paradoxale que cette réponse puisse paraître.

 

Poursuivons notre sondage : Le commissaire San-Antonio nous est décrit comme un beau garçon. Nous pourrions ajouter du genre bellâtre imbu de sa personne. Naturellement, il plaît aux femmes, toutes également très belles qui ont le malheur ou le bonheur de se trouver sur le chemin de ses enquêtes... car il ne se donne même pas la peine d'aller les chercher ! Il consomme avec avidité sans faire le détail : domestiques, femmes du monde, aventurières ou dactylos succombent sous ses charmes.

 

Etreintes sans lendemain. Le mufle arrogant n'affiche que mépris pour la laideur prenant la forme charnelle d'une concierge ivrognesse, d'une ouvrière usée par le travail manuel, d'une épouse fanée. Bientôt la femme demeure comme la bête à plaisir, répudiée aussitôt le désir physique satisfait. Que ces ébats d'un instant soient affublés de vocables amusants n'y change rien : le héros appartient au type du parfait misogyne.

 

Nous voici amenés à évoquer la partie – considérable – homophile de l'œuvre. Evidemment, un auteur exploitant à gogo tous les aspects de la vie quotidienne ne pouvait négliger celui-ci.

 

Il ne s'en prive guère, en use et en abuse à tel point que l'homophilie tient dans ces ouvrages une place qu'elle est loin d'occuper dans la société. Elle y est flagrante, affichée, ostensible, présente dans chaque volume. Il est néanmoins curieux d'en noter la progression presque mathématique.

 

Ce sont d'abord des allusions plus que transparentes, des poncifs dignes d'un chansonnier Montmartrois en mal de cabaret : « Ils sont de la jaquette qui flotte. » On passe ensuite aux citations, aux exemples se référant à des valeurs déclarées, donc sans danger comme les boîtes de couleurs à l'usage des enfants : « ... Le tournedos à la Charpini... Henri III qui, pour lire se faisait tourner les pages ».

 

Bientôt les références ne suffisent plus à exprimer la pensée de l'auteur. Il faut des tableaux vivants ; ce sont les principaux personnages eux-mêmes qui sont amenés par les circonstances à entrer dans la peau des invertis, à se déguiser en gigolos travestis (voir Béru et ces dames). Cela reste encore dans le domaine de la pochade et dans l'inconsistance de la gaudriole ou de la pantalonnade.

 

Le lecteur ne saurait émettre de doutes sur l'orthodoxie sexuelle du Don Juan San-Antonio. Encore moins sur celle de ses acolytes, le gros dégoûtant Bérurier et l'inspecteur Pinaud, véritable cadavre ambulant.

 

Pourtant les épouses de ces épouvantails nous sont elles aussi présentées comme des remèdes contre l'amour. Mais ne nous laissons pas entraîner par l'imagination ; il n'y a peut-être qu'une coïncidence sans rapport de cause à effet.

 

Cependant la position timide ou gouailleuse de l'auteur au départ se précise au cours de ses écrits. A la vulgaire moquerie gauloise succèdent les chatouillements agaçants, aux flèches empoisonnées au curare le fleuret électrique. On continue à faire mouche mais sans victimes. Une certaine condescendance commence à poindre. Il arrive même que le commissaire se laisse aller (ou feigne de se laisser aller) aux aveux, ce qui est bien le comble pour un policier !

« Il n'est pas contre... Chacun est libre de son corps... » (Y'a de l'action).

 

On sent néanmoins une réticence (à dessein je n'écris pas répugnance) dans cette tolérance. Bien sûr, nous nous écartons des conventionnelles poupées fardées, des éphèbes efféminés vendant leurs corps ou des mascarades d'un moment, mais les nouveaux héros ne sont guère plus reluisants : vieux débris ou androgynes, personnages louches plus ou moins trafiquants de quelques chose, intoxiqués anxieux impliqués dans des affaires véreuses...

 

Le lecteur a nettement l'impression que San-Antonio hésite encore à sauter le pas, à s'affranchir des vieux clichés ronéotypés pour intégrer ce monde marginal à la communauté. Bref à donner libre cours à sa compréhension des individus, étant entendu que comprendre ne signifie pas forcément approuver, encore moins partager. Nous ne lui en demandons pas tant !

 

Dans un état d'esprit opposé, on peut aussi penser que cette expectative libérale est une attitude destinée à se conserver la clientèle du lecteur homophile. Cette explication serait insuffisante à justifier l'abondance de situations homosexuelles voulues par l'auteur.

 

Certaines tournures de phrases, des détails par trop « appuyés » portent plutôt à croire au refoulement.

 

Car le commissaire lui-même qui tombe aisément toutes les filles ne se marie jamais. Il ne manque aucune occasion – et au besoin les crée – d'affirmer et de répéter son dédain pour l'état matrimonial.

 

S'il tourne en ridicule le monde entier, un seul personnage apparemment effacé, hors de l'anecdote, mais omniprésent échappe à toute critique, est paré de toutes les vertus, déifié : celui de Félicie, la mère de San-Antonio. Celui-ci, à maintes reprises, laisse filtrer le doute qui l'assaille, à savoir que cet amour filial exclusif ne soit interprété comme une tendance à l'homosexualité.

 

Aller plus loin dans notre analyse deviendrait embarrassant et cruel. San-Antonio est une créature en gros plan qu'il vaut mieux ne pas observer au microscope : ce qu'il gagnerait en vérité humaine, il le perdrait en virilité et serait démystifié. Ne piétinons pas le rêve.

 

Il nous suffit d'attendre en souhaitant qu'un jour notre auteur se juge assez riche et suffisamment assis dans la carrière littéraire pour nous livrer une confession. Oui, nous le souhaitons car un journal intime n'a jamais dégradé qui que ce soit, bien au contraire. Si San-Antonio, seul juge en la matière, ne le croit pas nécessaire, qu'il continue du moins à nous amuser avec ses guignols.

 

« Que restera-t-il de notre monde ? », demande-t-il quelque part.

 

Et il nous répond que la terre anéantie, désintégrée, redevenue une masse gazeuse, retentira encore un immense éclat de rire qui résonnera longtemps après que la race humaine ait disparu.

 

Alors, bravo San-Antonio et merci de nous avoir donné cet espoir. Et aussi pardon d'avoir mis sur le gril le spécialiste des passages à tabac !

 

Arcadie n°179, Roger Foucher, novembre 1968

 

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