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Le double, une nouvelle d'Edouard Limonov

Publié le par Jean-Yves

Un paquet dans la boîte aux lettres. Expédié par une organisation religieuse américaine. Je le tourne et le retourne sans comprendre. Comment ont-ils eu mon adresse ? J'ouvre et découvre un livre, une bible de poche en russe. Sur la page de garde, surprise, une dédicace signée « John » : « à Edouard, en souvenir de notre rencontre, pourvu qu'elle ne reste pas unique. Son jumeau. »

 

Le souvenir me revient : mon double... Le révérend John avait juré de me convertir et il tient sa promesse.

 

Un ami avait organisé notre rencontre à New York : « Je veux te faire connaître un type curieux ». Et Steve, visiblement inquiet de ma réponse, d'ajouter aussitôt : « Crois-moi, on ne s'ennuiera pas. Viens dimanche, il sera là ».

 

Le jour fixé, un dimanche d'août, je suis chez Steve à Saint Mark's Place, on sonne, « c'est John ».

 

L'homme a les mêmes lunettes que moi et la même taille. Il s'assoit à la table où nous buvons du vin et prend un verre. Nous échangeons quelques mots. Steve me regarde sans arrêt, attendant quelque chose. A la fin : « Edouard, tu ne trouves pas que John et toi vous ressemblez beaucoup ? » Je considère l'homme avec plus d'attention.

 

A première vue, non, il me reste inconnu. Mais en y regardant de plus près... je reconnais peu à peu mes propres traits ; oui, ce visage est le mien – nez, bouche, crâne, cheveux... Ce n'est pas moi, mais nous sommes identiques, nous sommes une seule et même situation ou un seul et même objet perçu de positions différentes. Je reconnais mon double alors que je m'imaginais moi-même autrement, et parvenais à me voir autre.

 

Le visage de John ne me plaît pas. Il a quelque chose de mauvais et même d'inintéressant. Observation troublante. Se peut-il que j'aie cette tête-là pour mes vis-à-vis ? Surtout, il a l'air trop sain. Et rien, quand je le regarde, ne révèle une quelconque spiritualité.

 

Et puis, cette tête est complètement « square », style businessman, sans la moindre fantaisie. Elle pourrait être celle d'un propriétaire de magasin de fringues bon marché, même pas de vêtements chics. Il pourrait aussi être ingénieur dans une usine de bagnoles de Détroit.

 

C'est seulement un peu après, au restaurant, que cette découverte – le visage de John égalant celui de l'écrivain Edouard Limonov – me frappa et m'horrifia. Face à mon double, sirotant mon vin rouge, j'étais soudain obligé de réexaminer l'image que j'avais de moi-même, de reconsidérer la façon dont les gens me voyaient.

 

« Suis-je donc si peu sympathique, si laid ? » pensais-je. Ces lèvres minces et pâles, ce nez retroussé, ce menton fuyant avec un pli perfide en dessous, hérité de ma mère, tout cela non seulement contredisait les canons de la beauté virile, mais correspondait à ceux de la médiocrité masculine rancie. Depuis 37 ans que je promenais ma trombine, je découvrais ce jour-là le monstre invraisemblable que j'étais.

 

« Monstre, monstre », pensais-je en regardant John, me demandant si mon visage reflétait donc ma perversité sexuelle... Disons l'amateur de quelques coups de cravache ci, d'un masque et d'une paire de menottes de cuir là.

 

Non, à bien dévisager John, je concluais que rien dans son/mon visage ne laissait transparaître mon appartenance à l'ordre glorieux des sadiques. Rien. John était un brave père de famille.

 

Au sortir du restaurant, Steve nous a quittés, nous livrant à nous-mêmes. Libres. Pour être plus à l'aise, j'avais enlevé ma chemise militaire-US Air Force. Le révérend père remarqua que j'étais « bien fait ».

