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Le cinéma et l'homophilie par Sinclair (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce pourrait être la matière d'une thèse ; plus modestement dans un article de revue, on se bornera à poser quelques jalons, à marquer de repères les œuvres les plus importantes qui ont évoqué ce sujet.

L'homophilie féminine a toujours été, on le sait, plus facile à mettre en scène parce que de tous temps considérée comme moins choquante par les hétérosexuels les plus farouches.

De bonne heure les metteurs en scène nordiques ou allemands l'ont abordée. La France n'a suivi que plus lentement.

Dès le temps du muet, Pabst avait eu l'intelligence et l'heureuse fortune de confier la vedette de plusieurs films à une des plus étonnantes actrices de cette époque : Louise Brooks. Que ce soit dans Trois pages du Journal d'une fille perdue, dans Loulou ou la Boîte de Pandore, il sut en faire le centre de toutes les passions sans en excepter les homosexuelles. C'est ainsi que dans l'avant-dernière partie de Loulou, on voit une amie fidèle de cette dernière pleurer lorsque Louise Brooks se laisse aller à la prostitution – puis jalouse, assassiner le client de passage. Ce film reste volontairement une peinture des bas-fonds et toutes ces scènes sont situées à bord d'un tripot bateau-de-fleurs extrêmement sordide.

Beaucoup plus important du point de vue de l'homophilie est le film allemand de Leontine Sagan, Jeunes filles en uniforme. La qualité exceptionnelle des interprètes (Dorothea Wieck notamment dans le rôle de l'institutrice), une technique très sûre, enfin un tact et une discrétion hors de pair le nimbaient d'une poésie rare.

Sur ces traces on a pu voir en France après la libération Olivia, Julie de Carneilhan et autres Mademoiselle de la Ferté, œuvres qui ne sont pas absolument négligeables mais qui auraient peut-être sombré plus promptement dans l'oubli, n'était le caractère d'exception de leur sujet.

Plus subtil, plus intelligent aussi et infiniment plus pervers All about Eve de Mankiewicz apportait une peinture aussi cruelle que vraie de l'homophilie féminine dans les milieux de théâtre aux Etats-Unis. Anne Baxter (Eve) après avoir longtemps vécu dans l'ombre de Bette Davis (Margo), puis être parvenue à l'évincer, voit à la fin du film se dresser devant elle la silhouette inquiétante, attirante de la très jeune Barbara Bates : roue éternelle de l'intrigue et du désir. L'ambiguïté était assez grande toutefois pour que le vrai sujet passât complètement inaperçu aux yeux de la plupart des spectateurs. Une critique malicieuse eut beau annoncer que Mankiewicz préparait All About Adam, il va sans dire que ce projet, s'il existât jamais, ne fut pas suivi de réalisation.

C'est que pour des raisons fréquemment exposées dans cette revue, l'homophilie masculine est beaucoup plus délicate à évoquer dans un livre, à plus forte raison à l'écran. Le recours au biais des souvenirs d'enfance ou d'adolescence (1), voire les échappatoires sadomasochistes de mode actuellement y sont aussi plus malaisés.

Subsiste vieux comme le spectacle et d'un effet sûr : le travesti. Aussi que ce soit Fatty, Keaton, Chaplin dans la très équivoque Mademoiselle Charlot et bien d'autres, tous les grands comiques de l'écran y ont fait largement appel. Le modèle du genre ne reste-t-il pas toutefois la séquence de Charlot machiniste embrassant sur la bouche Edna Purviance en casquette et salopette d'apprenti ? Surpris par son chef d'équipe, il assiste effaré à la mimique aussi claire que précise à laquelle se livre cet acteur grand, gros et fortement moustachu qui singe avec toutes les minauderies d'usage un funambule en marchant à petits pas sur un tapis roulé dans le studio.

En France sensiblement à la même époque se réalisaient des œuvres d'une esthétique qui a mal vieilli, telle L'inhumaine de Marcel l'Herbier ou certains films de Germaine Dulac. Elles proposaient aux foules un type assez invertébré de jeune premier dans le même temps où l'Amérique faisait ses délices de Rudolph Valentino.

Il serait injuste de passer sous silence Le sang d'un poète de Cocteau. Il parait être une des œuvres les plus valables de cette époque et aussi une des moins fanées quoi qu'il y soit fait un large emploi du bric à brac cher à l'auteur et depuis devenu célèbre (statues, glaces, ange, masque, etc.). Sous le voile d'un certain hermétisme, ce film n'eut pas de peine à déjouer les censeurs de l'époque plus soucieux de politique que de « morale ».

Un film allemand plus précis, Chaînes de Dieterlé n'eut pas cette chance. Il connut des démêlés avec la censure qui le mutila au point de le rendre peu intelligible. N'avait-il pas eu l'imprudence et aussi le courage de toucher à un sujet entre tous « tabou », à l'homophilie dans les prisons ?

