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Louis Massignon et les saints apotropéens par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je cherche mes frères qui sont perdus. »

(Marie des Vallées, 1656)

 

L'Herne vient de consacrer un cahier à Louis Massignon (1883-1962), qui fut le maître de l'islamologie contemporaine et dont la vie, vouée aux humbles, aux opprimés, aux persécutés, fut inspirée par l'exemple de Gandhi (1). Dans son grand ouvrage, La Passion d'Al-Hallaj, il a réhabilité ce « martyr mystique de l'Islam », mort crucifié en 922 de notre ère pour avoir, dans les souks de Bagdad, prêché Dieu comme l'Unique Désir et l'Unique Vérité.

 

Visiteur des prisons, professeur au Collège de France, Massignon, le « cheikh admirable » (le mot est de Jacques Berque) allait donner des leçons d'alphabet arabe aux enfants Nord-Africains des bidonvilles. Poussé par sa foi agissante, en 1917, il était entré à Jérusalem aux côtés de Lawrence d'Arabie. Il ne se lassait pas d'intervenu en faveur des persécutés – qu'ils fussent le sultan Mohammed V, les ouvriers Nord-Africains et les torturés d'Algérie, les Malgaches, les fusillés Vietminh de 1951, les Bantous et les martyrs de l'Ouganda, comme les Noirs d'Amérique et d'Afrique du sud. Un jour, dans une réunion publique, son exposé sur la cause algérienne lui valut d'être jeté à terre, frappé, piétiné. Il se contenta de répéter le vers de Hallaj : « Tuez-moi mes compagnons : 'dans nia mort est ma vie. »

 

Massignon voit dans l'histoire une solidarité, réelle et efficace, des misères de la masse, avec la souffrance réparatrice de quelques âmes héroïques, substituées « apotropéennes ». Apotropéen vient du grec atropein qui signifie détourner. Les saints apotropéens sont ceux qui, selon la mystique, musulmane, détournent des hommes, par leur sainteté, les maux qui peuvent les frapper de la part de Satan ou de la justice vengeresse de Dieu. Hallaj, le saint excommunié, enseignait que, toutes les minutes, Dieu, par un saint, purifie 70.000 justes ; un de ses aînés, Ali-ben-Murvaffaq déclarait qu'au jour de Arafat, parmi 600.000 pèlerins rassemblés, Dieu se suffisait, pour leur pardonner, d'y trouver six justes : ce qui remémore, note Massignon, la prière d'Abraham sur la Cité de perdition, Sodome.

 

Sa vocation pour la compassion réparatrice et le sacrifice de substitution, Massignon la tient de Huysmans, qui a attiré son attention sur les âmes compatientes.

 

Huysmans lui a livré, « afin de le transmettre aux autres, le secret, l'honneur fraternel des camarades de travail, la participation, par la substitution mystique, du pécheur converti à la souffrance de son frère impénitent ».

 

C'est sainte Lydwine (Schiedam, 1453), qui, grâce à Huysmans, a mené Massignon au seuil (je le cite) de « cette science féminine de la compassion dont nos meilleurs psychologues de la colonisation, empêtrés dans leur paternalisme de mâle, ont tant méconnu l'inestimable valeur ».

 

Ainsi figure-t-elle, comme Abraham, dans le Calendrier des Saints et Serviteurs de Dieu qu'il invoquait quand il priait, j'oserai dire, pour nous.

 

Je citerai seulement quelques-uns de ces saints : saint Basile, saint Sébastien, saint Benoît, sainte Marie l'Egyptienne, sainte Jeanne d'Arc, saint Elie, sainte Magdeleine, Notre Dame de la Salette, saint Jean de la Croix, saint Lazare, saint Jean.

 

Et voici quelques serviteurs de Dieu qui n'ont pas encore été l'objet d'un jugement de l'Eglise : Armand de Rancé, Marie Stuart, Anne-Catherine Emmerich, Marie des Vallées. Jérôme Savonarole...

