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Le colonel était tout seul, Bruce Cameron (1965)

Publié le par Jean-Yves

Années 50 : Le colonel David Sutton et sa fiancée, Virginia Balir, arrivent à Paris-Orly... et sont aussitôt séparés l'un de l'autre. Virginia disparaît avec des amis de son père, général au Pentagone. Et Sutton est discrètement emmené à l'ambassade américaine où l'attend Larry Adams, un enquêteur du redoutable G-2, le service de renseignements de l'armée américaine.

De quoi accuse-t-on Sutton ? En dix-sept ans de service, il n'a jamais commis une faute et a même accès à d'importants secrets militaires. Est-il un espion déguisé ? Non pas. Lui reproche-t-on d'avoir enlevé Virginia ? Mais il avait la formelle intention de l'épouser. De quoi donc est-il coupable ?

Et c'est alors que, sous le feu roulant des questions posées par Adams, l'agent spécial le plus retors et le plus « dur » de l'armée, Sutton découvre avec horreur qu'on le suspecte d'être homosexuel.

« Sutton était beaucoup trop intelligent. Il avait de bonnes notes et s'en servirait pour se protéger. Il était également assez malin pour savoir que l'armée ne souhaitait nullement réunir une cour martiale pour révéler au public qu'un officier de carrière homosexuel avait eu accès à des documents très secrets, nationaux et internationaux. Non, il valait mieux pénétrer derrière le bouclier, toucher Sutton au point le plus vulnérable. Mais quel était ce point ? » (p. 62)

Et, pour lutter contre la monstrueuse accusation, le colonel est tout seul. Ses collègues lui tournent le dos, ses supérieurs l'ignorent. La secrétaire, Eileen Allison, qui sténographie les interrogatoires, demeure – dans un premier temp – impassible devant les ragots innommables sur lesquels Adams a fondé ses soupçons.

Sutton refuse et se bat, pied à pied, contre Larry Adams. Le colonel, abandonné de tous, même par sa fiancée Virginia Balir, sait, lui, qu'il est innocent et il veut le prouver.

L'enquêteur, Larry Adams, s'irrite de plus en plus de la sympathie de la jeune sténographe envers Sutton.

« Il examina sa pipe un instant, tenté d'approfondir cette réaction bien connue des femmes devant l'homosexualité. Sa femme en faisait autant, elle écartait la perversion à coups de sympathie. Il se demandait si les femmes trouvaient les homosexuels masculins aussi intéressants que le sont les lesbiennes pour les hommes. Ç'aurait été une théorie à mettre au point, mais il n'avait pas le temps. […] Quand un homme commet un crime, il y a des preuves, une douille vide, une arme jetée à la rivière, du sang, des empreintes digitales, un cadavre, il y a toujours quelque chose de tangible pour le prendre au piège. Mais l'homosexuel – et c'est également un coupable – comment recueillir des preuves contre lui ? » (p. 67)

Car le dossier ne comporte pas une preuve. C'est un ramassis d'échos vagues, de potins fielleux, de bavardages de femmes jalouses que le beau Sutton a dédaignées. Et c'est cela surtout qui a rendu Sutton suspect : il n'est pas comme les autres, il est sensible, réservé, il ne se comporte pas comme est censé le faire un officier américain moyen. On ne lui connaît pas de maîtresses, et il n'est pas marié. Il aime peindre et n'a pas hésité à fréquenter l'atelier de certains peintres qui sont des homosexuels notoires.

Sutton, malgré les ruses déloyales et l'entêtement anormal de l'agent spécial, réfute toutes les allégations et réduit à néant tous les ragots, donne des explications claires à tous les événements de sa vie :