A la disparition du film muet s'ouvrit une fort longue période de tâtonnements dont les années 36-38 virent à peine le terme. Il faudra attendre la fin du conflit pour que surgisse une floraison de films traitant peu ou prou de l'homophilie.

Aux Etats-Unis un film comme Gilda montrait aux côtés d'une percutante créature (Rita Hayworth) un mari qui dissimulait mal un certain goût pour les garçons.

Les questions raciales (Crossfire) de Dmytrick, le moule commode du Western (Le Banni d'Howard Hughes, ou Johnny Guitare de Nicholas Ray) constituaient autant d'alibis et permettaient de camper quelques gracieuses silhouettes d'adolescents. Le Banni affichait même un tel mépris de la femme que la censure américaine lui fit sous divers prétextes attendre son visa pendant quatre ans.

Cette misogynie essentielle se retrouvait sans qu'il en fût donné d'explications valables dans un film aussi surprenant que L'Homme à l'affût de Dmytrick où le héros abattait au moyen d'un fusil à lunettes plusieurs femmes isolées dans la nuit d'une ville.

Plus net, plus libre – combien plus poétique aussi – Sciuscia nous a été donné par une Italie toujours généreuse. C'est le chef d'œuvre des amours adolescentes, admirablement symbolisées par le cheval, conquête suprême des deux enfants. Je ne sais s'il serait aujourd'hui possible de réaliser un film aussi hardi, de montrer une scène aussi émouvante et profondément vraie que celle où l'un des deux garçons ôte sa ceinture pour infliger à celui qui, croit-il, l'a trahi une indispensable correction. La grâce des interprètes et un certain bonheur d'expression font de ce film une œuvre inégalée dans la peinture des passions juvéniles, ce qu'auraient pu apporter certains livres de Peyrefitte si catholicisme et bourgeoisie ne les embuaient.

En France, Cayatte dans quelques scènes d'Avant le Déluge mettait un timide accent sur l'amour malheureux d'un adolescent pour un autre.

Deux autres films, Le salaire de la peur de Clouzot et l'Air de Paris de Carné, abordaient avec une grande circonspection la très difficile évocation à l'écran de l'inclination qui pousse un homme mûr vers un compagnon plus jeune. Dans l'un et l'autre cas, l'habileté du metteur en scène était suffisante pour que ce sujet restât en filigrane, le camion chargé de nitroglycérine dans un film, la boxe dans l'autre accaparant la vedette.

Sur le plan poétique deux films très importants ont vu le jour l'un en Amérique, Fireworks, de Kenneth Angers, l'autre en France, Un chant d'amour, de Jean Genet. Tous deux constituent des réussites certaines et il faut regretter qu'ils n'aient pu être projetés que trop rarement devant le public forcément restreint des ciné-clubs.

Le film d'Angers est une évocation au moyen de symboles ignés le plus souvent, mais extrêmement clairs toujours, d'un orgasme provoqué par le goût très vif de l'interprète principal pour les marins. Traité moins comme un rêve que comme une suite de souvenirs d'une grande précision, il possède un rythme et des qualités incontestables. Son iconographie ne pouvait manquer de le faire condamner par toutes les censures officielles ou non. Il fallait une audace extrême pour montrer une théorie de marins U.S. armés de casse-têtes et de chaînes fonçant avec la précision d'une machine étonnamment réglée sur le héros du film qui perd connaissance et vie dès la rencontre. Quand on sait les rigueurs du Code américain tant pour les civils que pour les militaires homophiles comment s'en étonner ?

Le film de Genet ne pouvait être qu'une évocation de l'univers concentrationnaire chéri de son auteur. Son leitmotiv, le bouquet se balançant entre deux lucarnes de cellules grillagées de leurs barreaux, bouquet qui finit par être saisi par une main avide aux termes de longs efforts suffirait à en définir la ligne. Il constitue dans les limites voulues par son créateur une réussite entière.

Tout au plus peut-on regretter que ces deux œuvres qui, incontestablement ouvrent une voie nouvelle, soient consacrées à la peinture d'une névrose ou d'un monde de contrainte. Telles quelles, elles ont une importance considérable et marquent une date.

C'est une entreprise également difficile à approuver sans réserves qui a été celle d'Hitchcock dans La Corde. Un certain esthétisme – le goût du crime gratuit – entraîne un meurtre commis par un couple de jeunes gens vivant dans le même appartement à New-York et nantis d'une situation sociale très au-dessus de la moyenne. On pourrait d'ailleurs trouver à ce meurtre un autre mobile relevant d'une haute antiquité celui-là : la jalousie.

Plus allusif, L'Inconnu du Nord-Express présente un discret rappel de l'homophilie dans un récit qui relève, en apparence seulement, du répertoire de la série noire.

Mais ce sont deux films récents qui me paraissent particulièrement significatifs de cette orientation très précise du jeune cinéma américain. L'un est Le Grand couteau de R. Aldrich, l'autre dont on vous a déjà entretenus ici même est La fureur de vivre de Nicholas Ray.

