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Méditations spinozistes par André Claude Desmon

Publié le par Jean-Yves

Nous avons vu que le principal tort des « morales de l'idéal » était d'édicter des impératifs moraux sans se préoccuper des exigences et des possibilités réelles de la nature humaine et sans se soucier, non plus, des divergences de goûts ou de tendances qui peuvent exister entre les individus. Mais là ne s'arrêtent pas les funestes conséquences du recours aux idéaux moraux. En particulier Spinoza leur reproche, en plus de leur fausseté, leur caractère néfaste et dangereux. Ils conduisent, en effet, à des morales tristes, purement négatives, qui ne savent qu'énoncer des interdictions, et qui, par leur sévérité rebutante, brisent l'élan des individus vers le bien. Or la morale ne doit pas être un frein, mais un tremplin, non pas une source de tristesse, mais une source de joie. Toute l'éthique de Spinoza pourrait se caractériser par un hymne à la joie. C'est sur cet aspect de l'œuvre que nous voudrions méditer maintenant.

 

Lorsqu'il est armé de son modèle de perfection idéale, auquel il attache une valeur absolue, le moraliste tend très vite à l'utiliser avec une rigueur, une intransigeance, voire même un fanatisme qui excluent toute indulgence, puis à devenir un redoutable censeur pour ses concitoyens. Persuadé qu'il détient la vérité, loin d'étudier de fort près la nature humaine et ses multiples particularités, il prétend au contraire imposer à tous les mêmes devoirs, les mêmes obligations. Bien plus, loin de respecter et d'aimer cet homme qu'il prétend conseiller et conduire au salut, il passe son temps à le critiquer, à le rabaisser, à le tourner en dérision. On en arrive ainsi à une morale toute négative uniquement préoccupée de condamner et de brimer : c'est la sévérité de la censure qui devient le critère de la vertu.

 

« Les philosophes, nous dit Spinoza, conçoivent les affections qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c'est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s'élever au faîte de la sagesse, prodiguant toutes sortes de louanges à une nature humaine qui n'existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes, en effet, non tels qu'ils sont, mais tels qu'eux-mêmes voudraient qu'ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d'une Éthique, ont écrit une satire... » (5)

 

Nous reconnaissons là le portrait de ceux qui, lorsqu'ils sont en face de goûts différents des leurs, sont toujours prêts à prononcer les mots de « vice », « perversion », « péché ». Ils n'ont jamais cherché à comprendre ni même seulement à connaître et à observer, mais déjà ils ont jugé et tranché définitivement. Ils ne connaissent, ils ne veulent connaître, qu'une seule façon d'aimer : la leur. Et encore, n'est-ce pas bien sûr ! Car le tabou qu'ils ont placé si haut dans le ciel de leurs valeurs morales les aveugle peut-être sur leur propre compte et les empêche de prendre conscience de leur vraie nature. N'allons pas jusqu'à supposer qu'ils soient hypocrites. Mais ne peut-on penser que leur hargne, leur acharnement à condamner, leur méchanceté parfois, sont fort suspects ? Avec une grande finesse psychologique qui annonce la découverte de Freud, Spinoza nous avertit de se méfier tout particulièrement des moralistes tristes qui n'ont que la condamnation à la bouche. Souvent une extrême sévérité pour les « vices » n'est rien d'autre que le dépit de ne pouvoir en faire autant. Il peut y avoir beaucoup de mauvaise foi chez les censeurs les plus sévères.

 

« Il est donc certain que ceux-là sont les plus désireux de gloire qui parlent le plus haut de son mauvais usage et de la vanité du monde. Cela d'ailleurs, n'est pas le propre des ambitieux mais est commun à tous ceux à qui la fortune est contraire et qui sont intérieurement impuissants. Quand il est pauvre l'avare aussi ne cesse de parler du mauvais usage de l'argent et des vices des riches. » (6)

 

De notre côté nous savons bien ce que valent certaines répulsions trop haut et trop souvent proférées ! Mais ne nous attardons pas davantage dans les zones troubles du refoulement. Accordons à notre censeur le bénéfice du doute et supposons que sa sévérité est due, non à d'obscurs désirs non avoués, mais seulement à son étroitesse d'esprit. Mais alors, demandons-nous, où est le bénéfice de son attitude ?

 

Que gagne-t-on à avoir toujours le nez penché sur ce qui, dans l'humanité, sent le plus mauvais ? Y a-t-il tellement de profit à toujours méditer sur le mal ? Ne faut-il pas au contraire voir dans cette méditation morbide une source de découragement et de dépression ? Le mal n'est pas tellement rare dans le monde que je ne puisse rapidement en rencontrer le spectacle, mais en retirerai-je autre chose que de l'affliction et de la tristesse ? Lorsque le pauvre « ne cesse de parler du mauvais usage de l'argent et des vices des riches » il ne fait qu'ajouter à la tristesse de son état une nouvelle source de tristesse, ce qui montre « aux autres, qu'il prend mal non seulement sa propre pauvreté, mais la richesse d'autrui » (7).

