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Leçons de sagesse : Rémy Belleau par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Dans ma dernière lettre, je vous disais comment la lecture, chez Mario Meunier, du récit des amours arcadiennes d'Apollon pour Hyacinthe m'avait rappelé un poème inspiré par le même sujet à Rémy Belleau.

 

Peu connue, cette pièce mérite un sort meilleur.

 

Mais, qui de vous, mes cousins, se souvient du bel œuvre, au style chatoyant, de l'auteur des « Pierres précieuses » ?

« Avril » pour quelques-uns est resté peut-être, sinon fameux, du moins notoire. Je me rappelle, pour ma part, que, jeune élève de rhétorique au collège où j'appris la double soif de connaître et d'aimer, il m'arriva de goûter avec de certaines complaisances les échos de ces vers un peu mièvres :

 

« Avril, l'honneur et des bois

Et des mois,

Avril, la douce espérance,

Les fruits qui sous le bouton

Du cocon

Nourrissent leur jeune enfance...»

 

Beaucoup plus tard, je découvris le poème de Belleau. Ce Belleau, qui fut-il ?

 

Né à Nogent-le-Rotrou d'une famille dont l'origine est discutée, Rémy Belleau témoigna rapidement de la richesse de ses talents. Un ecclésiastique influent, Chrestophle de Choiseul, abbé de Mureaux, s'intéressa vivement à lui. Grâce à cette protection, Belleau put aller parfaire ses études à Paris, au collège de Boncourt.

 

Là, il eut pour régents : Buchanan, précepteur des tragiques Français du temps, et Muret, commentateur de Ronsard, connu, au reste, par ses mœurs arcadiennes qui l'obligèrent, inquiété sérieusement, à quitter précipitamment Toulouse en 1554.

 

Aux enseignements du bon maître Muret, Belleau joignait la passion de l'hellénisme. Double leçon de sagesse.

Comme helléniste, il publia en 1556 une traduction en vers des « Odes d'Anacréon Teien », suivie de « Petites Hymnes de son invention ».

 

Les sujets de ces hymnes sont variés, familiers, pittoresquement évoqués ; ils s'intitulent : l'heure, le papillon, le corail, l'huître, le pinceau, l'escargot, l'ombre, la tortue, le ver-luisant (cette pièce est tout particulièrement remarquable, avec ce passage très délicat, par exemple, dans lequel Belleau parlant au « ver-luysant de nuict » lui dit :

 

« Vis donc, et que le pas divers

Du pied passager ne t'offense.

Et, pour ta plus sûre défense,

Choisis le fort du buisson vert... »

 

Plus tard s'y ajouteront : la grenouille, le frelon, la fourmi, etc.

 

Ronsard se prit d'un étrange attachement pour Belleau. Voici en quels termes l'évoque M. Schmidt, dans son magnifique et déjà souvent cité dans mes lettres, ouvrage de la collection de la Pléiade (Gallimard, éd.) sur « les poètes du XVIe siècle » :

 

« Ronsard qui comprend et précise et favorise les desseins de Rémy Belleau, loin de le tenir pour un auteur aussi gracieux que frivole, le salue du titre de peintre de la nature, le transforme (enviable apothéose) en septième astre de la Pléiade, et se lie à lui d'une telle tendresse que les envieux murmurent qu' « il ne fait plus qu'un avec lui ».

 

Mais les activités littéraires ne suffirent pas à Belleau. Homme d'épée, il s'attache à René de Lorraine, marquis d'Elbeuf, sert dans sa cavalerie, prend part en 1577 à l'expédition de Naples.

 

Ayant apprécié le poète, le marquis d'Elbeuf lui confiera au reste l'éducation de son fils Charles, âgé de sept ans. Logé au château de Joinville-en-Bassigny, Belleau connaîtra alors la période la plus heureuse, calme et studieuse de sa vie (1563-1566).

 

Il rédige un récit champêtre, brillant bric-à-brac versifié, qui s'inspire de « L'Arcadie » de Sannazar, alors fort en vogue, et s'intitule « La Bergerie ». Sorti en 1565, cet ouvrage connut un beau succès et dut être réédité en 1572.

 

Reconnaissant, son élève assure à Rémy Belleau une grasse retraite dans le château de Joinville. C'est là qu'il finira sa vie ; il ne quittera les confins de la Champagne que pour quelques brefs séjours à Paris parmi ses pairs, les érudits et les poètes de la Renaissance.

 

Toujours studieux, la plume en main, il donnera l'année précédant sa mort ses trois chefs-d’œuvre : une adaptation de l'Ecclésiaste, une paraphrase du « Cantique des Cantiques » et surtout : « Les amours et nouveaux échanges des pierres précieuses, vertus et propriétés d'icelles » (1571).

 

Dans son précieux – et déjà cité – « Poètes de la Renaissance » M. Albert-Marie Schmidt évoque ainsi ses derniers moments et sa gloire littéraire (p. 525 sq.).

 

« Entouré par l'affection des princes Lorrains, il meurt à l'hôtel de Guise, âgé de quarante-neuf ans, au cours d'un de ses séjours à Paris. Porté par ses amis Baïf, Desportes, Ronsard et Amadys « Jamyn, page de ce dernier, on l'inhume dans la chapelle « du couvent des Grands-Augustins. Ronsard veille à ce que l'on grave sur son tombeau cette épitaphe que le temps n'a pas rendu mensongère : "Ne taillez, mains industrieuses / Des pierres pour couvrir Belleau / Lui-mesure a basty son tombeau / Dedans ses pierres précieuses. »

 

Le vrai titre de la pièce dont je vais vous donner un important extrait est « les amours de Hyacinthe et de Chrysolithe ». Mais, sur ces premières amours – tendres blandices – vient se greffer celui – fougueux, ardent – d'Apollon pour Hyacinthe. Seul vaut ce dernier d'être évoqué pour vous, cousins.

