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Les feluettes ou la répétition d'un drame romantique, Michel-Marc Bouchard [théâtre]

Publié le par Jean-Yves

Au Québec, on nomme les garçons fragiles, sensibles et sentimentaux, les « fluets », terme dont est tiré le titre de la pièce. Une histoire d'amour romantique entre deux garçons, avec des thèmes douloureux : rigorisme religieux, passion frustrée, folie, crime, prison, mort…

 

1912. Dans une pension catholique pour garçons au bord du lac Saint-Jean, Simon et Vallier répètent sous l'œil caressant du père Saint-Michel « Le martyre de saint Sébastien » de d'Annunzio. L'amour qui naît entre les deux adolescents suscite la jalousie perverse de leur camarade Bilodeau, qui secrètement épris de Simon, les dénonce. Les deux garçons décident de mourir ensemble dans un incendie. Vallier meurt. Simon se réveille à l'hôpital ; il fera de la prison. 

 

Quarante ans plus tard, Simon et d'autres anciens prisonniers rejouent cette passion juvénile qui a sombré dans le drame devant Bilodeau devenu évêque, spectateur forcé de son désastre.

 

Simon vieux : « J'ai moisi en dedans pendant des années pour quelque chose que j'ai pas faite ! Y'a rien qu'une personne au monde qui sait c'qui s'est réellement passé un matin du mois de septembre de 1912. »

Monseigneur Bilodeau : « Je ne comprends rien à ce que vous dites ! » (p. 22)

 

Pendant quarante ans, Simon a gardé le silence sur les griefs qu'il a nourris à l'égard de Monseigneur Bilodeau :

 

Simon vieux (Impulsif) : « T'as peut-être oublié mais moi, c'est inscrit dans ma tête, ma chair, mes tripes, dans mon cœur, dans mon âme… Toutes les cochonneries que t'as dites sur mon compte... » (p. 20)

 

Cette pièce attaque ouvertement la religion catholique. Il faut se rappeler qu'au début du XXe, l'Eglise, avant d'être un mouvement religieux, était impliquée politiquement comme aujourd'hui les intégristes islamiques. Elle se servait de la morale pour faire tenir la population tranquille. Ce pouvoir de l'Eglise est représenté par l'évêque Bilodeau qui se dissimule derrière tout son charabia pour masquer ses frustrations.

 

Monseigneur Bilodeau : « Que Dieu me pardonne, qu'il me pardonne les sacrements que mes mains ont pu bénir. Qu'il me pardonne. (Temps) Je ne comprenais pas la force qu'il y avait entre vous. Cette force qui vous avait fait surmonter le fouet, le reniement d'un père, les humiliations publiques, la mort d'une mère, l'abandon d'une vie meilleure ailleurs, d'une richesse ailleurs... Cette force qui vous menait jusqu'à la mort. Je croyais pouvoir posséder cette force en fuyant avec vous mais… tu m'as refusé jusqu'à la dernière seconde pour le Feluette. (Il monte sur la scène) J'ai réussi à ouvrir la porte du grenier. Tout était en flamme. Vallier et toi, vous étiez enlacés, agonisants. Je me suis approché de toi… Je t'ai séparé des bras de Vallier et je t'ai traîné à l'abri du feu. Je suis retourné pour chercher Vallier… mais tout près de lui… les "jamais", que tu avais prononcés, se répétèrent avec violence. "Jamais Bilodeau ! Jamais ! Jamais !". J'ai fait demi-tour... Je l'ai laissé là... J'ai refermé la porte. C'était Sodome qui brûlait et j'étais Dieu qui vous punissait en te laissant vivre, en laissant mourir Vallier. » (pp. 123-124)

 

Devant Monseigneur Bilodeau, le vieux Simon parle du désir homosexuel. Sur scène, Simon rejoue la scène où les deux jeunes garçons étaient nus dans une baignoire :

 

Monseigneur Bilodeau : « Non ! »

Ils s'enlacent. Ils se caressent.

Simon vieux (Emu mais impulsif) : « Regarde-les s'aimer, Bilodeau. Regarde-les ! Regarde ce qui t'a rendu malade dans le grenier du collège ! »

Monseigneur Bilodeau : « Je vous en supplie ! » (p. 105)

 

Bilodeau comprend que son pouvoir d'homme d'Eglise ne lui sera plus d'aucune aide. Simon se retrouve en position de force pour obtenir de l'évêque les éléments qui lui manquent pour comprendre totalement son destin :

 

Simon vieux : « Pourquoi tu m'as pas laissé mourir avec lui ? »

Monseigneur Bilodeau : « Je voulais que tu penses à moi. De n'importe quelle manière, je voulais que tu penses à moi et je savais qu'en prison, tu ne cesserais de penser à moi. Et j'ai réussi. (Temps) Je t'ai aimé au point de détruire jusqu'à ton âme. »

Le Vieux Simon s'approche de lui et le menace d'un poignard.

Monseigneur Bilodeau : « Maintenant que mon destin s'accomplisse ; que des mains d'hommes me tuent (Les autres acteurs le menacent également d'un poignard. Il déboutonne sa soutane) Tue-moi ! Tue-moi ! » (p. 124)  

 

Derniers mots prononcés par le vieux Simon à l'adresse de l'évêque :

 

« Je te déteste au point de te laisser vivre. » (p. 124)

 

■ Editions Leméac (Montréal), 1992, ISBN : 2760901696

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