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Leçons de sagesse : Tallemant des Réaux par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Reprenons, s'il vous plaît, notre flânerie parmi les pittoresques héros du bon Tallemant, sieur des Réaux.

 

Qu'il me soit donné, s'il est nécessaire, de vous rappeler une fois encore, avant cette rencontre nouvelle, que vous trouverez dans leur contexte les anecdotes ici rapportées en vous portant à l'édition des « Historiettes » du dit Tallemant, parue chez Gallimard, dans sa prestigieuse collection de « La Pléiade », en deux volumes, avec des notes, fort pertinentes et riches d'érudition variée, de M. Antoine Adam. [...]

 

Une historiette est consacrée, un peu plus loin (pp. 760 et 761) au pittoresque abbé Bouchard. Toute sa vie, ce malheureux homme vécut à Boule, dans l'ambition d'obtenir du Pape un évêché. Ce qui ne lui valut guère de bénéfices (dans tous les sens de ce terme ambigu).

 

En effet, au début de janvier 1641, l'abbé Bouchard fut choisi par les cardinaux pour être clerc du sacré Consistoire. Mais quelques mois plus tard, le maréchal d'Estrées, alors ambassadeur de France à Rome, le fit attaquer par un « bravo » à sa solde. Le pauvre prestolet reçut une alerte bastonnade.

 

Il ne survécut guère à cette mésaventure. Cinq mois plus tard, il approchait toutefois du but tant rêvé ; la mitre était à portée de cette main avide. Le Saint-Siège songeait à donner à M. Bouchard un évêché, assez confidentiel, au reste, un de ces nombreux épiscopules italiens qui font florès : l'évêché de Cagli. Mais, au mois d'août 1641, notre homme tomba malade.

 

Le 15 août, il testa, pourvoyant notamment aux dépenses de cent messes qui seraient dites le jour de son décès. Et le 26 août, il rendit à Dieu son âme insatisfaite.

 

Tomasini, évêque de Citta Nuova en Istrie, écrivit son éloge funèbre et célébra ce personnage « de petite taille mais de grand esprit ».

 

En France, un versificateur à gages, nommé Marchand, répandit sur l'impétrant impénitent d'épiscopats ultramontains une épitaphe plus cruelle, que voici :

 

« Il est mort, le pauvre Agésilas,

Du mal de crosse en sa chaude poursuite,

Car il avoit l'orgueil de six prélats,

l'âme espagnole et très maigre marmite.

Un beau dessein à coup le précipite ;

Il est louable encore, qu'il soit tombé.

Priez, passants, qu'un soir il ressuscite

Pour être évêque ou du moins gros abbé. »

 

Ces vers, précise M. Adam, sont plaisants parce que le « mal de crosse » pouvait être compris de deux façons ; que le pauvre Bouchard avait passé ses années à briguer des évêchés, ou bien qu'en fin de compte, il avait été assommé par la bastonnade de M. d'Estrées.

 

Or, l'historiette consacrée par Tallemant à Bouchard se termine sur cette simple petite phrase :

 

« Il estoit en réputation de grand bugiarron. »

 

Ce mot devait donner lieu à ce que M. Adam appelle « un plaisant contresens ». Les éditeurs de Tallemant, nous explique en effet l'érudit annotateur, ont l'habitude de traduire ce mot par « menteur ». Or, précise toujours le commentateur, « il n'était pas difficile de deviner qu'il s'agissait d'autre chose, et depuis que Tallemant nous a expliqué dans son historiette des "Italiens Sodomites" la différence entre bugiarron et bardache, nous savons positivement à quoi nous en tenir ».

 

En fait, pendant toute sa vie, et dans l'interminable cours de ses intrigues vaticanes, Jean-Jacques Bouchard sut tromper bien du monde, et la vérité ne fut connue sur lui qu'après sa mort.

