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Leçons de sagesse : Gérard de Nerval par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Nerval trahit parfois, et comme à son malgré, un goût subtil et délicat des garçons en fleur, aux grâces ambiguës... Et c'est par là, cousins, que je vais finir ma lettre.

 

Voici d'abord de quelle prenante façon Nerval évoque, page 255, celui qu'il appelle « un compagnon » :

 

« C'était une voix grave et douce, une voix de jeune homme blond ou de jeune fille brune, d'un timbre frais et pénétrant, résonnant comme un chant de cigale altérée à travers la brume poudreuse d'Égypte. J'avais entrouvert, pour l'entendre mieux, une des fenêtres de la cange, dont le grillage doré se découpait, hélas, sur une côte aride... Cette voix, c'était l'annonce lointaine de nouvelles populations, de nouveaux rivages (...) Ce contraste avec la nature monotone et brûlée de l'Égypte m'attirait invinciblement. »

 

Un janissaire, consulté par le narrateur, répondit :

 

« La personne qui chante, ce n'est pas grand-chose de bon ; un pauvre diable sans asile, un banian... »

 

« Nous étions, poursuit Nerval, sortis du bateau, et, du haut de la levée, j'apercevais un jeune homme nonchalamment couché au milieu d'une touffe de roseaux secs. Tourné vers le soleil naissant, qui perçait peu à peu la brume étendue sur les rizières, il continuait sa chanson... Il y a dans certaines langues méridionales un charme syllabique, une grâce d'intonation qui convient aux voix des femmes et des jeunes gens, et qu'on écouterait volontiers des heures entières sans comprendre. Et puis, ce chant langoureux, ces modulations chevrotantes qui rappelaient nos vieilles chansons de campagne, tout cela me charmait avec la puissance du contraste et de l'inattendu ; quelque chose de pastoral et d'amoureusement rêveur jaillissait pour moi de ces mots riches en voyelles et cadencés comme des chants d'oiseaux. C'est peut-être, me disais-je, quelque chant d'un pasteur de Trébizonde ou de la Marmarique. Il me semble entendre des colombes qui roucoulent sur la pointe des ifs ; cela doit se chanter dans des vallons bleuâtres où les eaux douces éclairent de reflets d'argent les sombres rameaux du mélèze, où les roses fleurissent sur de hautes charmilles, où les chèvres se suspendent aux rochers verdoyants comme dans une idylle de Théocrite. »

 

J'ai tenu, cousins, à vous rapporter toute cette belle page, de la meilleure écriture Nervalienne, car elle évoque un bonheur bucolique de telle qualité que, par-delà la mort, l'auteur du « Voyage en Orient » semble nous dire, comme – dans la toile célèbre de Poussin – le cippe funéraire dit aux pâtres qui le découvrent : « Et in Arcadia ego » : « Moi aussi, j'ai connu le bonheur de vivre en Arcadie. »

 

Voici, en quelques mots, le portrait du charmant chanteur :

 

« C'était un beau garçon aux traits Circassiens, à l'œil noir, avec un teint blanc et des cheveux blonds coupés de près, mais non pas rasés selon l'usage des Arabes. » Suit la description de son costume. Nerval, qui n'est pas riche, est obligé de se priver de sa compagnie. Et, philosophe, le beau garçon de dire simplement : « J'attendrai qu'il passe un Anglais. »

 

« Ce mot, conclut Gérard, me laissa un remords » (255-258).

 

Trente pages plus loin, l'auteur balance à prendre à son service une femme ou un jeune Arménien. Voici les mérites du dernier :

 

« Je ne pouvais, dit Nerval, me dissimuler les avantages de l'Arménien. Tout jeune encore, et beau de cette beauté asiatique, aux traits fermes et purs, des races nées au berceau du monde, il donnait l'idée d'une fille charmante qui aurait eu la fantaisie d'un déguisement d'homme ; son costume même, à l'exception de la coiffure, n'ôtait qu'à demi cette illusion. »

 

(« Notez, cousins, par parenthèse, que l'auteur des « Souvenirs du Valois » est loin de jeter une exclusive contre tous les travestis, et que pour certains d'entre eux, le cœur aidant, il sait trouver, mon Dieu, quelque indulgence...)

 

Au reste, l'affaire s'arrangea ; car, débonnaire, le magnifique Gérard donna en mariage la femme qui avait été son esclave à l'Arménien qui avait été l'objet... de son hésitation.

