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Le paradis perdu de Pierre Loti par G. Veher

Publié le par Jean-Yves

Je suis d'une race ardente et désenchantée.

Maurice Barrès

 

Il y aurait beaucoup à écrire sur la mystification dont Loti lui-même a enveloppé sa propre vie, ainsi que sur « l'envers » de ses romans. Ce n'est point ici la connaissance des faits biographiques qui donne la justification ou la signification de l'œuvre.

 

« L'explication de ce voile d'indifférence (du public à son égard) peut être trouvée, écrit M. Serban, dans la discrétion des amis de Loti, qui, fidèles au désir exprimé par l'auteur, s'abstiennent de toute confidence ; voire, ils témoignent de leur mauvaise humeur chaque fois que l'on essaye de fouiller la vie de celui qu'ils vénèrent. » (1)

 

Loti est un de ces êtres qui n'oublient jamais leur enfance. Les moindres détails en ont frappé sa mémoire : souvenir des femmes qui l'ont élevé, souvenirs tristes et ternes d'écoles ou de pensionnats... Plus curieux peut-être, ce récit qu'il nous donne de l'initiation aux choses de la volupté, d'un jeune garçon de seize ans par une petite bohémienne « dans un ravin moussu où bourdonnaient les libellules ».

 

De son séjour à l'Ecole Navale nous avons les évocations du Jeune officier pauvre et du Journal intime. Il se sent étranger et différent de ses camarades de promotion (2). Il dissimule mal un complexe d'infériorité sociale et physique. Mais il porte une, grande attention à son corps : il fréquente les gymnases de Brest. Il se mêle aux habitués des tavernes à matelots, « l'Ancre verte », la « Descente des navires », aux réputations équivoques. Il y découvre la volupté virile des grandes camaraderies, l'excitation des bandes rivales, des rixes qui couvent, et éclatent fréquemment. Il fait là ses premières armes d'officier et noue de solides amitiés parmi les hommes d'équipage.

 

Un peu plus tard, nous retrouvons Pierre Loti en service à Toulon, et nous le voyons s'exhiber au Cirque étrusque dans un maillot jaune et vert, mêlé aux acrobates professionnels !

 

« Avec une certaine complaisance, je contemple ce corps que j'ai façonné moi-même et transformé par l'exercice ; les muscles font saillie, partout dessinés en relief sur l'étroit maillot. Un vieux saltimbanque consommé dans les coquetteries du métier augmente cet effet en estompant les ombres de mes muscles au fusain. » (3)

 

Nous trouvons là un des traits de cet exhibitionnisme qui ne fera que s'accentuer avec les années et tournera à l'obsession. Il est révélateur de certains aspects de cette personnalité curieuse et à vrai dire, déconcertante. Qu'il suffise de rappeler, à ce propos, certaines des nombreuses photographies qui représentent Loti dans des affublements grotesques, des travestis de sultan, couvert d'attifiaux pharaoniques dans des poses grandiloquentes dignes de quelque représentation d'Aïda pour sous-préfecture.

 

Ce culte de la parure, ce fétichisme du travesti n'est pas seulement une douce manie, quelque excentricité facilement pardonnée aux grands hommes, tels Wagner. Nous avons déjà souligné quelle expression angoissée du temps elle nous semblait être chez lui. C'est aussi ce qui explique cette passion pour les tatouages, les fards et les crèmes dont il faisait usage... et même... ce goût de mauvais ton pour les talons hauts (4).

 

Quel témoignage, à ce point de vue, que sa maison de Rochefort ! Cauchemar de schizophrène ou bric à brac d'antiquaire douteux ?

