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Mariages victoriens, Phyllis Rose

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Américaine Phyllis Rose a l'impertinence de percer l'intimité de cinq couples illustres de l'ère victorienne.

En ce temps-là, Victoria, la « petite grande dame », étendait sur Albion son règne qui durerait soixante-quatre ans ; en ce temps-là, les enfants appartenaient à leur père et, selon la loi, l'épouse était également la propriété de son mari.

Epoque prestigieuse de la littérature anglaise où, pour le meilleur et pour le pire, devant Dieu et l'archevêque de Cantorbéry, Mr. Et Mrs. Thomas Carlyle, Mr. et Mrs. Charles Dickens prononçaient le « I will » sacramentel.

Mais dans ce pays flegmatique où, sur le balcon de Buckingham Palace, Victoria et Albert pinçaient jusqu'aux larmes leur nombreuse progéniture, pour émouvoir la foule de leurs fans, les démons de midi, de l'adultère et du féminisme viennent soudain bouleverser l'orgueil et les préjugés, que la romancière Jane Austen avait si bien dépeints, à l'aube du XIXe siècle. Délaissant le pauvre John Taylor, son épouse Harriet s'éprend d'une passion, provisoirement platonique, pour l'affreux John Stuart Mill qui lui écrit des lettres de soumission désespérée, en français de surcroît.

De son côté, l'auteur du Moulin sur la Floss, George Eliot, manifeste à l'égard de l'institution du mariage la même indépendance que son homologue française George Sand. Toutefois, l'unique et tendre liaison que George Eliot entretient avec George Henry Lewes ne peut se comparer à la collection impressionnante d'amants auxquels la dame de Nohan ouvre sa porte et ses bras musclés.

Quant à Charles Dickens, sa vie conjugale avec Catherine Hogarth est aussi féconde et prolifique que son œuvre littéraire, jusqu'au jour où, à quarante-trois ans, il se « laisse leurrer par l'espoir fallacieux de refaire son existence ».

Phyllis Rose, qui prête à la vie la couleur de son patronyme, déclare non sans esprit au sujet de Dickens : « Le mariage lui apporta une aide précieuse. Sa maison était bien tenue, ses besoins sexuels et son désir de compagnie étaient satisfaits ; il n'avait plus à perdre son temps à faire la cour aux unes et aux autres, à se désespérer des échecs, à dénicher la perle rare, à fantasmer. »

Car si, à la même époque, on applique à Balzac ce mode d'emploi, cet ABC de l'inspiration littéraire, on s'étonne qu'il ne soit pas resté un obscur plumitif : vie déréglée confondant le jour et la nuit, recherche effrénée de la femme idéale, de grisette en grisette, de duchesse de Castries en comtesse polonaise ; or de ses propres attentes, de ses propres frustrations naissent ses géniales figures de vieilles filles étiolées, ou de femmes abandonnées.

■ Mariages victoriens, Phyllis Rose, Editions Albin Michel, 1988, ISBN : 2226198946

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