Le Grand couteau de R. Aldrich a été exploité en France peu de temps après l'extraordinaire En quatrième vitesse du même auteur. Il reste une œuvre proprement incompréhensible si on veut ignorer la nature exacte des rapports qui ont uni le héros du film – interprété par Jack Palance avec son expressive laideur et l'acteur jouant le rôle du producteur. A la vérité ceci est bien difficile puisque ce dernier proclame avoir besoin de « la personne physique » de son acteur. Ce producteur est paraît-il, la peinture très exacte et nullement caricaturale d'un véritable réalisateur de films, co-directeur d'une des plus grandes firmes cinématographiques des Etats-Unis. Le Grand couteau est le récit des vains efforts de Jack Palance pour échapper à l'emprise de ce personnage tout puissant pour le destin d'une vedette. Le chantage très banal par lequel on prétend amener Palance à capituler – la divulgation d'un accident d'auto – suffirait-elle à affoler une idole d'Hollywood et à l'amener en définitive au suicide ? Nous en saurons peut-être davantage lors de la création prochaine à Paris de la pièce d'où est tiré ce film. Retenons plutôt ainsi qu'il en est fait très discrètement mention qu'il s'agit de la mort d'un très jeune garçon.

Sur La fureur de vivre on a déjà attiré votre attention dans cette revue. Je suis entièrement d'accord avec le rédacteur de cet article lorsqu'il déclare qu'il a eu l'impression d'un changement dans le cinéma après avoir vu le film de Nicholas Ray. L'admiration amoureuse de Sal Minéo (Platon) pour James Dean y est traitée avec une noblesse, une émotion contenue et une délicatesse à ce jour sans égale. Si ce n'est pas encore le Roméo et Juliette de l'homophile dont d'aucuns ont rêvé, disons que nous n'en sommes plus tellement éloignés. La part faite aux mythes est grande dans La fureur de vivre depuis le Planetarium, moderne caverne, platonicienne elle aussi, jusqu'au Paradis terrestre que constitue la demeure inhabitée où se réfugient les adolescents traqués, sans parler de la tunique de Nessus qu'évoque la veste rouge cause de la mort de Platon – et son linceul. A-t-on souvent vu à l'écran des gestes plus nobles que celui de James Dean sanglotant tandis qu'il commence à clore très lentement sur le cadavre de son ami la fermeture-éclair du blouson écarlate en disant : « Il avait toujours froid » ? La caméra s'attarde un dernier instant sur la seule partie du corps que l'on aperçoive, les jambes de l'adolescent abattu, puis sur les pieds revêtus de chaussettes de couleur différente, l'une bleue, l'autre rouge. Et ce détail qui avait été souligné au cours d'une scène antérieure où il prêtait à sourire prend alors sa pleine, tragique et intense signification.

Ce rappel de films choisis parmi les plus marquants où une place était faite à l'homophilie reste forcément incomplet. Il fait apparaître néanmoins une évolution dans le sujet traité, un sérieux plus accentué dans la façon dont les cinéastes abordent ces problèmes.

Peu à peu et en se dégageant, espérons-le, des complaisances d'une mode, les auteurs de films renonceront à mettre l'accent sur les apparences extérieures caricaturales ou crapuleuses de l'homophilie, abandonneront même la peinture de la névrose ou de l'obsession pour dégager les valeurs plus profondément humaines.

Nous verrons peut-être dans l'avenir quand ces questions pourront être traitées autrement qu'en filigrane ou par allusion, quelques très grandes œuvres cinématographiques abordant de front ce sujet et n'hésitant pas à en montrer les constantes universelles.

Ainsi fleurira sur les écrans une grâce à ce jour inimaginable, dont un premier et délicieux exemple peut être trouvé dans la scène entre maîtresse et servante de l'exquis Sourires d'une nuit d'été.

Sinclair (René Dulsoux)

(1) Vigo s'y est essayé dans Zéro de conduite mais il a été, semble-t-il, trahi par une certaine pauvreté de moyens ainsi que par des erreurs de distribution (le nain Delphin dans le rôle du proviseur par exemple).

P. S. — Les dessins animés américains pourraient, au moins sous l'angle psychanalytique, être l'objet d'une étude utile. On connaît l'utilisation dans ces « cartoons » du Superman des comics américains – ou d'un « Supermickey-mouse ». On sait quel substitut d'érotisme constituent les scènes fréquentes de vol sur fond rouge suggérant l'orgasme – sans parler de l'attirail ordinaire de ces films (longues chevelures, pantalons collants, capes et travestis, suspensoirs bien garnis, etc.). Mais je ne crois pas que l'on ait souvent vu en France le pendant du Superman, la Super Female ou Wonder Woman familière au public américain – lesbienne exerçant souvent des sévices variés sur une femme en robe de mariée.

Arcadie n°33, septembre 1956

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