 

« Avec une obstination puérile et désolée, depuis ma prime jeunesse, je me suis efforcé à vouloir fixer tout ce qui passe et ce vain effort de chaque jour a contribué à l'usure de ma vie... J'ai voulu arrêter le temps, éterniser jusqu'à d'humbles choses auxquelles j'ai donné la durée fantomatique des momies, et qui, aujourd'hui, m'épouvantent. » (5)

 

Mais sous cette coquetterie, cette sensibilité précieuse aux objets aimés, il y a toujours quelque égoïsme et dureté de cœur, une profonde sécheresse de l'âme qui se cache. L'esprit prisonnier des choses leur emprunte une fixité mortelle, celle d'un être factice « comblé d'orgueil et d'ennui ».

 

Il y a en Loti, comme en son contemporain Pierre Louys, un aspect snob, très souvent dénoncé à travers le curieux mélange d'arrogance, d'audace mondaine de ce personnage exhibé qu'il se compose extérieurement et qui n'est que son alibi. Le snob est un être passif qui tente sur soi-même l'expérience de sa propre séduction. Loti anime son personnage, l'entretient amoureusement et soigne sa réputation (6).

 

Mais n'y a-t-il pas un autre Loti plus réel, moins « présenté », celui de la Correspondance et du Journal intime ? Celui qui nous apparaît dans certaines des lettres à sa mère où s'exprime une grande dévotion (c'est pour elle « qu'il maintient le côté primitif et raisonnable » de son existence, qu'il « reste Loti, officier de marine ».

 

Ou dans cette amitié passionnée et toute de confidences, qui le lie également à sa sœur ? A elle, il révèlera cette alternance, quasi gidienne, qu'il éprouve entre l'anarchie de ses sens et l'exigence vaguement mystique de son âme.

 

Mais à son ami William Brown, il écrit un jour :

 

« Je vais vous ouvrir mon cœur, vous faire une profession de foi : j'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n'aime personne ni rien. Je n'ai ni foi ni espérance. J'ai mis vingt-sept ans à en arriver là ; si je suis tombé plus bas que la moyenne des hommes, j'étais aussi parti de plus haut. » (7)

 

Il reste cependant à Loti cette chose à laquelle il a cru pardessus tout, car elle a été, autant que son originalité même, la « condition indispensable » de sa vie : la liberté de gestes, d'attitudes et de mouvements qui peut seule permettre de connaître ses semblables et de les aimer. A travers l'œuvre de Loti, dans toutes ces histoires de marins et de soldats, nous retrouvons ce compagnonnage qui fut si cher à Whitman et qu'il est aisé aux critiques de bonne conscience de dénaturer en parlant de l'amour de Loti pour les humbles !

 

Ne nous méprenons pas sur le sens de ce déclassement volontaire où toutes les distances sociales disparaissent sous la force des tendances homosexuelles : Pierre Loti, officier de la Marine française, si difficile en amitié dans le choix de ses pairs, fréquente tous les estaminets, les bouges des ports, fraye avec les portefaix, les bateleurs, les matelots et, comme le dit ingénument son biographe, « semble s'y trouver à l'aise » (8).

 

« Je ne tiens guère à l'Europe occidentale où je n'ai trouvé que des déceptions ; même avant d'être conquis à tout jamais par l'Islam, j'avais déjà envie de la quitter. Le vieil Orient est donc le pays où j'irai me réfugier... Je serai un homme du peuple, un banabak, mais j'aurai ma place au soleil et ma part de cette liberté qui est le lot des plus énergiques dans les pays où les lois ne sont pas faites pour tout le monde. » (9)

 

Loti est-il un romancier ? La plupart de ses récits ont été tirés, sans aucun ordre chronologique, de souvenirs personnels ou de notes qu'il prenait selon l'occasion, au jour le jour.

 

L'œuvre de Loti est le reflet de ce long journal intime dont d'importants fragments n'ont pas été conservés et dont une grande partie nous est encore refusée (10). Il n'y a pas là un univers romanesque réellement constitué : les personnages de ses livres sont dénués de toute psychologie et plutôt qu'à des personnages de roman ou à des héros véritables nous avons surtout affaire en réalité à des familiers. Ces familiers apparaissent et disparaissent tour à tour dans le chassé-croisé perpétuel du fictif et du vécu, une interpénétration confuse d'intentions et de circonstances (combien significatif à ce propos « Le mariage de Loti »). Ce sont eux qui constituent le Roman de Loti, ce roman à un seul personnage, assez mal construit, souvent malhabile, et qui semble évoqué sur plusieurs plans à la fois, celui d'une réalité transfigurée, et du souvenir vécu d'un arrière-temps.

