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Le protecteur, Frédéric Lère

Publié le par Jean-Yves

L’histoire se déroule à Berlin (ouest) au début des années 80. Nikolas Zehlendorf est un flic. Il fait équipe avec Malchow. Les deux hommes n’ont pas grand-chose en commun. Autant le premier est réservé, autant le second est vulgaire et macho. Mais comme les policiers doivent travailler par paire, Zehlendorf s’en accommode.

 

 

Dans cette histoire, deux bandes rivales, qui se livrent à différents trafics, occupent la police. La première est commandée par Sony. Elle vient de recruter Dahlem, un jeune juif, en rupture de banc, plutôt séduisant : une sorte de Querelle de Genet. D’ailleurs, la décoration de sa chambre évoque ce personnage.

 

 

Sony compte sur ce nouveau pour duper la bande de Pankow. Les seconds de Sony sont sceptiques et craignent que ce jeune ne fasse pas le poids :

 

« Z’avez vu le chichi qu’il nous fait ? Et les photos au mur ? C’est un pédé !

― Dis Sony, t’es sûr de lui ? Avec sa gueule d’alternatif, manquerait plus qu’il soit honnête !

― Vos gueules ! Ce mec là, on le tient comme un toutou : il ne demande qu’à battre la queue à la moindre caresse. » (planche 7)

 

 

Sony manipule-t-il Dahlem ou tient-il vraiment à lui autrement que pour la réussite de ses différentes combines ? Difficile à dire. Pourtant progressivement Dahlem croira de moins en moins en Sony qui ne lui vient pas en aide quand les difficultés arrivent.

 

La première rencontre de Zehlendorf avec Dahlem est fortuite : elle se produit au supermarché alors que le jeune est en train de voler une paire de gants. Le sourire qu’envoie Dahlem à Zehlendorf paralyse ce dernier au point qu’il le laisse partir sans agir.

 

 

Zehlendorf rattrape pourtant le jeune homme peu après dans la rue et tente de lui faire la morale. Il obtient un crachat en unique réponse. Zehlendorf ne réagit pas et le laisse à nouveau s’enfuir.

 

Peu après, les deux policiers arrivent dans des entrepôts qui brûlent. Là, ils trouvent des membres des deux gangs qui se battent. Dahlem est présent dans la bagarre. Karow de la bande à Sony va y laisser sa peau… un coup de poignard venant d’un membre de la bande adverse. Quand Zehlendorf intervient, il ne reste plus que Dahlem sur place et Karow étendu sur le macadam. Zehlendorf veut aider Dahlem mais le jeune refuse de jouer la « donneuse ».

 

Le policier sent qu’il lui arrive quelque chose de nouveau qui le fait agir autrement que ce qu’il faisait auparavant :

 

« Je déraille flic : protéger des voleurs pour protéger une frappe. » (planche 21)

« Nikolas, t’es plus bon à rien : je ne peux même plus faire mon boulot de flic. Ce mec-là a tué quelqu’un, j’ai été incapable de l’en empêcher. Il aurait même pu tuer Dahlem. Je ne peux même plus l’interroger, je casse seulement mon crayon. Le seul qui me pousse à faire mon boulot de flic, c’est Dahlem. Je suis son complice pour un sourire et je ne sais pas le protéger. » (planche 25)

 

Lors d’un second forfait de la bande à Sony, Zehlendorf est blessé par une balle. Dahlem comprend alors que « Sony est fou » et décide d’aider le policier. Il le conduit dans sa chambre.

 

Le garçon n’est pas insensible aux charmes du policier. Il souhaite que ce dernier se laisse aller. Mais les habitudes professionnelles l’en empêchent : il craint un « coup vache » de Dahlem.

 

 

Le garçon prend confiance en lui quand il s’aperçoit que même Zehlendorf connaît la peur :

 

« J’avais vu sa peur. J’étais son égal… ça me donnait de la force. Je sais pas pourquoi. J’ai voulu faire durer le moment. » (planche 35)

 

Puis Zehlendorf redevient le « maître » et ainsi le charme entre les deux hommes se rompt. Pourtant un lent travail s’opère dans la tête du policier :

 

« Merde, c’est le premier à ne pas me mépriser et je doute de lui. Y’en a qu’un pour qui ça vaut le coup de se battre et j’ai peur… » (planche 39)

 

Zehlendorf ne tardera pas à mettre en pratique cette pensée pour sauver Dahlem des griffes de Sony…

 

 

Les illustrations en noir et blanc de Frédéric Lère rappellent le charme puissant de cette histoire. Les deux personnages principaux, Zehlendorf et Dahlem, ne sont pas trop idéalisés afin de rappeler leurs failles intérieures. Les plans sont presque toujours cadrés de très près sur chacun des protagonistes. Un seul panoramique est présent dans l’album, ce qui accentue l’atmosphère intimiste. Les traits de Dahlem évoquent la douceur d’un dur au cœur tendre.

 

Si les illustrations demeurent toujours d'une grande chasteté, elles possèdent pourtant une dimension érotique.

 

 

« C’est qu’un gosse. Je vais pas bander pour lui. » (planche 32)

 

Les sourires sont particulièrement bien réussis. Les personnages principaux (Zehlendorf / Dahlem ; Sony / Dahlem) se regardent et montrent un contact différent, à un autre niveau que le contact purement sexuel. Même si ces hommes sont froids d'apparence, ils ne se prennent jamais trop au sérieux.

 

L'humour, qui veut dire aussi absence de complaisance intra muros, est aussi judicieusement disséminé dans les 46 planches.

 

 

Un album qui rend hommage à Querelle : la mécanique du récit policier y est d'une belle précision. Comme Fassbinder, Frédéric Lère a compris le plus important : la nature mythique, sacrée, de ce Berlin/Brest du crime entre trop beaux garçons…

 

■ Éditions Futuropolis, Collection Hic et Nunc, 1984, ISBN : 2737653819

 

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