« Mais vous visez surtout à me dire que les homosexuels sont des dangers du point de vue de la sécurité et je n'ai pas d'argument à vous opposer, sauf que c'est précisément notre attitude vis-à-vis d'eux qui en fait des dangers possibles. Nous tolérons les gros buveurs à condition qu'ils n'étanchent leur soif qu'après les heures service et ne se fassent pas remarquer. Nous fermons les yeux sur les jeux d'argent dans les casernes et sur les officiers qui parient lourdement aux courses, tant que leurs épouses et leurs créanciers n'inondent pas l'armée de leurs réclamations. Mais pour les homosexuels, nous n'avons pas la moindre tolérance. Dès l'instant qu'un homme est soupçonné d'homosexualité, nous le crucifions immédiatement sous ce prétexte que vous essayez de justifier en ce moment : à savoir qu'il constitue un risque du point de vue sécurité. Eh bien ! la seule raison qui pourrait – j'attire votre attention sur ce conditionnel – permettre à un agent de l'ennemi de le faire chanter et d'en obtenir des renseignements secrets, ce serait la peur de la honte et de la disgrâce que nous attachons à l'homosexualité. Voilà ce que j'entendais par "briser la vie". Je vous ai dit tout à l'heure que j'allais réfléchir à cette question sur les homosexuels qui travaillent pour le Gouvernement. Eh bien ! c'est très clair. Tant que nous les traiterons en parias, que nous les vouerons à la damnation, que nous leur ferons perdre leurs emplois, vous pourrez continuer à craindre qu'ils nous trahissent pour protéger leur vie. je n'ai pas l'intention d'établir des degrés dans l'homosexualité. Mais d'après le peu que j'en sais, il n'a jamais été prouvé que la plupart de ceux qui ont été renvoyés étaient vraiment des homosexuels. Et maintenant, permettez-moi de vous dire une chose. Vous ne cessez de me jeter à la figure mon ami Maurice Noir. En dix ans de fréquentation, à divers intervalles, Noir s'est tenu de façon irréprochable en ma présence ainsi que dans les réunions auxquelles j'ai assisté en qualité d'invité. je ne l'ai jamais vu faire certaines des choses que font les hommes et les femmes normaux. je ne l'ai jamais vu tomber ivre mort, écrire des insanités sur les murs, tirer son portefeuille pour montrer des photos pornographiques, se faire surprendre dans le lit de la femme des autres, séduire des gamines, ou se livrer au pelotage intensif qui, selon certains moralistes, constitue une déviation de la norme tout autant que l'homosexualité. Bref, monsieur Adams, Maurice Noir, qui s'avoue homosexuel, a une conduite irréprochable, en public comme parmi ses amis. Je ne saurais en dire autant de nombre de ceux qui appuient cette politique conçue pour l'élimination des dépravés comme Maurice. Oui, monsieur, il nous manque quelque chose, mais pas un papier élaboré au Pentagone. Il nous manque le courage de faire acte de contrition, en toute objectivité. » (pp. 148-149)

Pour les supérieurs d'Adams, il n'est pas question d'ailleurs de condamner Sutton ; un procès ferait scandale et entacherait l'honneur de l'armée. Mais il faut seulement que Sutton donne sa démission.

Avec une obstination, une force, une agressivité brutale et généreuse, Sutton fait finalement le procès de ses juges.

Le colonel Bill Sanders, le supérieur d'Eileen la sténographe, reçoit un courrier de son ami Buck. Sanders, qui n'est qu'un maillon, prend conscience de la faiblesse du système : la peur qui engendre le conformisme.

« J'ai rencontré Sutton plusieurs fois. Comme tu le dis, il est beau... mais en même temps impressionnant. C'est un solitaire. Ses quelques relations à qui j'en ai parlé sont de cet avis. Je connais aussi quelques-unes des allégations. Mais là encore nous revenons au même point, l'important n'est pas de savoir s'il est réellement coupable, mais bien le fait qu'il ait été accusé. Aujourd'hui, dans l'armée comme ailleurs, accusation égale culpabilité. Une fois de plus, ce n'est pas une doctrine politique mais une maladie. Une dernière remarque. Certains amis de Sutton discutaient de l'affaire à déjeuner, hier. Quelques-uns avaient été interrogés par les mouchards de Flinn. Une chose était claire : pas un seul d'entre eux n'était prêt à prendre fermement position pour soutenir Sutton. Ils atermoyaient. Les vieux clichés : il est brave, honnête, intelligent. Mais défendre vigoureusement un ami accusé, c'était se mettre en péril, risquer de tomber en disgrâce. L'un d'eux a résumé la pensée générale : « Bon Dieu, il faut bien qu'il y ait quelque chose, autrement pourquoi serait-il dans le pétrin » ? En résumé, quand un ami prend ton parti, c'est parce qu'il est ton ami. S'il te dénonce, c'est par honnêteté. » (p. 269)

David Sutton dénonce le conformisme comme une certaine conception de l'existence. Pourtant quand il triomphe, quand il est lavé de tout soupçon, il démissionne, mais cette fois de son propre mouvement.

« […] il vient un moment dans la vie où tout homme doit prendre une décision importante. L'armée l'a souvent exigé de moi sur le champ de bataille. Il est temps que je me l'impose moi-même. […] il vient un temps dans la vie de tout homme où il doit se libérer. Il n'a pas à comprendre pourquoi... Il sait seulement qu'il le doit. C'est comme si tous les hommes qui ont été persécutés dans le monde s'agitaient dans leur tombe et unissaient leurs voix pour le lui ordonner. Non pas seulement de se libérer des Larry Adams et autres. Non, c'est plus profond. C'est de soi-même qu'il faut se libérer. […] L'homme naît de nombreuses fois, mais il ne naît à la liberté qu'une seule fois. » (pp. 360 et 375)

Dégoûté de l'armée et de ses procédés, Sutton part au bras d'Eileen, la secrétaire, que la lutte solitaire et ardente de cet homme courageux a fini par séduire.

Ce roman touche à l’âme des hommes. Dans le combat qui oppose le colonel Sutton, accusé d'homosexualité, et l'agent spécial Larry Adams, c'est le drame du conformisme, de la haine des exceptions, qui est évoqué, au rythme haletant d’un impitoyable duel.

Ce sujet singulier et grave, sous son apparence de scandale, touche aux immenses problèmes de la liberté et de l'honneur.

■ Editions Fleuve Noir, 1965, 378 pages

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