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Les mignons de Henri III par le Dr Gilbert Robin

Publié le par Jean-Yves

Les « mignons » ont beaucoup fait parler d'eux. Ils n'ont pas toujours été les mêmes : certains encoururent la disgrâce du prince, d'autres périrent en combattant, certains d'entre eux s'entretuèrent pour des histoires de femmes. Il est curieux qu'ils aient tous la même réputation plus que douteuse : comment imaginer qu'ils aient été tous homosexuels sinon de tendances, du moins de consentement ? Cependant, sous le nom infamant de « mignons », ils sont englobés dans la même réprobation.

 

L'Histoire a dû pécher par « défaut de discrimination ». Suivant les époques, on peut distinguer plusieurs groupes.

 

Déjà, en 1572, lorsque La Rochelle fut investie par Henri, quand il commandait aux armées sous le règne de Charles IX, ses favoris se firent remarquer par leur audace, leur témérité, leur courage. Parmi eux, citons Henri d'O, le jeune Saint-Sulpice, Quélus, Saint-Luc. C'est le petit monde des soldats qui nommaient Henri leur « père » et qu'il appelait « mes enfants », bien qu'il eût à peu près leur âge. Tout cela n'avait pas beaucoup plus de vingt ans. On se donnait des surnoms, Colette, le petit Jacquet, etc.

 

Quand il partit pour régner en Pologne, Henri était accompagné, entre autres, de Pibrac, Villequier, Bellegarde, du Guast, Miron, Bellièvre. Quélus était des leurs. Quand Henri apprit la mort de son frère Charles IX, c'est Villequier et du Guast qui l'engagèrent à quitter la Pologne sur-le-champ et cachèrent dans leurs habits les diamants de la couronne.

 

La première nouvelle qui l'accueillit sur la terre de France (1574) fut la mort de Marie de Clèves, princesse de Condé. Il en demeura inconsolable. Selon Léon Malet, « dans son existence, cette année 1574 est climatérique. La mollesse l'emporte sur la passion de la gloire ; la "chasse aux dames", préoccupation dominante de ses années de jeunesse, est également abandonnée pour jamais. Il ne se livre qu'avec plus de frénésie à l'intimité des jeunes gens efféminés comme lui ».

 

Léon Malet va trop loin. La « chasse aux dames » ne fut pas épuisée, mais ses préférences masculines s'accusent.

 

Au début du règne, en 1574, du Guast fut entre Catherine et Henri le maître du royaume. C'était un homme de proie, brutal, avide d'honneurs et d'argent, intelligent, énergique, très attaché à son maître. Il subjuguait les femmes par son visage impérieux. La féminité d'Henri fut fascinée.

 

A côté du Conseil Privé, ses familiers étaient Villequier, Miron qui était médecin, d'O, Souvré. Il avait regroupé sa phalange d'éphèbes bretteurs ; Bussy d'Amboise se joignit aux autres.

 

Lorsque du Guast, pour des histoires d'alcôve, fut assassiné à l'instigation de Marguerite, sœur du roi et femme du Béarnais, le futur Henri IV, le groupe se grossira d'autres mignons, « friands, comme dit Champion, de demoiselles et de beaux coups d'épée ». Les favoris les plus en vue sont alors Saint-Mégrin, Quélus, Grammont, Livarot, Sagonne, d'O, Maugiron, Saint-Luc.

 

Le roi travaillait dans son « cabinet » où seuls ses favoris étaient admis. On s'émut de cette chambre secrète, qui fut à l'origine des pamphlets lancés par Mlle de Montpensier, sœur d'Henri de Guise, amplifiés plus tard par d'Aubigné en récits égrillards.

 

« Ces beaux mignons », dit l'Estoile, « portaient leurs cheveux longs frisés et refrisés par artifices, remontant pardessus leurs petits bonnets de velours et leurs fraises de chemises de toile d'atour empesées et longues de demi-pied, de façon qu'à voir leurs têtes dessus leurs fraises, il semblait que ce fût le chef de saint Jean sur un plat ».