 

Mais le premier de la série des figures souffrantes, « apotropéennes » – parmi lesquelles il faut ranger Hallaj et Charles de Foucauld – c'est Abraham. Sa prière compatissante face à Sodome, la cité perverse et désespérée au seuil de la damnation, repose en effet sur la notion biblique et chrétienne de substitution, fondée sur la solidarité de tous les hommes en Adam (et plus tard dans le Christ) ainsi que sur la réversibilité du bien et du mal. Or, comme le note Massignon, « depuis la grande prière d'Abraham, nul n'a plus osé prier en bloc pour Sodome ».

 

C'est dans ses « Trois prières d'Abraham » que la pensée de Massignon atteint son maximum d'intensité mystique :

 

1) La Prière sur Sodome (ronéotypée seulement deux fois, à Paris, 1929 et 1949)

2) L'Hégire d'Ismaël, Tours 1935 (hors commerce)

3) Le Sacrifice d'Isaac, paru dans Dieu Vivant, n°13, Paris, 1949.

 

Abraham est tout à la fois le modèle des Patriarches, le père de tous les croyants, le pèlerin par excellence et le premier héros de l'hospitalité.

 

Il est né à Ur, en Chaldée. Il a 75 ans quand il épouse Sara. L'Eternel lui dit : « Quitte ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t'indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple. » Il quitte alors sa terre natale et la tombe de son père. Ses devoirs sont ceux d'un hôte en terre étrangère.

 

Or Massignon a reçu l'hospitalité des Arabes qui sont la branche Ismaélienne des descendants d'Abraham. Il en a connu la force toujours vivante. En mai 1908, en Iraq, des Arabes, ses hôtes, lui ont sauvé la vie au nom de Dieu, et cette hospitalité l'a ramené à Dieu. L'hospitalité a un fondement religieux et elle sera au centre de toutes ses prises de positions politiques : « C'est sur l'Hôte (l'avons-nous reçu, vêtu, nourri ou non ?) et par l'Hôte qu'à la fin des fins nous serons jugés. »

 

On sait comment Sara, en Égypte, fit la fortune d'Abraham en devenant la Marquise de Pompadour de Pharaon. Mais elle était stérile et, vers la fin de sa vie, voyant qu'elle ne donnerait pas de fils à Abraham, elle poussa dans sa couche une servante au grand cœur, Agar, une Égyptienne. A peine Agar est-elle enceinte que la jalousie fait de Sara une vraie furie. La pauvre Agar donne pourtant à Abraham un fils : Ismaël. Mais sa victoire est de courte durée : à 90 ans Sara trouve le moyen de ramener son époux dans sa couche. Et elle accouche d'un fils : Isaac. Immédiatement, elle fait chasser Agar et Ismaël. Abraham exile donc son aîné avant d'offrir son puîné en sacrifice.

 

C'est avec les larmes d'Agar, les premières larmes de l'Ecriture, que commence l'histoire du peuple arabe. « L'arabe, a dit Massignon, est la langue des larmes, de ceux qui savent que Dieu dans son essence est inaccessible et que tout est bien ainsi. S'Il vient à nous, c'est comme un Étranger, qui rompt notre vie normale à la manière d'un intervalle délassant du travail ; et Il passe. » (2)

 

Par conséquent il faut retourner à l'Orient arabe, qui seul a le don des larmes nécessaires à la résurrection paradisiaque. Tu ne ressusciteras que si quelqu'un pleure sur toi...

 

Dans le cahier de L'Herne, Gabriel Bounoure montre qu'il faudrait au croyant, pour le soutenir dans son rôle de témoin, un don spécial lui permettant de concevoir Dieu comme une femme aveuglément.

