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Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891)

Publié le par Jean-Yves Alt

A défaut de l'avoir lu, "Le portrait de Dorian Gray" et son inattendu canevas sont aujourd'hui connus de tous. Dorian est conduit à jouir de son portrait qui visualise à sa place tous les flétrissures physiques et morales de ses dépravations...

Lorsque ce roman paraît en Angleterre, en 1891, il a toutes les apparences d'un dandysme frénétique qui plaît à cette époque, car Dorian Gray, comme son auteur, est un esthète qui loue avec enthousiasme les valeurs du beau et dédaigne le clivage étroit et stéréotypé du bien et du mal.

Si la Révolution française affirmait, avec Saint-Just, que « Le bonheur est une idée neuve en Europe », cette déclaration n'avait pas encore atteint le pays de Wilde. Il restait à l'écrivain le recours à un cynisme provocant pour s'en prendre aux règles de bienséance en usage. Wilde opposait ainsi à la société victorienne des valeurs qui relevaient de l'aspiration individuelle.

« Sa propre vie, voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables, si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. » (Chapitre VI)

« Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun et du vulgaire... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge. Vivez ! vivez la merveilleuse vie qui est en vous ! N'en laissez rien perdre ! Cherchez de nouvelles sensations, toujours ! Que rien ne vous effraie... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps ! » (Chapitre II)

Dans "Le portrait de Dorian Gray", le lecteur ne découvre pourtant jamais les corps. La nudité en est absente. Telle était la condition pour faire face au puritanisme de la société victorienne. Ce roman – gloire au plaisir et à la libération individuelle – boude ainsi le premier affranchissement, celui du corps.

Pourtant, çà et là, Wilde ose être un peu plus explicite :

« Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve, je crois que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, de plus riche que cet idéal ! Mais le plus brave d'entre nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues ; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux. » (Chapitre II)

Si l'amour (qui a conduit Wilde en prison) ne dit pas ouvertement son nom sous la reine Victoria, il aspire cependant, dans ce roman, à la reconnaissance, tout en évitant d'aborder les exaltations de la chair, les frémissements des corps…

« L'amour qu'il lui portait – car c'était réellement de l'amour – n'avait rien que de noble et d'intellectuel. » (Chapitre X)

N'oublions pas enfin que Wilde terminait son « De Profundis » (longue lettre à Bosie) ainsi : « Tu es venu à moi pour apprendre le plaisir de la vie et le plaisir de l'art. Peut-être suis-je choisi par le destin pour t'enseigner quelque chose de bien plus merveilleux : le sens de la douleur et sa beauté. »

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