 

« Le dimanche 29 octobre, le roi arriva à Olainville en poste, avec la troupe de ses jeunes mignons fraisés et frisés, avec les crestes levées, les rattepenades en leurs testes, un maintien fardé avec l'ostentation de même : pignés, diaprés et pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odoriférantes qui aromatisoient les rues, places et maisons où ils fréquentoient. »

 

Après une rixe sanglante qui est devenue célèbre à la Porte Saint-Honoré, le quatrain suivant courut dans la ville :

 

Quélus n'entend pas la manière

De prendre les gens par devant ;

S'il eust pris Bussy par derrière,

Il lui eust fourré bien avant.

Samson force aux cheveux avoit,

Et Maugiron l'eust au derrière.

 

Ils étaient courageux cependant et se montraient tous crânes au siège de La Fère en 1580. Ce sont les Ligueurs qui, entre 1580 et 1589, lancèrent la légende des « mignons ».

 

En duel ils n'étaient pas moins braves. Qu'on en juge : Guise avait fait à Paris une entrée tapageuse avec des fiers-à-bras qui narguaient les mignons. Saint-Mégrin bafoua l'adversaire en devenant l'amant de Mme de Guise. Le dimanche 27 avril à 5 heures du matin, les mignons du Roi et les gentilshommes de Lorraine se rencontrèrent l'épée à la main.

 

« Ils combattirent si furieusement que le beau Maugiron et le jeune Schomberg demeurèrent morts sur place. Ribérac, des coups qu'il reçut, mourut le lendemain à midi, Livarot, d'un grand coup qu'il eut sur la tête, fut six semaines malade et enfin réchappa. Entraigues s'en alla sain et sauf avec un petit coup qui n'était qu'une égratignure au bras. Quélus, auteur et agresseur de la noise, de dix-neuf coups qu'il y reçut, languit trente-deux jours et mourut le jeudi 29 mai. Henri le veilla comme un fils. Nonobstant, écrit l'Estoile, il passa de ce monde avant toujours en bouche ces mots, même entre ses derniers soupirs, qu'il jetait avec grande force et grand regret : Ah mon Roy, mon Roy, sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. »

 

La douleur du roi fut extrême. Il fit élever pour ses favoris des tombeaux magnifiques où leurs jeunes images étaient sculptées dans le marbre. Il portait sur lui les cheveux coupés de Quélus et de Maugiron.

 

Saint-Mégrin, d'Epernon, Schomberg, Quélus, toujours l'épée à la main pour le service du roi, étaient morts... Leurs ennemis leur firent cette épitaphe :

 

Entraigues et ses compagnons

Ont bien étrillé les mignons :

Chacun dit que c'est bien dommage

Qu'il n'y en est mort davantage.

 

Deux « archimignons » remplacèrent les amis disparus dont les tombeaux ornaient l'église Saint-Paul : d'Epernon et Joyeuse.

 

Le duc d'Epernon était avant tout un guerrier, nourri dans la rudesse des armes. Son maître le « dégrossit », l'initia aux belles manières et le fit instruire par Desportes.

 

C'est l'habileté de Catherine de Médicis qui fit la fortune du duc d'Epernon. La camarilla du roi donnait de l'ombrage à la reine-mère. En introduisant d'Epernon auprès de son fils, elle contribuait à contrebalancer les influences des favoris.

 

Il fut chargé par le roi d'assiéger La Charité-sur-Loire, se fit remarquer par le luxe de ses harnachements et de sa tente. A son retour il fit une cour assidue aux filles d'honneur de la reine-mère. Il fut du bal du Plessis-lez-Tours.

 

On raconte que le duc d'Epernon se présenta un jour devant Sa Majesté « détaché et déboutonné », ce qui choqua le roi, très strict sur la « propreté », et qui exigeait qu'on n'entrât dans sa chambre qu'en « escarpins blancs, mules de velours noir avec des bas d'attache et d'autres vêtements » où il fallait garder une extrême justesse. Il lui fit un reproche sévère. Le duc se retira fort courroucé, se jurant de ne pas remettre les pieds à la cour. Mais le roi ne voulait pas perdre une amitié si sûre ; il le fit rappeler et ne lui marchanda plus ses faveurs.