 

Bien. Steve était gay, Steve était mon ami et je n'aurais rien vu d'étonnant à ce que John fût gay. Mais le révérend John Ça devenait intéressant.

 

Désormais, je jetais des coups d'œil sur monsieur le pasteur en me demandant – pure curiosité professionnelle d'écrivain – s'il en était ou pas. L'amener aux aveux ? Dans la 59e Rue, au Colombus Circle, lui laissant toujours croire que j'allais le quitter d'un instant à l'autre, je lui proposai de boire quelque chose ; de siroter une bière de supermarché sur un banc en bavardant, au milieu de la ville, au milieu de la nuit. Mais le père John a proposé un bar, il avait de l'argent et paierait. OK.

 

Finalement nous avons choisi un café de Broadway, face au Lincoln Center, un de ceux qui ont été ouverts récemment dans l'Upper West Side par des homos entreprenants, lesquels, à présent, émigrent en foule de Greenwich Village surpeuplé vers Colombus Avenue.

 

Le garçon, un jeune chimpanzé sympathique aux sourcils fournis, fondit sur nous avec ses patins et nous déclara illico « frères ». John et moi acquiesçâmes après avoir échangé un sourire d'encouragement. Soit, les frères ont commandé chacun une bière.

 

A une heure du matin, et à la troisième Guinness, la conversation tournant toujours autour de la littérature, je fixai le father droit dans les yeux et lui dis : « Père John, pardonnez-moi cette question peut-être déplacée, à laquelle vous n'êtes pas obligé de répondre, mais êtes-vous homosexuel ? » Il prit seulement un air triste et ne se troubla pas lorsqu'il me répondit simplement : « Oui. Mais je vous en prie, ne le dites à personne. Non que j’aie honte, mais mes collègues ont une conception différente de l'amour et du monde, plus étroite. Ça me coûterait ma carrière, et pire, il me faudrait renoncer à la religion et à la prédication, et aussi étrange que cela puisse paraître, je reste profondément religieux ».

 

Puis, après un silence : « Je ne suis pas seulement gay, je n'aime que les mômes, vous savez, les « chickens »... J'ai eu près de 400 jeunes garçons dans ma vie. Et vous croyez, Edouard, qu'ils sont tous gays ? Non, la moitié d'entre eux, une fois adultes, sont hétéros. Je corresponds encore avec beaucoup d'entre eux. Certains ont une femme et des enfants, qui ne sauront jamais rien de cet aspect de la vie de leur mari ou père. La société garde férocement ce genre de secret, ne voyant au fond rien de répréhensible dans l'acte lui-même. Ce qui est horrible, c'est la publicité qui en est faite... ». Nouvelle pause, avant d'ajouter : « Je continue de leur envoyer de l'argent et des cadeaux, à mes garçons. Mêmes à ceux que je n'ai pas vus depuis des années ».

 

Il commençait à m'étonner : ce mélange bizarre de bienfaisance chrétienne et de débauche romaine. Les enfants-adolescents qu'il a un jour baisés sont devenus adultes, chacun cachant à la société son secret honteux, et lui qui leur envoie de l'argent et des cadeaux dont profite la famille. Dingue !

 

« Souvent ce sont des petits pauvres. Je vais vous montrer Victor » dit-il tout à coup, cherchant son portefeuille d'où il sortit la photo polaroïd d'un adolescent brun avec une grande bouche. « Beau garçon », complimenta l'écrivain Limonov.

 

« Très, dit tendrement John. Son père est ouvrier. Ils n'ont jamais su, dans sa famille, la nature des relations que j'avais avec lui. Aujourd'hui encore sa mère m'envoie des lettres pleines de reconnaissance : "Merci à vous, Révérend John, pour tout ce que vous avez fait pour notre fils". Je l'ai effectivement ramassé dans la rue et j'en ai fait quelqu'un. Je payais jusqu'à l'année dernière ses études à l'université ». John soupira. « Maintenant, il a une fiancée, il ne m'a jamais aimé, bien sûr, il aimait simplement les cadeaux, surtout les beaux vêtements. Il avait honte de moi ».

