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Le dernier Aragon, Patrice Lestrohan

Publié le par Jean-Yves

Dans l'œuvre de l'énorme écrivain qu'est Aragon, l'avenir fait son tri, comme il en a été pour Balzac ou Stendhal. Il a cette parcelle de génie, chère à Hugo, qui incendie jusqu'au texte, à l'article, à l'anecdote jetés.

 

Son biographe de ses douze dernières années, Patrice Lestrohan, devant une investigation poussée de ce qui est plus valable que ce que l'on prône parfois, chez l'auteur d'« Aurélien », a préféré tenter de cerner un homme, un écrivain, qui ne cessa de tenir sa place, littérairement et politiquement, depuis 1920.

 

Carrière prolifique, surprenante de contradictions parfois, mais il semble bien qu'Aragon ait d'abord vu ceci, en lui : des mines pratiquement insondables à explorer, par le roman, la chronique, la poésie, la prise de position politique.

 

Patrice Lestrohan, qui a été journaliste au Canard Enchaîné et au Nouvel Observateur, est passionné par son sujet et en passionne ses lecteurs : la dernière décennie d'Aragon défile, avec tout un monde de croyances, de crédulité, de magie, auprès duquel notre temps fait pale figure.

 

Entre 1970 et 1982, Aragon vit une extraordinaire métamorphose physique, des sorties publiques qui font jaser, son homosexualité affichée et en même temps une fidélité pour le parti communiste français qui ne s'effritera jamais malgré les critiques vives de l'époque.

 

Si Aragon parlait de « cette vie qu'[il a] gâchée » (p. 49), ce n'est peut-être pas pour le parti communiste ; le poète Jean Ristat suggère que c'est plutôt à cause de « sa composante homosexuelle » (p. 48) qu'il n'a longtemps pas assumée :

 

« Un jour je vous dirai qui je suis. » (p. 49) confiait-il pendant l'été 1982.

 

« "Les morts sont sans défense", dit – notamment – l'épitaphe de la tombe commune à "Elsaragon". Comprenez que tout un chacun peut désormais, sans crainte d'être démenti, gloser indéfiniment sur l'intensité, sinon la réalité de leur amour. Amour pas moins complexe d'un côté que de l'autre. Elsa a elle-même ainsi défini tardivement son propos amoureux : "Je voulais dominer un être qui me domine". Quant à Aragon, on touche ici au plus profond mystère de son être, qu'il a précisément emporté dans cette sépulture. Philippe Sollers, qui fut de la galaxie aragonienne, parle de sa "peur de devenir fou" (le vertige de ses talents). Et donc, de la nécessité, pour lui, de se doter de sérieux "garde fous", le PC d'un côté, Elsa de l'autre. Très proche compagnon des premiers temps du surréalisme, témoin direct de la rencontre Elsa-Aragon, André Thirion a, pour sa part, évoqué "le manque de confiance en soi" qui pouvait saisir Louis, à l'occasion de choix importants. Et son besoin, dans ces circonstances, de se raccrocher "à une autorité supérieure". "Il faut tout simplement admettre qu'il était bisexuel", assure Ristat, lequel avoue cependant s'interroger encore aujourd'hui sur la manifestation si tardive de cette homosexualité… » (p. 48)

 

Peut-on encore s'attendre, après cet ouvrage, à la révélation d'un autre Aragon ?

 

■ Riveneuve Editions, mai 2010, ISBN : 978-2360130054 

 


Quatrième de couverture : « Cassé, brisé » (Edmonde Charles-Roux) par la mort subite, à la mi-juin 1970, d'Elsa Triolet, sa compagne et Muse de 42 années, le vieil Aragon fait sensation quand il réapparaît quelques mois plus tard en public : il a totalement changé d'apparence, s'habille chez des couturiers en vogue et se fait accompagner de jeunes gens qui ne sont toutefois pour la plupart que de simples compagnons, attentifs et fascinés. N'empêche. Le tout fait jaser. Ou prête encore à dénigrement d'un personnage déjà bien contesté.

De quoi, en tout cas, relancer « le mystère Aragon», Hugo, ou Chateaubriand, du XXe siècle, l'homme aux masques et le chantre du « Mentir-vrai » : comment « le Fou d'Elsa » a-t-il pu taire si longtemps ce qu'il nomme lui-même « une autre façon d'aimer » ? Pourquoi, d'autre part, s'obstine-t-il dans sa fidélité à un parti, le parti communiste bien sûr, qui passe bientôt à la trappe son cher journal, « les Lettres françaises » ? Et à une idéologie dont, un peu plus tôt, à propos de la Tchécoslovaquie « normalisée », il a dénoncé quelques méfaits ?

Une chose est sûre : à l'évidence ébranlé (pendant un an, il exigera de sa gouvernante italienne qu'elle dispose à table le couvert de la Disparue), désabusé sans doute, dupe de rien, ou de peu, il manifeste toujours un « goût de vivre », ou de survivre, qui stupéfie son entourage. Pour ne rien dire d'une curiosité inchangée et si diverse.

Douloureuse aussi, contradictoire parfois, provocatrice à l'occasion, la fin de vie d'Aragon n'avait fait à ce jour l'objet que d'un unique témoignage signé de son ami et héritier, le poète Jean Ristat. Pour la reconstituer, l'auteur a rencontré de très nombreux témoins, proches, compagnons, célèbres ou parfaitement inconnus. Au fil de leurs confidences souvent inédites, ils le disent tous à leur façon : « le dernier Aragon » n'avait pas tombé tous les masques, mais il a dévoilé une humanité qui était jusqu'alors plutôt l'apanage de son œuvre.

 

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