 

L'ensemble du poème est à connaître. Il débute par l'évocation des amours malheureuses de Hyacinthe pour la rebelle Chrysolithe.

 

Il se poursuit par le récit de la maladresse d'Apollon qui blesse à mort son bien-aimé Hyacinthe en jouant avec lui au lancer du disque, puis par la longue déploration amoureuse du Dieu sur le sort de son ami (c'est ce passage que j'extrais pour vous, cousins). Enfin, le texte s'achève – dans le goût du temps – par l'examen des vertus ésotériques de la plante appelée hyacinthe (ou jacinthe, de nos jours) dans laquelle revit, à chaque printemps, le doux éphèbe adoré d'Apollon.

 

Cela dit, je laisse la parole à Rémy Belleau dont, contrairement à mes habitudes, je préfère (malgré, peut-être, certaines longueurs et, assurément, quelques archaïsmes) ne pas exténuer, par des commentaires entre-calés, la belle puissance lyrique et le rythme tour à tour tendre et nerveux – comme la pulsation même des amours arcadiennes.

 

« Là le Dieu Delien, le Prince de la lyre,

Le Dieu qui souverain tient le celeste empire

Sur les Chantres sacrez, fisc mourir de sa main

Hyacinthe, dont le sang empourpra le beau sein

Des œillets blanchissans, sang qui rougist encore

Dessus le front polly des pierres qu'il colore,

Sang qui rougist encor sur les tapis herbus

Le reproche eternel des amours de Phebus.

Car quand le renouveau en s'eschauffant repousse

Les glaces de l'Hyver de son haleine douce,

Et le Belier succede aux Poissons froidureus,

Hyacinthe on te reclame, et fleuris odoreus

Dessus le verd gazon de la terre animee

D'un gracieux parfum qui la rend embasmee.

Ainsi donc d'an en an quelque part que tu sois,

Tu revis bienheureux au plus beau de nos mois,

Et devois luire au ciel quelque flamme agencee

N'eust esté du Destin la contrainte forcee,

Qui choisit pour meurdrier – ha cruauté des cieux –

Le Dieu qui plus t'aimoit mille fois que ses yeux,

Qui pour toy faict esclave attise dans ses veines

Un desir importun, compagnon de ses peines,

Qui va bruslant son aine, ainsi que peu à peu

La nege sur les monts, ou le suif pros du feu.

Il le hante, il le suit, pas à pas le talonne,

Point ne le perd de l'œil, jamais ne l'abandonne,

Hyacinthe est son souhait, Hyacinthe est son souci,

Il le vante le soir, et le matin aussi,

Et dormant et veillant, lors que la nuict muete

Couvre cest Univers sous son aile brunete.

Les replis embrouillez des oracles douteux

Luy viennent à desdain et luy sont odieux,

Laisse moisir au croc les cordes de sa lyre,

De Delphe et de Patare, amoureux, se retire,

Plus il aime, chasseur, que l'ombre des forêts,

Au lieu de trousse et d'arc il porte un pan de réts,

A fin d'accompagner Hyacinthe que la chasse

Eschauffe apres un cerf qu'il poursuit à la trasse,

Tant de force d'Amour esperdùment le poind

Qu'en le suivant se perd, et ne repose point.

Mais quoy ? n'est-ce un malheur que la douleur cruelle

Est toujours de l'Amour la compagne fidelle ?

Car voulant s'exercer à tirer le ballon,

Pour se donner plaisir, le premier Apollon L

e guinde haut en l'air, et se courbant le pousse,

Mais en tombant – ô Dieu – d'une roide secousse

Il rencontre le chef du jeune Damoiseau,

Luy ecrase le test, luy froisse le cerveau

Qui flotte sur ses yeux, et n'y a medecine,

Charme, drogue, ny jus, ny basme, ny racine

Qui le puisse estancher, ses beaux yeux en mourant

Entrevirent le ciel, qu'il alloit desirant.

On chante que Zephyre au branle de ses aelles,

Jalousement épris de passions cruelles,

Destournant le ballon autheur de ce méchef,

Pour se vanger d'Amour luy brandit sur le chef.

Comme les Lis froissez de la pince cruelle

De l'ongle, ou de la main, ou battus de la presle,

Flaistrissent aussi tost, et blesmes vont baissant

Leur beau chef argenté, qui pondre languissant

En œilladant la terre, et fouissant ne peuvent,

Agravez, se dresser, tant foibles ils se trouvent

Ainsi du Damoiseau s'estrange la couleur,

Se dérobe le poux, la force et la chaleur :

Ainsi le corps navré de ce jeune Amyclide

S'affoiblist chancelant, mais le sang, qui reside

Dans les vaisseaux rameux, en ondoyant repeint

Les pierres et les fleurs, marques de son beau teint

Et ne peut-on juger à leur face blesmie,

Si le mort, ou le vif a plus ou moins de vie.

On conte qu'Apollon croupit sept mois entiers.

Loing du ciel escorté, sous les flancs des rochers,

Soupirant son malheur : Les tronches aurillees

Des vieux Chesnes branchus, les monts et les vallees

Larmoyerent transis dessous le contre-son,

Et sous l'air mesuré de sa triste chanson,

Accoisant et flattant les coleres felonnes

Des Tigres affamez, et des fieres Lyonnes. »

 

Je me retire sur la pointe des pieds. Bonsoir, mes cousins, et...

 

Si quelqu'un de vous, au printemps prochain, garde un souvenir de cette longue lettre, qu'il envoie par le truchement de notre ami Baudry un pétale de jacinthe à

 

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville,

 

Arcadie n°96, Jacques Fréville, décembre 1961

 

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