 

« Je me sentais, ajoute l'auteur, grandi par cette pensée. Ainsi, j'aurais délivré une esclave et créé un mariage honnête. »

 

 Mais alors... coup de théâtre : « L'Arménien leva les bras au ciel, comme étourdi de ma proposition (...) Jamais il n'avait eu la moindre idée des choses que je pensais. Il était si malheureux même d'une telle supposition qu'il se hâta d'en instruire l'esclave et de lui faire donner témoignage de sa sincérité. »

 

Et, toujours philosophe, Nerval conclut, avec un flegme décidément inaltérable : « Ainsi le capitaine Nicolas m'avait induit en toute sorte de suppositions ridicules... On reconnaît bien là l'esprit astucieux des Grecs. »

 

Prenez ce mot, cousins, comme vous le voudrez....

 

Mais, dans la deuxième partie du voyage, au chapitre intitulé « Le matin et le soir », c'est un véritable hymne que Nerval entonne en l'honneur de la virilité orientale. Le voici, cousins, pour clore cette épître :

 

« Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Européen de seize ans. Nous reprochons aux très jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde ; mais que dira-t-on de l'éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des conseils de révision ? Plus tard seulement les membres se modèlent, le galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance sur l'appareil osseux de la jeunesse ; l'homme est formé.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous ; ceux des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre énorme, en Egypte surtout ; mais généralement le second âge est beau dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux qu'on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères et de leurs sœurs ; mais par cela même l'homme n'est séduisant en réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un caractère de physionomie plus marqué (...)

Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d'une épaisse toison, il en arrive une autre où l'embonpoint, faisant le corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les vêtements étriqués de l'Europe, avec lesquels l'Antinoüs lui-même aurait l'air d'un épais campagnard. C'est le moment où les robes flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les larges ceintures hérissées d'armes des Levantins leur donnent justement l'aspect le plus majestueux.

Avançons d'un lustre encore ; voici des fils d'argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure : cette dernière même s'éclaircit et dès lors l'homme le plus actif, le plus fort, doit renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman. En Orient, c'est le bel instant de la vie ; sous le tarbouch ou le turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le jeune homme lui-même n'a jamais pu prendre avantage de cette parure naturelle ; elle est rasée ; il ignore dès le berceau si la nature lui a fait des cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen d'une mixture persane, l'œil animé d'une légère teinte de bitume, un homme est, jusqu'à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu'il soit capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons, mais allons vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre des patriarches. En Europe, où les institutions ont supprimé la force matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de séduction, de ruse, de persévérance, et de persuasion que le ciel lui a départie, la femme de nos pays est socialement légale de l'homme ; c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours à coup sûr vaincu. »

 

Vous voyez, cousins, par quelles voies bizarres Nerval rejoint certaines idées que tels de vous, dans ces colonnes, ont eu l'occasion d'exprimer déjà plusieurs fois.

 

Il n'est pas sans intérêt de noter – et c'est bien là, je crois, utile leçon de sagesse – qu'un auteur dont l'inspiration est aussi peu homophile que Gérard de Nerval, sait rendre hommage à la beauté virile, sous toutes ses formes... et à tous âges. Et dire que l'homme est toujours aimable, n'est-ce pas dire qu'il doit – ou qu'il peut – toujours être aimé ? Voilà-t-il pas, Arcadiens, mes cousins, qui coule de source comme eau de roche limpide et... rafraîchissante ?

 

En tous les cas – et c'est là que je veux achever cette trop longue lettre – je vous exhorte à lire et puis relire encore le texte succulent et multiple du « Voyage » que vous trouverez, je le répète, au tome II de la prestigieuse Pléiade. Vous y verrez par cent indices et à travers mille réticences que souvent notre Gérard côtoya les verdoyantes rives d'Arcadie, et que si, semble-t-il, il se garda (ou se défendit) d'y aborder, il donna du moins à certains de ses horizons les plus séduisants, à défaut de signes de véritable intelligence, des signes, sans doute, de curiosité, des signes, peut-être bien, d'intérêt, des signes, assurément, de coquetterie. Volage Ariel que sa nature légère conduisit, sans que jamais il se fixât ici ni là, de fleur en fleur, de rêve en rêve, de nostalgie en hésitation, le cher Gérard n'était-il pas, précisément, fait de telle pâte que, pour marquer son attachement, il ne pût dire que ses incertitudes ?

 

Croyez moi donc, cousins, ne l'imitez pas en cela. Sachez toujours ce que voulez. C'est la moitié du bonheur.

 

L'autre moitié, le ciel vous la donnera, s'il daigne entendre les vœux que lui adresse pour vous, en vous quittant, votre cousin de Béotie.

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°120, décembre 1963

 


Lire l'article complet de Jacques Fréville publié dans Arcadie n°113, 117 et 120 : Leçons de sagesse : Gérard de Nerval, mai, septembre et décembre 1963

 

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