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Le Divin Héliogabale, César et prêtre de Baal, Roland Villeneuve

Publié le par Jean-Yves Alt

Sacrifices humains, ministres à verges d'âne, poissons nourris d'esclaves, batailles navales dans des lacs de vin... L'empereur Héliogabale avait de l'imagination.

Dans la Rome du IIIe siècle après le Christ, être émigré n'était pas un inconvénient pour devenir empereur. Il était même bon d'être Syrien ou Maghrébin, si l'on avait quelque prétention au titre d'empereur de Rome.

En l'an 217 après Jésus-Christ, le petit Varius Avitus Bassanius a treize ans. L'empereur s'appelle Macrin, un homme de cinquante-deux ans, né à Césarée en Afrique du Nord, aujourd'hui Cherchell en Algérie. Varius, aux cheveux blond fauve est le petit-fils du pape de l'époque, le grand prêtre de Baal ; Baal étant, sous la forme d'un énorme phallus en or, le dieu des latitudes proche-orientales.

Ce début d'histoire se passe à Emèse, aujourd'hui Homs en Syrie. Le jeune Varius fait jouer de ses charmes devant ceux (les prétoriens qui s'appelaient déjà légionnaires) qui font et défont les têtes régnantes. Le jeune pubère, futur Héliogabale, est ainsi sacré sauveur et rédempteur par les faiseurs d'empire. La dignité impériale n'était donc pas qu'élective, mais surtout vénale.

Le vieil empereur Macrin, l'assassin de l'empereur Caracalla, ne voulait faire qu'une bouchée de l'insolent prétendant Héliogabale, cet enfant stupide et débauché, porté à bout de bras par les lionnes de sa caste. Il envoie sur le terrain ses légions, ses Maures. Défaite rapide de Macrin qui finit décapité.

La mère d'Héliogabale fait signer du nom de « César » et de « fils d'Antonin », son fils en lui faisant dire aux sénateurs romains : « Je suis l'égal d'Auguste et mon siècle sera digne du sien. Je vous promets une ère de paix et de prospérité. » Ce siècle allait durer quatre ans.

Héliogabale commence par rejeter l'impériale toge romaine de laine pour n'envelopper son mince corps d'éphèbe que de la soie syrienne.

Aussitôt, monté sur le trône, il fait tuer son père nourricier. Il renverse, souille les dieux tout-puissants de Rome et les remplace par le sien : Baal. Ce géant de plusieurs tonnes, incarné dans la Pierre noire phalloïde, il le transporte par voie de terre, à travers les Balkans, dans un cortège monumental, somptueux. L'enfant-roi entre en grande pompe à Rome à reculons. Nouveau Sardanapale, il fallait qu'il se fît femme, la grande prostituée de son maître divin. « Ce prince, dit Lampride son plus attentif historien latin, prêtait à la luxure toutes les cavités de son corps. »

Les évêques de ce petit-pape empereur étaient les prêtres de Cybèle, mère de Jupiter. On les appelait les galles ; ils n'étaient autres que des eunuques, spécialistes de l'autocastration publique à grands coups de couteau ensanglanté. Ils formaient une corporation très fermée.

Héliogabale était gourmand d'onobèles. Ce chef d'Etat passait son temps à draguer, à se faire recruter par ses ministres les champions onobèles de Rome et de l'Italie. Onobèle ? Onos, qui a donné, onagre, est l'âne en grec. Les baals-ânes, plus exactement les mâles dotés d'un vit de la grosseur de celui de l'âne.

L'esclave Hiéroclès, que l'empereur aimait sucer, faillit, disent les historiens, devenir un autre César. C'était un ancien cocher, très bien monté, aux capiteux cheveux blonds. Héliogabale l'« épousa » et anoblit sa mère. Mais l'inconstante « épouse » impériale eut le coup de foudre pour Aurelius Zoticus, fils d'un cuisinier de Smyrne et athlète. Parce qu'il avait un sexe plus gros encore que celui de Hiéroclès, Héliogabale le nomma chambellan. Jaloux, Hiéroclès fait servir à son rival un breuvage contenant un anti-érectif. Ne pouvant plus bander dans le lit de l'empereur, le chambellan au vit d'âne fut disgracié et chassé de Rome. C'est l'historien moine byzantien Xiphilin qui narre l'affaire.

Le divin Héliogabale, jaloux de la gloire de Messaline, s'habillait en femme, avec de longs cheveux postiches, se rendait dans les bouges à matelots et, les yeux peints, les joues fardées à la céruse, jouait aux cabaretières. Il faisait remplir les tavernes de jeunes gens les mieux montés qu'il aimait longuement détailler des yeux et des mains.