 

La pensée du mal est donc une erreur. Il est malsain de se complaire dans le spectacle de ce qui est mauvais. Cela ne peut engendrer qu'aigreur, dépit ou affliction. Voilà encore un enseignement spinoziste que nous déplorons de ne pas voir davantage respecté autour de nous. Les censeurs de l'homophilie, en effet, ne savent que mettre eu avant les abus, les dépravations, les vices. Qu'espèrent-ils par là ? changer ce qui est ? transformer par la grâce du mot « vice » le naturel ou volontaire ? Ne voient-ils pas, au contraire, qu'en ne soulignant que les aspects négatifs – malheureusement réels et trop réels ! – ils ne font que détourner les homophiles des dimensions positives de leur tendance et les enfermer dans le vice comme dans un destin ? En face de cela Spinoza nous donne une magnifique leçon d'optimisme. Pour lui, en toute affection, quelle qu'elle soit, il y a un aspect positif qu'il suffit de dégager et de cultiver pour que cette tendance soit sauvée.

 

« Si, par exemple, quelqu'un voit qu'il est trop épris de gloire, qu'il pense au bon usage qu'on peut en faire et à la fin en vue de laquelle il faut la chercher, ainsi qu'aux moyens de l'acquérir, mais non aux mauvais usages de la gloire et à sa vanité, ainsi qu'à l'inconstance des hommes ou à d'autres choses de cette sorte auxquels nul ne pense sans chagrin. » (8)

 

Mais dénoncer les caractères négatifs des morales de l'idéal, montrer leur partialité et parfois leur intransigeance inhumaine, révéler la mauvaise foi possible des censeurs les plus sévères, stigmatiser la méditation du mal comme malsaine et néfaste, tout cela ne suffit pas encore : il faut aller plus loin, pousser jusqu'au bout la critique et éliminer de la morale tout élément négatif. Or toutes ces morales de l'idéal reposent sur une négation fondamentale, celle de la valeur de la nature humaine : pour elles la nature humaine est originellement viciée et rien de bon ne Peut spontanément en sortir. La vertu, le bien, ne se rencontrent qu'à l'issue d'une lutte contre les penchants naturels, et la vie morale ne peut se concevoir que comme un combat perpétuel entre deux parties de soi-même, la bonne et la mauvaise. C'est cette division de l'individu contre lui-même que Spinoza ne peut admettre (8).

 

Pour lui le problème de la valeur primitive de la nature humaine ne doit pas se poser en termes de bon et de mauvais, mais seulement en termes d'être : l'homme vaut parce qu'il est et il vaut ce qu'il est. L'homme est une réalité naturelle exactement au même titre que les autres réalités naturelles, et il faut en rendre compte uniquement par les voies naturelles sans faire intervenir une prétendue malédiction qui le mettrait en désaccord avec les lois de la nature.

 

« Ceux qui ont écrit sur les Affections et la conduite de la vie humaine semblent, pour la plupart, traiter non de choses naturelles qui suivent les lois communes de la Nature mais des choses qui sont hors de la Nature. En vérité, on dirait qu'ils conçoivent l'homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Ils croient, en effet, que l'homme trouble l'ordre de la Nature plutôt qu'il ne le suit, qu'il a sur ses propres actions un pouvoir absolu et ne tire que de lui-même sa détermination. Ils cherchent donc la cause de l'impuissance et de l'inconstance humaine, non dans la puissance commune de la Nature, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine. » (9)

 

Tout ce que les hommes sont et deviennent peut donc, et doit être, expliqué par les lois de la nature.

 

« Rien n'existe dans la Nature qui puisse être attribué à un vice existant en elle. » (10)

 

Dès lors qu'il n'y a pas divorce entre l'homme et la nature, la morale ne saurait à aucun prix prendre l'aspect d'un combat de l'homme contre ses goûts et ses penchants spontanés. Elle n'a plus rien de négatif, et les notions de contrainte, d'interdiction, d'ascèse, etc. doivent être systématiquement éliminées. Loin de se déployer contre la nature, elle va dans son sens, elle en est l'épanouissement.

 

Nous n'examinerons pas les fondements métaphysiques d'une telle morale « naturaliste », mais nous pensons qu'il n'est pas inutile d'en dévoiler les principaux ressorts psychologiques.