 

Dans cette œuvre volontairement incomplète où la redite n'est que la gêne de dire plus ou de dire autre chose, l'écriture biseautée semble parfois hésiter au bord d'un aveu toujours retenu (11). Mais de cette gêne naît une intonation générale qui ne trompe pas.

 

« Ce qui assigne la place d'un homme, a noté le Marquis de Custine, c'est le choix qu'il fait entre divers signes qui sont à sa portée pour manifester le secret de son être. »

 

Ces divers signes, l'existence, l'aventure, les voyages les ont fournis à Loti, et il les a choisis, sans en prendre toujours conscience lui-même mais en se trahissant à coup sûr.

 

Ces signes, ce sont les êtres qu'il a élus, qu'il évoque dans l'émotion d'un premier choc et surtout une certaine façon de les décrire et de les aimer. Jean Payral, Samuel, et surtout Yves Kermadec qui sera tout au long de sa vie « son cher Yves », tous les êtres font irruption dans l'univers de Loti. Il y a quelque chose de frappant et d'insolite dans cette rencontre soudaine par laquelle il entre en contact avec eux. Certaine qualité de l'exclamation et de l'enthousiasme rend aussitôt sensible cette sorte de choc qui se produit, un arrêt brusque du temps, révélateur d'un trouble intense.

 

Les êtres sont là pour illuminer l'espace mort.

 

« Ils étaient cinq aux carrures terribles. »

 

Mais il s'agit toujours – et en priorité d'une rencontre masculine, même si celle-ci ne doit être qu'une marche intermédiaire d'approche vers l'univers second de la femme ; mais cela, comme au terme d'un effort et non sans rompre la profonde unité de cet univers mâle envahi par la tendresse naturelle des jeunes hommes.

 

Le thème de la rencontre soudaine est un des plus fréquents et des plus obscurs de l'œuvre de Loti. C'est le premier accent de son univers, celui qui porte l'émotion première et essentielle :

 

« Te rappelles-tu Ramuntcho le petit contrebandier, ami de Simon... Il s'agit de sa sœur. » (Correspondance de Loti)

 

Une lourde et désolante tristesse plane dans les premières pages de Pêcheur d'Islande :

 

« Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. Dehors ce devait être la mer et la nuit... Cependant Sylvestre s'ennuyait à cause d'un autre appelé Yann, qui ne venait pas... L'absence de Yann devient douloureuse et intolérable. Le monde semble vide de toute présence. Enfin il paraît, et Sylvestre passant ses bras autour de ce Yann l'attira contre lui par tendresse, à la façon des enfants ; il était fiancé à sa sœur, et le traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air de lion câlin en répondant par un bon sourire à dents blanches. » (12)

 

Suit tout un paragraphe sur les dents, les moustaches, la barbe et les joues du nouveau venu !

 

Dans le Roman d'un Spahi, c'est d'abord de Jean Payral que Loti a fait connaissance :

 

« En veste rouge... coiffé du fez... c'était un homme d'une haute taille, portant la tête droite et fière ; il était de pure race blanche, bien que le soleil d'Afrique eût déjà fortement basané son visage et sa poitrine. »

 

« La grande carrure, les allures viriles... », ces expressions reviennent souvent sous la plume de Loti, comme un leitmotiv.

 

« Ce spahi était extrêmement beau, d'une beauté mâle et grave, avec de grands yeux clairs... la veste rouge seyait admirablement à sa taille cambrée : il y avait dans toute sa tournure un mélange de souplesse et de force. Il était d'ordinaire sérieux et pensif ; mais son sourire avait une grâce féline et découvrait des dents d'une rare blancheur. » (13)

 

C'est à ce soldat de deuxième classe, son frère d'armes, dont il partage les peines, qu'il offrira, à bord de l' « Espadon », l'hospitalité de sa chambre.