 

« Le moi viril, tendu sur lui-même par le serment et armé de critique, a besoin qu'une autre partie de lui-même imite cet évasement des lys qui s'ouvre à la rosée, à cette salive du ciel : c'est dire que le témoin idéal serait celui dont l'étrange complexion réunira en lui la dureté active de l'homme et la tendre passivité féminine, celui qui fera jouer en lui le serment masculin et le vœu de la femme. Or chacun sait que ce privilège de structure est celui des poètes, des prophètes, de ceux en qui parle le sacré. Celui qui dispose du pouvoir poétique et du sens du sacré observe en lui l'union d'un esprit mâle épris de la pureté de l'Un et d'une sensibilité de femme, ouverte aux présences flottantes sur les cimetières, prête à se donner aux larmes de l'universelle compassion. » (Gabriel Bounoure)

 

Le Prophète Mohammed lui-même paraît avoir eu pour son affranchi Zeïd-Bin-Haritha un attachement platonique. Et c'est à un Poète, le persan Roumi, que Massignon a emprunté ce quatrain qui résume son œuvre :

 

« Quelqu'un, dont la beauté rend jaloux les Anges,

Est venu au petit jour, et il a regardé dans mon cœur.

Il pleurait, et je pleurai jusqu'à la venue de l'aube ;

Puis il m'a demandé : « De nous deux, dise qui est l'amant ? »

 

Dans les appels de Massignon pour le rapatriement des Agaréniens exclus de l'Amour, il y a la même violente compassion que dans les prières d'Abraham pour que des substituts sauvent les damnés de Sodome. Quiconque affirme une vérité, pensait-il, doit se faire du même coup l'hôte de toutes les vérités, le compatient de tous les condamnés, de tous ceux qu'on a réduits au silence et qu'on n'a pas voulu entendre. Mais il est temps de revenir aux aventures d'Abraham. Reprenons-les à Hébron, avant l'Hégire d'Ismaël.

 

Un jour, sous l'arbre, chêne vert ou térébinthe, de Membré (Abraham reçoit trois anges ; et parmi eux se trouve Yahvé. Sa parfaite hospitalité les induit à le tenter : Abraham, pourvu d'une postérité, va-t-il continuer à veiller sur les Cananéens de Sodome, alliés de son neveu Lot ? Ou bien va-t-il se désintéresser du pacte de fidélité quand il apprendra que les gens de Sodome et les Hittites de Syrie ont institué des lois rendant la sodomie licite ? (Dès le temps d'Abraham, la prostitution sacrée existait à Ur.) On lui annonce que l'Eternel a décidé de détruire la Cité de perdition.

 

Alors – je cite Massignon – « Ce qu'Adam n'avait pas su être, devant Eve tentée, en Paradis, Abraham le devient en présence de Sodome coupable : Père de tous les croyants, aïeul prédestiné de l'Eglise. »

 

Il est venu dans cette terre comme un étranger, comme un hôte. Les Cananéens ont été ses hôtes, bien qu'il ait su se garder pur de tout contact avec Sodome, « refusant, elle riche, lui pauvre, de s'y abriter, et vainqueur, d'accepter d'elle aucune part du butin reconquis ». Mais l'hôte est et demeure sacré. C'est pourquoi, à Hébron, où il vient de circonscrire Ismaël et de s'entendre promettre Isaac, il entre en contestation avec Dieu et mène avec lui, obstinément, une négociation sublime pour sauver la Cité maudite :

 

— S'il reste cinquante Justes parmi les pécheurs, doivent-ils périr ?

— En trouveras-tu cinquante ? demande Yahvé.

— Quarante-cinq ? propose Abraham.

— Va pour quarante-cinq ! Quels sont-ils ?

— Et quarante ?

 

Léon Bloy admirait l'obstination d'Abraham : Dieu par lui est vaincu six fois, après quoi il cesse de parler à Abraham, comme s'il craignait d'être vaincu une septième !

 

« Cinq fois il s'attaque à Dieu en duel, pour les sauver, dit Massignon, il ne réclame pas son neveu Lot qui est leur hôte ; il prie pour toute leur Cité ; dix justes seulement, et Sodome ne serait pas brûlée. En cette soirée, sa prière, ébauche de l'intercession mariale, s'élève parfaitement pure et sainte ; le sein d'Abraham tressaille ; l'ami de Dieu est mûr pour les dernières angoisses de l'amour ; il assiste au décret divin, au seuil de la damnation. »

 

Hélas ! à Sodome il ne restait pas dix justes, il n'en restait qu'un seul, Lot, le neveu d'Abraham. Deux anges se présentèrent chez lui pour lui conseiller de fuir au plus vite, avec les siens, la ville condamnée.