 

Oui, pensais-je, ce garçon était sûrement un beau salaud. Mes sympathies allaient à John. Je suis toujours du côté de ceux qui aiment, les aimés sont généralement d'une sale espèce, des ordures à visage humain. Et puis John, c'est presque moi, mon jumeau, mon double, mon apparence. John et moi ne sommes pas beaux, mais nous sommes généreux.

 

John continuait à faire l'éloge de Victor, parlait tendrement de son corps, bouleversant des idées chez moi. John, le sale pédé, le suborneur de chastes enfants, devenait soudain un amoureux rêveur, un homme tendre et sensible épris de jeunesse et de beauté.

 

Je me solidarise avec mon double. Je commence même à l'aimer. Lui, au moins, il a une tragédie, un secret, une source de souffrance. « J'en ai assez de ma double vie, soupire-t-il. Depuis que j'habite Washington, je ne m'y autorise aucune relation amoureuse. Je viens à New York pour "ça", ici je suis incognito. Contrairement à vous, Edouard, » – il exprima là une certaine malice – « je ne pense plus être très attirant, alors je paie toujours l'amour ; je m'achète de l'amour ».

 

Moi, je me trouve attirant ? « Moi aussi je paie l'amour », lui répondis-je en souriant. « Le plus souvent mes partenaires couchent avec moi parce que je suis écrivain, c'est ça qui les intéresse. Une autre forme de salaire. Je les paie, pour ainsi dire, en billets à valeur psychologique. Si j'étais simplement Edouard, et non pas Edouard l'écrivain, mon lit serait moins rempli. »

 

Il comprend. Il sourit et nous soupirons ensemble. Nous avons la même tête. Il a juste une voix légèrement différente, plus basse que la mienne. Nous nous sommes dévisagés sans plus nous dérober.

 

— Vous êtes mieux fait que moi, plus musclé, sans ventre... remarque-t-il avec envie.

— Oui. Mais y a le visage.

— Hélas, reconnaît le père John. Et les lunettes... Vous avez déjà essayé les verres de contact ?

— Bien sûr, mais je bois beaucoup, maladie professionnelle, et chaque fois que je suis saoul, je perds mes lentilles. C'est un plaisir qui revient cher.

— J'ai essayé aussi, mais sans lunettes mon visage devient horriblement plat.

Son visage, notre visage.

 

Nous finissons notre Guinness. Il est deux heures du matin et la terrasse se vide. « Vous venez avec moi ? me demande le père John à brûle-pourpoint. Je vous invite au "Scenic", un bar de la 8e Avenue. C'est là que je trouve mes garçons. Ils connaissent ma générosité et me suivent volontiers. Ensuite vous pourriez venir avec moi à l'hôtel... »

 

Sa voix trahissait une intimité hésitante ; « venir à mon hôtel » pouvait signifier ce que l'on voulait. Plus sûrement, il s'agissait soit d'embarquer un garçon ou deux et d'aller les baiser, soit de faire l'amour ensemble, lui et moi... Pas très vraisemblable, cette deuxième éventualité. Il est pédophile, j'ai déjà quelques cheveux blancs... Ou bien par vice ? En regardant son visage comme dans un miroir ? Coucher avec son double...

 

Je ne l'ai pas suivi. Nous nous sommes serrés la main et au revoir.

 

La nuit, j'ai rêvé du beau Victor en train de frapper John à la tête avec une batte de base-ball. Le père était nu et son sexe était le mien.

 

Gai Pied n°39, Edouard Limonov (Traduction d'Irène Gawronski), juin 1982

 

Merci à C. C. qui m'a transmis cette nouvelle.

 

Photographie de Alex Borodulin

 


Du même auteur : Histoire de son serviteur

 

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