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Le silence du corps, Guido Ceronetti

Publié le par Jean-Yves Alt

Misères des chairs, maladies vénériennes, monstrueux enfantements, défécations putrides, plaisirs infâmes... Le livre de Guido Ceronetti développe la noire liturgie du corps qui s'avorte dans les douleurs, les miasmes, les cris muets de la chair accablée.

Le silence du corps, par toutes voies, dissèque l'entreprise de mort qui est en nous et au cœur de la société, l'image du corps humain, et désigne entre tous le crime du sexe.

Silence du corps ? Pourtant il parle... Certes, sa langue n'est pas de mots. Ce sont maladies, convulsions, dégoûts, souffrances intimes, déjections, pulsions... qui illustrent le dialecte corporel.

De la langue du corps, Ceronetti a voulu dresser une sorte de dictionnaire, et sa grammaire.

L'auteur invite à une descente aux enfers, au cœur de la vile carcasse de chairs déchaînées :

« Même la vie la plus pauvre et désolée est un drame eschyléen si l'on pense à la tragédie des fonctions physiologiques, aux murmures des sécrétions, au silence des armes, aux efforts de la mémoire, aux hésitations de la voix, au sang qui tourne, aux miasmes mortels, aux rixes entre micro-organismes, aux guerres spermatiques, aux éruptions cellulaires, aux maux contagieux des nerfs, aux prédestinations biochimiques, au fatum qui, peu à peu, vous introduit dans la maladie finale, aux plaies, aux furoncles crevés, aux serpents de la folie, aux chiennes enragées de la faim. »

Puisque le corps parle dans la douleur et l'horreur, même lorsqu'il s'agit du plaisir, Ceronetti s'est adonné à une savante et sélective exploration des ouvrages médicaux, des rapports de médecins, des plus antiques quand la médecine tenait encore de la sorcellerie, des pratiques religieuses, des aphorismes philosophiques, des rites démoniaques… aux plus modernes.

Cosmologies, et mythologies, grimoires moyenâgeux, textes sacrés, recettes de "bonne femme"... :

« Celse, au sixième livre, conseille pour les rhagades anales le repos et les bains de siège chauds. Ensuite avec deux œufs durs, mais de pigeon, dont on a enlevé la coquille, tandis qu'on est dans le bain chaud, on frotte doucement, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, la partie malade. Une douceur pour notre pauvre cul ! Anus quoque muta taediique plena mala recipit... »

Les maladies ne sont pas le seul objet du « Silence du corps » : les plaisirs, du sexe comme de la table, le sont aussi. Il est vrai que les plaisirs sont souvent, si ce n'est toujours, source de souffrances et de maladies diverses...

Les notes de Ceronetti les plus séduisantes sont celles qui traitent du plaisir du sexe. Et l'homme, et plus encore la femme, ne sortent pas grandis : tout les accable. Ceronetti est à l'égard de la femme, dans son corps comme dans sa jouissance, d'une rare monstruosité :

« Un nécrophile modéré peut fort bien se contenter du lit d'une femme très frigide. »

Si le corps humain croupit dans sa propre décomposition, à son image même, le corps social, la société nourrit les mêmes maladies, s'agite de semblables convulsions, hurle sous le choc d'identiques souffrances. Car Ceronetti, au travers des puanteurs humaines, désigne la société.

Le monde est un gigantesque corps attaqué de l'intérieur : ses organes que sont les hommes se livrent à des luttes destructrices, tarissent les fleuves, gaspillent les richesses naturelles, vicient l'air, et ont inventé la bombe, menace d'infarctus mondial.

Le silence du corps dénonce l'homme dans son corps mais aussi dans ses actes.

Le silence du corps crie : « Nourritures terrestres, je vous hais ! ». Ceronetti serait donc l'anti-Gide ?

Loin de conduire au rejet des choses du corps, ce livre est tel la pierre philosophale qui change en or le plomb : sa prodigieuse descente aux enfers lave et rend vierge à nouveau, pour la jubilation renouvelée des corps.

■ Editions Le Livre de Poche/Biblio essais, 1988, ISBN : 2253046604

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