 

A peine sont-ils à Sodome, où ils ont été reçus par Lot, que les gens de Sodome cernent la maison et exigent de Lot qu'il livre ses hôtes, afin d'abuser d'eux. « Ne t'avions-nous pas interdit d'accueillir aucun hôte, ange ni homme ? » C'est le reniement de l'hospitalité qui est demandé à Lot.

 

Celui-ci ne cède pas : Prenez plutôt mes filles, qui sont vierges, propose-t-il. Mais les pauvres filles étaient vouées à un autre destin. Aussi les anges, Abraham, Lot, ses filles, sa femme (cette vaine curieuse, dont l'indiscrétion à l'égard des Sodomites sera justement châtiée), tous fuient Sodome sur qui, le 16 abib (nisan), à l'aube, tombe la pluie de feu.

 

« Sodome, dit Massignon, ce sont les pécheurs endurcis, les réprouvés... La Cité de la fausse hospitalité, qui a voulu abuser des anges, donc la Cité du péché conte l'Esprit Saint..., la Cité qui s'aime elle-même en un narcissisme partagé, qui se refuse à la visitation des Anges, des Hôtes, des Etrangers ou qui veut en abuser. C'est l'hospitalité humaine que son crime viole. » Le crime de Sodome est l'antitype de la vocation d'Abraham.

 

Ce qui fait l'étrangeté de la Prière sur Sodome, c'est que Massignon se fait de Sodome une image très sombre. Il rejette le rêve que Platon prête à Socrate d'une immortalité presque mystique, partagée, à travers une admiration esthétique raffinée. Il rejette l'amour adhrite de certains musulmans, une résignation hautaine à souffrir l'esclavage charnel sans y céder, à se suffire d'un signe, d'un simple regard sur la beauté de jeunes chrétiens, symboles des chansons du paradis promis. Il subit l'influence des idées des médecins d'autrefois sur la dégénérescence, reprend à son compte l'idée de « genèse démoniaque » de théologiens médiévaux. Il va jusqu'à essayer de justifier les rigueurs du Moyen-Age. Mais la rigueur poussée à ses limites se change en son contraire. Ce retournement dialectique s'opère grâce à la notion de substitution, qui fait figure, comme le Pari de Pascal, d'argument désespéré.

 

« S'il ne faut pas pourtant désespérer de trouver, parmi de tels rescapés, dix pénitents prédestinés à la solitude spirituelle totale, à la nudité de la mémoire, à la conformité par la foi à Dieu seul, il faut d'abord que l'on prie et souffre pour eux tous – en silence et à leur insu – en union intime avec Jésus Crucifié, dans la communion de toute l'Eglise ; et spécialement avec les quelques âmes, solitaires et contemplatives, Trappistes et Chartreux, « Madeleines » pénitentes du Bon Pasteur, stigmatisés et compatients isolés à qui Dieu donne ici-bas la passion cachée d'intercéder devant Sa face, comme fit Abraham, jusqu'au bout : avant que le feu de Sa justice flambe ».

 

Massignon a tellement cherché à ce que justice soit faite à tous les désavantagés, à tous les opprimés, au nom de l'Unique Innocent condamné à mort, qu'il espère finalement que les damnés de Sodome – malgré l'idée injuste qu'il s'en fait – seront sauvés par des substituts apotropéens :

 

« N'y eût-il dans la Cité maudite que dix justes, et elle serait sauvée. Cette prière d'Abraham plane toujours au-dessus des sociétés de perdition pour y susciter ces dix justes, afin de les sauver malgré elles. Et il faut bien qu'elle les y trouve, de temps en temps, pour que le feu du ciel, comme pour Capharnaüm, les épargne. »

 

(1) L'Herne, 520 p. Prix : 58 F. Illust.

(2) Comment ne pas faire le rapprochement avec le beau film de Pasolini, « Théorème » ?

 

Arcadie n°205, Serge Talbot (Paul Hillairet), janvier 1971

 


Un écrit mystérieux et déconcertant : la prière sur Sodome par Louis Massignon

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