Fragments d'un discours érotique

 

Si « Le mariage de Bertrand » est un recueil de nouvelles érotiques, l'érotisme n'est pas seulement son propos ; propos qu'il est évidemment difficile de cerner en totalité, à travers les différents textes aux intrigues éclatées et dont l'écriture – maniérée, dialectique, cérébrale – témoigne des riches variations. Néanmoins, la lecture de ces nouvelles suffit pour assurer qu'elles ne deviendront pas le script d'une série rose sur France 3. Car elles sont aussi le hurlement de colère d'un écrivain en révolte.

 

« La chaudière » possède une précision clinique qui ne manque pas de troubler l'ordre naturel et l'ordre social. Cette précision est une brûlante métonymie de l'objet aimé ; elle condamne le narrateur à la compulsion fétichiste, au ressassement inlassable et frustrant de l'image adorée. La manière anthropologique de raconter révèle la nécessité d'un refuge pour le narrateur : la photographie qui représente les facettes d'une seule obsession… raconter, se raconter… afin de croire à des amours exceptionnelles.

 

« Le potager » est une nouvelle érotique de la meilleure veine qui aborde de front l'obsession sexuelle d'un adolescent citadin, impatient de perdre sa virginité, ce qui donne d'admirables images troublantes, servies par une écriture somptueuse. Le narrateur aime les garçons, leur sexe. Il rencontre Nicolas, garçon de ferme, « bras fuselés comme des chaînes de forçat, poitrine saillant sous un maillot de corps étriqué rayé des bretelles d’une salopette, robuste autant qu'un baudet, tout rougeaud ». Nicolas sera le serviteur et le maître de toutes les débauches.

 

« Quand les gens aiment, ils sont ailleurs. Posez-leur la main sur l’épaule, c’est une griffe. » (Cœur de Pierre)

 

Avec « Terminus en gare de Sens » (ma nouvelle préférée), la main passe avant le verbe. Elle offre une fascination immédiate au point d'oublier l'autre qui se cache derrière son masque. Cette nouvelle rappelle que la vie est imaginaire et que coller le plus possible à cette dimension (qui va à l'encontre du social et de l'économique) est souvent la seule victoire possible. Affirmation hautement dangereuse puisqu'elle démolit les règles du jeu adulte.

 

« Les mains […] sont les muqueuses du désir. Elles sont le lieu du corps où l'intérieur et l'extérieur se joignent au détriment de tout mensonge. Le désir y lubrifie notre rapport à autrui, ou son absence nous laisse la peau rêche, c'est selon. »

 

Quand le corps nu se voit soudain assigner – dans sa figure isolée – la tâche d'assumer le désir... tel pourrait être le résumé de la nouvelle « Crime dans la cité ». Lorsque deux garçons font l'amour, ils ne le font bien que s'ils vivent ce moment comme une relation héroïque, c'est à dire en refusant de réduire l'acte sensuel à une matérialité totale. Cette nouvelle suggère qu'esprit et éros marchent ensemble, que l'intelligence de l'esprit et la liberté de la chair vont dans le même sens.

 

La jouissance de la lecture de « La queue du diable » naît dans l'alliage exubérant du trivial et du précieux, dans la culture de l'excès (dans le langage et dans les actes) : le sublime côtoie le dégoûtant et la plus basse luxure s'abouche avec l'amour de l'art.

 

Que désigne le « mariage de Bertrand », dans la nouvelle éponyme de l'auteur ? Satire d'une société people ? Je n'ai pas eu la perspicacité (?) à défoncer toutes les portes de cette nouvelle à clefs. Il y a pourtant – en creux – le portrait émouvant de Bertrand Delanoë.

 

Le projet de ce recueil de nouvelles n'est pas, me semble-t-il, seulement d'exciter le lecteur. C'est aussi un luxueux roman sur le temps, le désir et la quête sans issue d'un amour qui arracherait à la terre, à la mort. On peut très mal parler de l'art, on peut très mal parler du sexe... On peut aussi écrire un livre remarquable en parlant de la baise...

 

Mais quel écrivain de talent se cache sous le pseudonyme d'Essobal Lenoir ? La réponse est savamment codée et dissimulée dans « Une vie de lutte ».

 

■ illustration de couverture : Éric Raspaut, Éditions À Poil, collection À rebrousse Poil, mai 2010, ISBN : 978-2953629705

 


Avec ce premier recueil, Essobal Lenoir a su modifier les règles traditionnelles et la pesanteur du monde de l’édition. J'encourage mes lecteurs à commander « Le mariage de Bertrand » directement auprès des éditions « À Poil ». L'auteur se fera un plaisir d'y ajouter une dédicace.


Avant d'ouvrir ce recueil de nouvelles, le lecteur se réjouira d'avoir entre les mains, un livre, proprement façonné, imprimé sur du beau papier ; agréable au regard et au toucher. Il ne pourra qu'être fasciné (et peut-être amoureux) de ce Minotaure au sexe brutal qui orne la couverture et qui prépare aux nombreuses promenades érotico-philosophiques d'Essobal Lenoir. Avec une telle entrée, l'enthousiasme ne peut être qu'à son comble.

 

Le poil présent dans le logo des éditions « À Poil » m'évoque un spermatozoïde en route vers… des pages au goût de garçons et d'éclats de joie.


Lire aussi la chronique de Robert Vigneau, celle sur les Petits Mots de Cat

 

 

Publié dans : LIVRES
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    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

« Le mariage de Bertrand »

 

 

Essobal Lenoir

 


 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

 

 

Photographie de argentyk – 2004



Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 


 

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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

 

 

« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

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