 

M. Pintard, indique toujours M. Adam (à qui je dois d'avoir appris tous les détails de cette piquante affaire), M. Pintard, donc, a publié dans « Le libertinage érudit » des « textes infiniment curieux sur ce sujet ». Bouchard avait commis l'erreur de laisser des papiers au chevalier del Pozzo. Le père Christophe Dupuy, prieur de la Chartreuse de Rome, écrivit :

 

« Le dit sieur Cavaliere m'a fait voir aussi un gros recueil de vers les plus impies que l'on se puisse imaginer, et latins, et François, et italiens, avec lesquels il y a un recueil de touts les saletez que l'on se peut représenter, pour la plupart sur celles qui plaisent le plus en ce pays. » (allusion claire au "vice italien")

 

Le prieur n'a pu soutenir cette lecture, qui précise :

 

« Il y a aussi je ne sais combien de liasses de lettres de personnes les plus infâmes et les plus débordées et les plus décriées en matière de vices de ce pays dont on ait jamais ouy parler. Je ne sçay comment un tel homme qui en sa conversation était assez retenu, entretenoit amitié avec telz monstres, et néant moins avec tout cela estoit sur les prétentions des Prélatures. »

 

Si l'on veut, ajoute M. Adam, s'imaginer quel pouvoit être le recueil de vers conservé par Bouchard, on ira lire dans le Ms. Ars. 4.123, Folios 69-108, inconcevable collection de pièces sodomitiques pour la plupart, et en italien. Le rapprochement est d'autant plus facile à faire que telle pièce est écrite par un Romain, Nappini, chanoine de Sainte Marie Majeure, qu'aussitôt après (folio 114), on lit un Capitolo de Niccolo Villani adressé justement à Jean Jacques Bouchard le 3 octobre 1635, pour dénoncer ce méchant impie de Berni, et son immoralité...

 

Tout ceci, conclut enfin l'annotateur, pouvait surprendre le bon prieur Christophe Dupuy. A ceux qui ont lu les Mémoires de Bouchard, publiés en 1881, quel moyen reste-t-il de s'étonner ?

 

Pour mon humble part, ignorant l'italien, je ne me suis pas reporté au fonds signalé par M. Adam, et je n'ai pu, à ce jour, me procurer les « Mémoires » de ce pittoresque Bouchard, ouvrage qui, sans doute, doit être assez rare.

 

N'importe, au reste. J'ai cru bon que la chose fût signalée en Arcadie, de manière que des amis plus compétents, mieux placés que votre cousin de Béotie puissent, un jour, lancés sur cette piste curieuse, découvrir quelques précieux détails et nous les dire.

 

Et puis, cousins, n'y a-t-il pas, dans cette histoire, une belle leçon de sagesse ? Pensez à ce chanoine du grand siècle, si « retenu en sa conversation », qui, sans doute, méritait mieux qu'homme de son habit et de son état, et tout autant que le savoureux abbé Jérôme Coignard ou le docte abbé Lantaigne, également chers au cœur d'Anatole France, l'antique épithète de « vénérable et discrète personne Messire Bouchard, prêtre de l'église Romaine », oui pensez, mes cousins, à cet homme qui, sans que ceci nuisit en rien à cela, et sans que nul de ceux qui l'entouraient, familiers, confrères, supérieurs même, en sût rien, ou feignît d'en rien savoir, mena une autre vie, secrète, ardente, passionnée, passionnante, une vie sordide, sublime, exaltante, pétrie de risques et de fièvres, une vie d'homosexuel, en un temps, dans un lieu où l'homosexualité ne débouchait que sur le bûcher, pensez-y, cousins, et resongez-y. Que nous montre-t-il, cousins, ce bonhomme ?

 

Il nous montre, mes cousins, ce bon M. Bouchard, qu'on peut – et n'est-ce pas là l'enseignement constant de notre ami Baudry ? – mener une existence parfaitement digne, respectable, utile à la société qui nous entoure, sans renoncer à une vérité qui nous est essentielle, qui est l'âme de notre âme, et en donnant à nos aspirations les plus intimes, les plus irrépressibles, par cela même qu'elles sont comprimées et réprimées, une force plus grande, une ardeur plus sincère, des résonances plus justes, un développement plus harmonieux.

 

Si les contraintes que nous oblige à respecter la société nous empêchent, assurément, d'épuiser notre sensibilité dans mille faciles et fugitifs plaisirs, elles nous permettent, par là même, de découvrir, lentement, durement, à travers cent désillusions et après cent blessures, la joie, cette grande joie grave et pleine dont parle Bernanos, la vraie joie d'un double et unique amour.