Ce demi-César, à la différence de l'autre, le Jules des Gaules, ne pouvant être le mari de toutes les femmes, se contentait d'être la femme de tous les maris. Les talents des danseuses sacrées, des courtisanes n'avaient pas de secrets pour lui. Il ne se contentait pas de se prostituer à la manière des femmes, il tenait à ce que cela se sache. Certains historiens prétendent qu'il s'était fait couper les parties génitales, afin, après incision, d'avoir un deuxième pertuis à jouir, à la façon de Sporus qui devint « l'épouse » favorite de Néron. Mais cela paraît peu vraisemblable, sa religion machiste le lui interdisait et il attendait un héritier de son sang.

Ce que les dictionnaires nomment pudiquement « les extravagances » d'Héliogabale, les historiens latins les racontent à la pelle. Il chasse les sénateurs du Sénat et les remplace par des femmes. Il choisit pour ministres les hommes porteurs de la plus grosse verge possible. Aussi voit-on au pouvoir impérial des cochers, cabaretiers, débardeurs et autres travailleurs manuels, en vertu du critère : gros bras, gros sexes. S'étant marié, il s'entoure, le jour de ses noces, de gaillards ivres qui l'incitent en chœur à tringler son épouse en public. Il va jusqu'à déflorer au vu de tous, suprême sacrilège, la vestale gardienne du feu sacré de Rome, façon de subvertir la religion romaine. Il fait flageller et châtrer à tour de bras les nobles, les dignitaires, les courtisans de sa cour, et, du haut des tours, il jette, avec toutes sortes de cadeaux pour le peuple, des sacs de sexes d'homme sanglants. Il n'était pas avare de fêtes fantastiques pour épater ses sujets qui préféraient encore le cirque au pain. Il fit donner des batailles navales dans des lacs creusés de main d'homme et emplis de vin...

Héliogabale a fait de Rome un bordel universel : pervertir le peuple, subvertir tous les rouages du pouvoir, se servir de l'Etat comme un jouet et le casser pièce après pièce, telles étaient ses visées. Son dieu Baal dictait sa volonté mystique : que l'ombre phallique de ce dieu recouvre la capitale du monde.

Enfant, à Emèse, le jeune prêtre de Baal avait été saturé de spectacles de sperme et de sang coulant sur l'autel de ce dieu assoiffé de sacrifices humains. On immolait des hécatombes de taureaux, de brebis, où les amphores de vin se mêlaient à l'hémoglobine. Et flots de sperme pour lier le tout. Les Romains qui refusaient de sodomiser ou de se faire sodomiser étaient immolés comme victimes dans le vacarme des tambours, des cymbales, des cris des sacrifiés. La vue du sang devait être certainement aphrodisiaque, puisque les prêtres de Cybèle se châtraient, dès le printemps venu, en public et en musique, avec un coutelas, se tailladaient le corps, se coupaient la langue avec leurs dents, puis couraient dans la ville, en exhibant à bout de bras leur sexe coupé.

Le cannibalisme religieux, dans le monde sémite et gréco-romain, était de règle. La Bible ne mâche pas ses mots, quand elle décrit les sacrifices humains et, tout autour de la Méditerranée, le ventre insatiable du Minotaure avait bien fait des petits cannibales. Le poète Horace a mis en vers les hurlements des enfants au moment où on les égorgeait.

Les festins commencés au Capitole se terminaient parfois au Palatin. Sa Majesté s'y rendait sur son char d'ivoire et d'or tiré par des femmes aux seins nus. Puis il descendait dans les lupanars où il s'amusait à épiler les courtisanes, dans les bouges où il sélectionnait les hommes à la poitrine velue, aux muscles saillants, aux gestes obscènes, aux odeurs fauves.

En 222, des prétoriens, attisés par des égéries jalouses, le coincèrent entre deux vespasiennes. Réfugié dans les latrines voisines (les historiens ne s'accordent pas sur ce lieu), il y fut poignardé. Les latrines étant trop étroites pour contenir son corps, on le découpa. Finalement on jeta ses morceaux dans le Tibre, après les avoir promenés dans Rome, sous les huées d'une populace déchaînée, avec le corps décapité de sa mère qui l'avait fait porter au pouvoir. Ses compagnons furent, eux, empalés puis aussi découpés.

■ Editions de la Maisnie/Guy Trédaniel, 1984, ISBN : 2857071345


Il est utile de rappeler que les sources permettant d'approcher la vie d'Héliogabale sont sujettes à caution. Les écrits de Dion Cassius et d'Hérodien, contemporains de l'empereur, qui témoignent de ce qu'ils voient, demeurent obscurs.


Lire également de Jean-Claude Perrier : Le fou de Dieu, Héliogabale

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