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Le mariage gay à la noce par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Selon Gilles Bon-Maury, président d’Homosexualités et Socialisme, « la vie est belle » depuis l’élection présidentielle, parce que François Hollande a promis qu’il ouvrirait le mariage aux couples gays (Libération du 11 mai). Mais il est difficile de partager cet enthousiasme. Non pas parce que cette mesure serait absurde, injuste ou dangereuse, comme certaines personnes le prétendent encore, mais parce qu’elle est, au contraire, la moindre des choses. L’enthousiasme est un état d’esprit que l’on devrait réserver à des transformations importantes, surprenantes et révolutionnaires. Les réformes que l’on peut classer comme étant la moindre des choses devraient être saluées avec circonspection, comme si elles étaient un dû, au lieu de tenir celui qui les a promises comme une espèce de libérateur.

 

Mais il y a des raisons encore plus profondes qui devraient tempérer l’enthousiasme de Gilles Bon-Maury. Je ne fais pas allusion à cette théorie, mille fois rabâchée depuis les années 90, selon laquelle les homosexuels devraient faire preuve de subversion et ne pas revendiquer le droit au mariage. Car, pour être subversifs, il faut qu’ils aient la possibilité de refuser l’ordre établi et donc le droit de se marier. En revanche, ce qui semble plus problématique c’est que notre société n’ait pas essayé de revoir les formes d’organisation de la conjugalité lorsque ces revendications ont été articulées.

 

En effet, les demandes d’égalité en matière de mariage ont pris le devant sur le pouvoir d’imaginer des nouvelles libertés conjugales pour tous. Pour les militants homosexuels, un tel choix a impliqué de tenir pour plus important le principe de « reconnaissance » de leur orientation sexuelle que celui de leur bonheur privé. Cette préférence a eu de quoi flatter l’orgueil des hétérosexuels qui, las de vivre mariés, ont soudain trouvé que leur forme de vie était enviable et donc désirable. Comme si finalement le mariage gay avait eu comme origine des raisons de pur prestige, d’orgueil, d’image et non pas la quête plus pratique des meilleures formes d’organisation de la vie privée. Ou, pour reprendre une expression très usitée aux temps du débat sur le pacs, comme si le mariage gay était plus important d’un point de vue symbolique que réel et pratique.

 

Certes, on ne cesse de compter les avantages dont bénéficient les personnes mariées au regard de celles qui sont pacsées. Mais ces petits calculs semblent l’arbre qui cache la forêt. Pis encore. On pourrait même avancer que ces petits calculs sont précisément ce qui rend la revendication du mariage gay si misérable. En effet, pourquoi dans une société démocratique ne devrait-on pas laisser les personnes organiser leur vie privée par le biais des contrats au lieu de les obliger à entrer dans des institutions standards comme le mariage et le pacs ?

 

Jusqu’à la révolution des mœurs des années 70, le fait que le mariage ait été la seule institution susceptible de donner un cadre juridique à la vie conjugale avait un sens politique fort. Il organisait d’une manière autoritaire et inégalitaire la vie privée au sein d’une société démocratique. Il était un îlot voué à gouverner les familles selon des principes contraires à ceux de l’organisation politique dans laquelle l’égalité et la liberté étaient la règle. Or, lors de la révolution des mœurs, au lieu d’abolir le mariage – symbole même de l’impossibilité de contracter dans le domaine conjugal –, on l’a démocratisé. On a ainsi oublié que le pire déficit démocratique de cette institution était moins le contenu des règles qu’il instaurait que le fait d’occuper une position de monopole normatif. Car c’était – et c’est toujours – soit le mariage – et le pacs depuis quelques années –, soit le néant juridique. Comme si, en faisant ainsi, l’Etat continuait à s’immiscer d’une manière autoritaire dans la vie privée, en mettant des obstacles à l’imagination des individus pour s’associer et vivre avec les autres dans les termes qu’ils souhaitent. Or, si la liberté contractuelle régnait dans ce domaine, la conjugalité pourrait être ouverte à plus de deux personnes.

 

L’ensemble des droits et des devoirs des partenaires : économiques, sexuels, procréatifs, familiaux, personnels pourraient être l’objet de négociations libres. Des dispositions spécifiques régleraient la dissolution, l’entrée ou la sortie des nouveaux membres dans ces espèces d’associations. Certes, il y aurait des contrats standard pour les conformistes et on laisserait tranquilles ceux qui ne souhaitent en signer aucun. Au lieu d’exercer un pouvoir symbolique de nous reconnaître – tel un père exigeant – mariés, homosexuels, divorcés, l’Etat serait une officine d’enregistrement et de résolution des conflits qui résulteraient des termes des contrats qui gouverneraient nos associations. On pourrait alors affirmer que l’on vit dans des Etats qui respectent la vie privée au lieu de rabaisser cette expression à l’interdiction de dévoiler publiquement les potins des uns et des autres.

 

Et c’est seulement alors que l’on pourrait déclarer « la vie est belle » au lendemain de l’élection d’un président qui aurait fait une telle promesse.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 19 mai 2012

 

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