 

Et il nous montre autre chose, M. Bouchard, mes bons cousins : il nous montre des frères, des compagnons de souffrance et d'espoirs, des compagnons de silence, ici, et là encore, partout où nous les attendrions le moins. Un regard, un demi-geste, un quart de sourire, vous feront découvrir parfois, soudain, au moment du plus grand désarroi, dans la minute de la plus cruelle déréliction, dans l'instant où tout manque, où tout fout le camp derrière le respectable M. Bouchard : cet homme, ce garçon, ce Jean-Jacques d'Arcadie dont le Bouchard Romain n'a pu domestiquer la vraie nature ; sous ce personnage, ou sous cette personnalité : cette personne vivante, secrète et concrète ; et sous le masque de l'indifférence polie : le visage apprêté, emprunté, d'une compréhension qui tarde et renâcle à s'exprimer, mais qui s'exprimera, qui devra bien finir par s'exprimer. Tout homme peut et doit finir par nous comprendre, car tout homme est double, car le vouloir de l'homme est toujours multiple : « Propter multiplicem hominis voluntatem », écrivait Cicéron.

 

L'homme, on n'a jamais fini d'en faire le tour. Il est toujours plus riche qu'on ne le pense, espère ou craint. Il n'existe pas, l'être de raison, bâti sur le patron de l' « homo oeconomicus » ou de l' « homo criminalis », qui, jamais, n'aurait éprouvé sur sa route un embryon de désir, ou à défaut, une ombre d'envieuse admiration, un zeste de gêne, de honte, de jalousie, à la rencontre d'un éphèbe en short ou en blue-jeans. Il n'existe pas, cet homme théorique, dont le cœur ne battrait qu'au bruissement d'un jupon.

 

Tout, dans la vie, est toujours plus compliqué qu'on ne le professe ; car tout, par le seul fait qu'il s'exprime, qu'il se traduit en mots et en signes, se schématise, se simplifie, se systématise. Tout ce qui s'énonce se renonce. Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas. Et il y a peut-être plus d'Arcadie dans les silences d'un paysan de Béotie que dans les paroles d'un berger d'Arcadie.

 

Voilà ce qu'il me dit pour vous, cousins, M. Bouchard : il me dit ces deux choses ; il nous donne ces deux leçons de sagesse :

 

Domestiquez vos désirs pour les sublimer ; astreignez-vous à respecter (quitte à paraître, pour les imbéciles, sacrifier à l'hypocrisie ambiante), oui, astreignez-vous à respecter les règles qu'à tous, impose la vie en société, pour mieux connaître, dans le secret du cœur, l'ineffable joie de renoncer, aux yeux du seul ami, pour une nuit, une heure, ou une seule minute, au vêtement sous lequel tous les autres vous voient et vous connaissent. Qu'il y ait en vous deux êtres : l'être de société, l'être civique, celui qui tient, comme chacun doit le faire, un rôle utile dans la vie quotidienne, dans l'économie sociale ; et puis l'être d'amitié, pour l'ami seul. Et que l'être de société, tous le connaissent, l'estiment, l'aiment, l'apprécient ; et que, l'être d'amitié, un seul le reconnaisse, l'estime, l'aime et l'apprécie...

 

Il me dit encore cette autre chose pour vous, le bon M. Bouchard (et ceci, au reste, n'est que le corolaire de cela) : sous l'homme social, à l'ami, à l'ami seul de rechercher, de découvrir, de séduire et de s'attacher : l'être d'amitié. Il suffit, pour ce faire, d'aimer vraiment, avec intelligence, avec ce don qui (comme l'indique cette étymologie peut-être fausse, mais plus vraie alors que la vérité même : inter-legere, lire entre les lignes), essentiellement, est divinatoire, intuitif et, par conséquent, assez féminin.

 

Je vous laisse, cousins, cette double leçon en méditation que sous l'être de société, se tienne toujours accueillant, disponible cet être d'amitié, sans morgue ni bassesse ; et la réponse viendra, insolite, franche et fraternelle, qui, bousculant les stratifications sociales, fraiera son chemin à l'amitié.

 

Il se fait tard. Je vais souffler ma chandelle. Souffrez donc, cousins d'Arcadie, que, pour mieux conserver votre amitié, n'abuse pas davantage de... votre société.

 

Votre dévoué cousin de Béotie,

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°105, Jacques Fréville, septembre 1962  (extrait)

 


Sur Tallemant des Réaux : lire la recension de Jacques Fréville parue dans 5 numéros d'Arcadie

 

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