 

Pour Spinoza, ce qui constitue chaque individu, ce qui le caractérise essentiellement, ce qui fait qu'il est, et qu'il est ce qu'il est, c'est un effort (un « conatus ») pour persévérer dans l'être (11). En langage moderne nous dirions une tendance à persévérer dans l'être. Cet « effort », ce « conatus », lorsqu'on le rapporte à l'âme seule, n'est rien d'autre que la Volonté ; mais lorsqu'on le rapporte à l'âme et au corps ensemble, il est l'Appétit. Quant au Désir, c'est l'Appétit en tant qu'il prend conscience de lui-même (12). Ainsi entre appétit, désir et volonté, il n'y a pas de différence de nature, mais seulement une différence de point de vue. La volonté n'a pas à lutter contre l'Appétit du corps puisque l'un et l'autre sont l'expression du même effort pour persévérer dans l'être. De même il est impossible que nous voulions ou que nous désirions quelque chose de mauvais, mais au contraire il faut dire que ce que nous voulons ou désirons est quelque chose de bon et cela, justement parce que nous le voulons ou le désirons. L'appétit considéré en lui-même n'est ni bon ni mauvais ; il est tout simplement et au titre d'une réalité naturelle qu'il serait stupide de vouloir contrarier. La vie morale ne se situe pas au niveau des goûts ou des tendances. Ceux-ci sont les émanations naturelles de notre être. Toute discipline ascétique qui prétendrait combattre un appétit naturel, le brimer et le frustrer de sa fin, serait, à proprement parler, une entreprise contre-nature.

 

Mais malheureusement l'homme n'est pas seul au monde, et ce dynamisme interne qui le constitue ne peut se développer libre de toute entrave. Parce qu'il est un être de la nature, l'homme est soumis aux lois naturelles et celles-ci lui sont tantôt défavorables, tantôt favorables. Principalement le corps subit des affections dont les causes nous sont extérieures. Ces affections retentissent dans l'âme sous forme de passions. Si l'affection du corps augmente la puissance de celui-ci, la puissance de l'âme en est augmentée d'autant, et nous éprouvons de la Joie ; inversement si la puissance du corps est diminuée, celle de l'âme l'est aussi et nous éprouvons de la Tristesse.

 

« Par Joie, j'entendrai donc, par la suite, une passion par laquelle Pâme passe à une perfection plus grande. Par Tristesse, une passion par laquelle elle passe à une perfection moindre. » (13)

 

Il y a donc un lien direct, immédiat, entre les sentiments de Joie ou de Tristesse et le passage à une perfection plus ou moins grande. Mais comme le but évident de toute morale est de nous faire accéder à une perfection supérieure, la vie morale est donc incompatible avec la Tristesse. Une morale triste ne peut être qu'une triste morale. La Tristesse n'a rien de positif : elle est l'indice d'un amoindrissement ; elle doit être éliminée comme un mal. La Joie, en revanche, est tout entière positive : le seul but à atteindre c'est l'épanouissement et le bonheur, et la morale authentique n'est rien d'autre que l'ensemble des moyens qui nous permettent d'atteindre ce but.

 

Nous voyons donc que Spinoza a éliminé toute négativité de la morale, tant au niveau du réel qu'à celui de la psychologie : la nature de l'homme n'est pas viciée et ses penchants naturels ne sont pas mauvais ; de plus, avoir une vie morale ne signifie pas avoir une vie triste, mais au contraire une vie pleinement épanouie. La morale spinoziste peut être définie comme une morale de la positivité radicale.

 

« Qui donc travaille à gouverner ses affections et ses appétits par le seul amour de la Liberté, il s'efforcera autant qu'il peut de connaître les vertus et leurs causes et de se donner la plénitude d'épanouissement qui naît de leur connaissance vraie. » (14)

 