 

Voici comment Loti présente la rencontre avec Yves Kermadec, quartier maître de son âge, qui fit brusquement irruption dans sa vie, à Brest, un soir de décembre, à l'appel des permissionnaires :

 

« L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil... On se sentait emprisonné sous des couches et des épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient... On respirait de l'eau.

Quand on appela : "218 - Kermadec..." on vit paraître Yves, un grand garçon de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son large col bleu.

Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse... » (14)

 

Yves Kermadec qui deviendra « frère Yves » est le « préféré » de Loti :

 

« J'aime mieux, écrit-il les gens qui ont poussé tout seuls que les demi-éducations de mes collègues. » (15)

 

C'est le début d'une grande amitié qui est aussi l'histoire d'une vie secrète.

 

On est toujours frappé dans l'œuvre de Loti par l'importance du premier plan de cette émotion que fait naître la présence masculine subitement reconnue et exaltée.

 

« Dans un groupe de Macédoniens, je remarquai un homme. Il avait une très belle tête, une grande douceur dans les yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre comme une chatte. Ce personnage était Samuel. »

 

Samuel était un batelier de Salonique. Loti en fit son ami intime pendant son séjour dans cette ville. Le soir, déguisé en matelot turc, il faisait avec lui de dangereuses promenades qui les conduisaient dans les terrains vagues et les coins mal famés du port :

 

« J'ai vu d'étranges choses la nuit, avec ce vagabond, une prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète ivresse, le mastic et le réki. » (16)

 

Mais ce Samuel a un autre rôle à jouer. « C'est par lui que Loti doit parvenir jusqu'à Aziyadé. » (17)

 

« Une tiède nuit de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions deux heures du matin – l'heure convenue – je me souviens de cette belle nuit, étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, les platanes des masses obscures... Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur et ne me répondait même plus. Alors je lui pris la main, pour la première fois, en signe d'amitié et lui fis en espagnol à peu près ce discours :

— Mon bon Samuel... n'êtes-vous pas content de moi ? et qu'ai-je pu vous faire ?

Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été nécessaire.

— Che volete, dit-il d'une voix sombre et troublée, che volete mi ? (que voulez-vous de moi ?)

Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête du pauvre Samuel – dans le vieil Orient tout est possible ! – et puis il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de lui-même, immobile et tremblant...

... Depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme. » (18)

 

Mais Loti quitte bientôt Salonique...

 

« A présent, c'est passé, je suis monté sur le pont respirer l'air vif du soir et Salonique faisait piètre mine ; ses minarets avaient l'air d'un tas de vieilles bougies posées sur une ville sale et noire où fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une douche glacée et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe sur moi-même, je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide écœurant et l'immense ennui de vivre. »

 

A Stamboul, d'autres amours attendent Loti, de nouveaux visages se pressent vers lui. Comment oublier parmi eux celui d'Achmed, le beau et jeune arabe, frère de tous les Achmed et de tous les Ashour de l'Immoraliste ? On échange des promesses et des serments. Achmed insiste pour accompagner Loti quand il sera de retour en France, afin d'être son domestique. « Je serai près de toi, lui dit-il, et c'est tout ce que je demande ». Loti a promis de le faire venir, un peu inquiet toutefois de l'amitié passionnée que lui porte le jeune garçon.

 

Mais l'heure d'un nouveau départ approche. Quand le « Gladiateur » s'apprête à quitter Stamboul, Achmed, désespéré à l'idée d'être séparée de son ami, va avec lui une dernière fois dans un cabaret tout bruyant de musique et de danse. Et là, dans la frénésie des groupes exténués et haletants qui passaient et repassaient dans l'obscurité, Achmed, à chaque tour de danse se mit à briser une vitre du revers de sa main... les mains d'Achmed labourées de coupures profondes ensanglantaient le plancher...

 

« Je me levai pour sortir. Achmed comprit et suivit en silence L'air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.

— Loti, dit Achmed, où vas-tu ?

— A bord, répondis-je ; je ne te connais plus, je tiendrai mes promesses comme ce soir tu as tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. » (19)

 

Un peu plus tard, dans Fantôme d'Orient, cette sorte de quête du passé à la Gérard de Nerval, Loti viendra rechercher sur les lieux de sa jeunesse écoulée la trace d'Achmed.

 

Mais de tous les êtres qu'il a connus, seule la vieille Chiraz a survécu et c'est elle qu'il retrouve :

 

« Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent ; plongent tout au fond des miens.

— Comment t'appelles-tu donc ? dit-elle d'une voix brusque.

— Loti...

— Loti !... Ah Loti !... Ah !

Achmed !... Ah ! Mihran-Achmed. Si je m'en souviens, de Mihran-Achmed !

Un silence de quelques secondes pendant lequel sa figure s'assombrit tout à fait... Puis elle reprend durement :

— Mort !... mort !... Il y a sept années, il y a beau temps qu'il est mort !...

Elle continue la vieille femme :

Sa dernière nuit, tout le temps, il t'a appelé : Loti ! Loti ! Loti !... C'est à cause de toi qu'il est mort, à cause de toi !... » (20)

 


 

(1) « On peut se demander à quoi correspond cet acharnement à dissimuler la vérité – plus exactement à fausser sa recherche... Il est de bon ton de taire l'hérésie sexuelle des personnes célèbres et respectables. Alors que n'importe quel enfant, en France, connaît la liste, ou une liste, des maîtresses des rois de France, on ignore pudiquement les goûts de Shakespeare, Michel-Ange, Vinci... Dans aucune des nombreuses biographies de Lyautey, il n'est fait état de son homosexualité... Pour les Sept Piliers de la Sagesse, la frénésie de dissimulation devient burlesque. » Roger Stéphane : Portrait de l'Aventurier. T. E. Lawrence et son corps... pages 189 à 213. Sagittaire. 1950

(2) Loti insiste rarement sur l'attitude de ses camarades officiers. A peine une allusion parfois : « De R... enseigne de vaisseau... il mérite bien que sur ce papier, il soit fait mention de lui, un noble, Breton, un peu trop porté sur le trône et l'autel, un peu fier pour ses semblables, pour nous excepté. D'ailleurs, le confident et le complice de toutes nos entreprises... » Un jeune officier pauvre, p. 245

(3) Prime Jeunesse, I, p. 58

(4) Pierre Loti a souvent été une cible de choix pour Le Canard Sauvage ou l'Assiette au beurre, chroniques scandaleuses de la « belle époque », fort parisiennes d'ailleurs, où les dessins « humoristiques » de Paul Iribe révélaient au grand public du temps de M. Fallières les charmes aventurés de certains penchants.

(5) Prime Jeunesse, I. Il est également symptomatique que l'écrivain André Dhôtel ait commencé sa carrière par une étude philosophique sur « la poésie du passé chez Pierre Loti » : il y démontrait que cette poésie était en fait une pièce maîtresse de sa vision du monde, peut-être une démarche, transcendante, vers la connaissance de sa réalité. L' « épouvante » de Loti en face du temps écoulé a une résonance pascalienne.

(6) Forme encore de ce désir de se mettre en vedette, que ces articles écrits en 1883 pour le Figaro, et qui déclenchèrent un scandale : Loti y avait dépeint la cruauté des massacres de Hué « en faisant preuve d'une coupable insouciance de la réputation des marins français ». (Serban. Loti, page 86). L'auteur fut alors l'objet d'une mesure disciplinaire de mise en non activité. Grâce à ses nombreuses relations, celle-ci put être rapidement rapportée. Il est vrai que dans certains milieux, on insinua aussi, non sans quelque malveillance, que si Loti avait cherché à faire parler de lui, c'était pour assurer plus de succès à la prochaine publication en volume de Mon frère Yves, qui venait de paraître à la Revue des Deux Mondes.