Notre seconde méditation Spinoziste nous avait permis de découvrir un premier renversement indispensable à la constitution d'une Ethique homophile, celui de l'idéal au réel. Nous voyons ici que nous avons découvert un second renversement non moins indispensable, et qui découle d'ailleurs directement du premier, celui d'une morale négative à une morale positive, ou encore celui d'une morale Triste à une morale épanouie. Nous sommes fermement convaincus qu'une morale authentique doit conduire à l'épanouissement et au bonheur de l'individu. Nous sommes non moins certains que la morale sexuelle qui a cours dans la civilisation occidentale ne permet pas à tous les individus d'accéder à cet épanouissement et à ce bonheur. Déjà, pour tous, cette morale sexuelle apparaît singulièrement négative ; mais pour les homophiles particulièrement, elle est génératrice de conflits, parfois d'angoisse et de désespoir. Cette négativité ne peut être que le signe d'une déficience radicale. Il y a une faute dans la morale sexuelle traditionnelle, et cette faute consiste à placer le mal au niveau des tendances, au niveau de la nature humaine, au lieu de le placer là où il est, c'est-à-dire dans les conduites réfléchies par lesquelles nous assumons ces tendances. Si dès le départ, on pose que l'homme est mauvais, ou que telle ou telle tendance est « abominable », il n'y a plus d'issue : l'homme est enfermé dans sa malédiction et il n'y a plus d'espoir que dans un secours surnaturel. Si, au contraire, on réduit les tendances à des forces naturelles soumises au déterminisme de la nature elles échappent désormais aux catégories du bon et du mauvais, et le seul problème est alors d'utiliser le dynamisme de ces tendances de telle sorte qu'elles n'empiètent pas sur notre vraie Liberté, mais qu'au contraire elles participent à notre plein épanouissement.

 

Car poser comme indispensable le recours à une morale « naturaliste » – c'est-à-dire à une morale qui suppose que notre nature est originellement bonne – ne signifie pas-pour autant qu'on va permettre à toutes les tendances de se développer en nous à leur gré et d'une façon anarchique. Refuser les tabous et les interdictions n'équivaut pas à admettre n'importe quelle licence. De même, dire que la nature humaine est originellement bonne ne revient pas à nier l'existence du mal et à récuser la nécessité d'une Ethique. Ce serait de nouveau méconnaître la réalité. Le mal existe. L'homme n'est pas parfait : il n'est pas spontanément libre, mais au contraire il est dans un état d'impuissance et de servitude. Spinoza ne l'ignore pas, lui qui a intitulé le quatrième livre de son Ethique : « De la Servitude de l'homme ». Il sait très bien que nous sommes soumis à des affections et à des passions multiples qui nous contraignent et diminuent notre Liberté. Mais il sait très bien aussi que cette servitude de l'homme n'est pas due à un vice de sa nature, ni à une malédiction divine, mais seulement aux lois naturelles. D'où il résulte qu'en connaissant parfaitement les lois qui régissent ses affections l'homme peut arriver à les gouverner et à les maîtriser. La morale n'est pas une affaire passionnelle. Elle requiert autant de sang-froid et d'objectivité qu'une entreprise scientifique.

 

« Je considérerai les actions et les appétits humains comme s'il était question de lignes, de surfaces et de solides. » (15)

 

Jusqu'ici nous avons demandé à Spinoza surtout une critique des morales traditionnelles, et cette critique était vraiment indispensable, étant donné que la morale sexuelle traditionnelle est, pour nous, proprement invivable. Mais critiquer ne suffit pas, il faut maintenant construire quelque chose de positif. De nombreuses questions se posent à nous. En particulier, celle-ci : comment se fait-il, puisque notre nature n'est pas viciée, que nous ayons encore à parler de morale ? ou encore celle-ci : si nos appétits et nos passions sont les expressions naturelles et positives de notre effort pour persévérer dans l'être et s'il est illusoire et néfaste de vouloir s'y opposer, quelle utilité et quel rôle peut bien avoir encore la morale ? En résumé, il s'agit de savoir pourquoi et comment, dans une philosophie aussi déterministe que celle de Spinoza, le mal peut encore exister, en quoi il consiste et comment on peut y remédier. Spinoza répond à ces questions dans les deux derniers livres de son Ethique. Puisque nous avons reconnu que ses postulats initiaux – fonder la morale sur une connaissance exacte de la nature humaine et supposer préalablement que cette nature n'est pas originellement viciée – étaient compatibles avec la constitution d'une morale homophile, nous allons maintenant, d'une manière plus positive, lui demander de nous fournir quelques principes directeurs qui pourront nous aider dans notre tâche.

 

(5) Traité politique, Ch. I. § I, Spinoza, Œuvres complètes, La Pléiade, p. 974 (c'est nous qui soulignons)

(6) Ethique, V, Proposition X, Scolie

(7) Ibidem

(8) Ibidem

(9) Ethique, Préface du livre III (c'est nous qui soulignons)

(10) Id. Ibid

(11) cf. Ethique III, propositions 6 et 7

(12) cf. Ethique III, scolie de la proposition 9

(13) Ethique, III, scolie de la proposition 11 (c'est l'auteur qui souligne)

(14) Ethique V, scolie de la proposition 10 (c'est nous qui soulignons)

(15) Ethique, Préface du livre III (fin)

 

Arcadie n°74, André Claude Desmon (pseudo d'André Lafond), février 1960

 


Lire l'article complet publié dans les numéros 73 et 74 de la revue Arcadie

 

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