Claude Farrière explose à propos de cet incident : « Quand un ministre, magnifiquement absurde – ne le nommons pas..., voulut mettre à la retraite d'office un officier coupable de savoir écrire... et de se faire adorer de ses hommes... Loti attaqua devant le Conseil d'État ledit ministre dont la décision fut annulée, comme d'abus, et Loti restitué à ses vaisseaux et à ses marins. Mais en 1879 [Farrère parle en ce passage de la parution d'Aziyadé] la rue Royale n'avait point encore chu aux mains des vaudevillistes » (Cent dessins de P. Loti, présentés par C. Farrère. Arrault. Tours, 1948, page 187). Signalons au passage le rôle que les femmes ont joué dans les relations de Loti, leur engouement pour lui (correspondance avec Mme Adam par exemple). Course aux faveurs, demandes de mutations, de recommandations pour ses protégés. Il bénéficie d'appuis précieux grâce à elles dans les antichambres des ministres.

(7) Aziyadé, p. 59

(8) M. Serban : Loti. Sa vie, son œuvre, p. 61

(9) Un jeune officier pauvre, p. 207

(10) Le journal qui fut rédigé pendant cinquante années n'a jamais été publié, ainsi que le déplore si justement Ferdinand Duviard : « trésor que la France connaîtra un jour espérons-le ». Page 5 de l'introduction aux Pages choisies de Pierre Loti de la collection des classiques illustrés Vaubourdolle, Hachette, 1952

(11) Notons l'usage fréquent que Loti fait du caractère italique comme pour approfondir le sens ou redoubler l'émotion de certains mots. Dans les différentes citations de son œuvre, que nous avons été amené à faire au cours de cette étude, nous avons toujours respecté les soulignés du texte original. Mais nous avons parfois nous-mêmes utilisé ce procédé afin de mieux exposer l'idée de certains mots ou de certaines phrases qui nous paraissaient essentiels.

(12) Pêcheur d'Islande, pages 5-7. Vers la fin de sa vie, Loti a dit de Pêcheur d'Islande qu'il le considérait comme un livre immoral. Il reconnaissait alors à l'ensemble de son œuvre, un caractère malsain.

(13) Le roman d'un Spahi, pages 8-9

(14) Mon frère Yves, pages 8-15

(15) Un jeune officier pauvre, page 176

(16) Aziyadé, page 18

(17) La vérité sur Aziyadé (par un ancien camarade du grand écrivain, officier à bord du « Stationnaire » sur lequel Loti était embarqué au temps où il écrivait Aziyadé). L'Opinion, 15 juin 1923. « Il faut savoir que pour les Turcs le harem était une chose sacrée, dont on ne devait jamais parler, à laquelle il n'était pas permis de faire la moindre allusion. Certains en revanche, s'entretenaient facilement de leur affection pour de jeunes éphèbes. L'auteur, qui s'était proposé de peindre fidèlement les mœurs singulières de Constantinople à cette époque, et qui avait encore une naïveté de débutant dans les lettres, avait d'abord donné à son livre non pas une héroïne, mais un héros. Naturellement les éditeurs qui lurent son manuscrit, lui firent des objections…. Il fit néanmoins les modifications nécessaires et Aziyadé parut. Mais cela fait comprendre pourquoi il prêta à son héroïne une liberté qu'étaient alors bien loin de connaître les femmes turques. » Cité par Serban, qui croit prudent d'affirmer que « l'affirmation est totalement fausse ». p. 243

(18) Aziyadé, pages 14-18

(19) Aziyadé, page 273

(20) Fantôme d'Orient, pages 106-110. Et Loti ne « s'étonne pas ... d'être soupçonné de quelque maléfice mortel ».

 

Arcadie n°33, G. Veher (Gérald Hervé), septembre 1956

 

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