 

Une anecdote montrera à quel point d'Epernon était installé dans l'intimité du roi. Catherine de Médicis ayant une requête à faire au roi, trouve ouverte la porte de son cabinet et voit son fils assis, sa femme sur ses genoux, et d'Epernon à ses côtés.

 

C'est Pierre de l'Estoile, écho de son époque, qui a appelé le duc d'Epernon « demi-roi » tant son ascension fut rapide, éclatante. L'empire qu'il eut sur Henri III tenait de l'envoûtement. Son nom évoque un mignon parfumé, musqué, « haut fraisé ». Mais ce favori était un homme d'action. S'il inspirait la haine de la cour, c'est que sa hauteur était insupportable. Il y avait en lui du « parvenu », du « cabotin », assez mélancolique, prodigue et magnifique, tout en étant ménager de ses deniers. Mais il était en affaire tenace, énergique. Son jugement était sain. Son sens politique étendu. S'il y avait de la hauteur dans son attitude, il y avait aussi de la hauteur dans ses vues. On eût dit que le roi ne savait qu'inventer pour couvrir son favori de richesses et de privilèges. Il vidait littéralement le trésor. D'autant plus qu'il était pris d'une frénésie de marier les gens : presque tous les membres de la famille d'Epernon y passèrent, comblés d'honneurs et d'argent.

 

En 1585 le duc d'Epernon tomba assez malade pour qu'on crût ses jours en danger. Les courtisans jetaient déjà les yeux sur le jeune de Termes, qui, avec sa beauté, sa douceur et ses dix-huit ans semblait désigné pour lui succéder. Ces petites préoccupations de cour ne prouvent-elles pas qu'on était bien renseigné sur les goûts intimes du souverain ? Le duc guérit.

 

Le plus cher favori, à côté d'Epernon, fut le baron d'Arques, bientôt fait due de Joyeuse.

 

D'Aubigné nous assure qu'en 1577 « d'Arques était déjà aimé du roi ardemment » ; c'est à cette époque que nous le trouvons dans l'armée royale auprès du duc d'Anjou aux combats de La Charité.

 

Il avait un délicieux visage, des manières élégantes, une tournure gracieuse. A vingt ans il avait l'air d'un page.

 

Ce n'est pas que Joyeuse et d'Epernon – surtout d'Epernon – aient été des politiques au-dessous de leur tâche, mais les rapports du roi avec ses mignons ont pu choquer à juste titre. Il accablait Joyeuse de caresses quand il ne le battait pas. D'Epernon en mission écrit à son souverain : « Jamais âme, quittant un beau corps, n'éprouva tant de douleur que d'Epernon en s'éloignant de vous. » Tout cela ne manque pas d'être équivoque.

 

Joyeuse publiait hautement les faveurs qu'il recevait du roi ; d'Epernon n'en faisait pas parade.

 

Le luxe des noces de Joyeuse, avec ses ballets, ses mascarades, ses tournois, ses festins, son déploiement de plumes et de brocarts, scandalisa le royaume. Les dépenses furent évaluées à douze cent mille écus et contrastaient avec la misère générale qui régnait en France. C'est le roi qui payait tout et comblait les deux favoris de pensions exorbitantes. Rien n'était trop beau pour lui et ses mignons. Un simple exemple des dépenses royales :

 

Compte de dépenses de Henri III (eu 1580)

« 48 aulnes de drap de soyes de couleur, couverts d'or et d'argent, pour servir à faire juppes à la matelotte pour le Roi et cinq Seigneurs qui accompagnèrent Sa Majesté à la mascarade faite le mardi gras au soir, 228 livres. »

« Le peuple serait resté peut-être indifférent aux hontes de la cour, si Henri III n'avait généralisé le mécontentement par sa mauvaise administration. Un roi prodigue succédait à un roi endetté : dès 1576 son gouvernement, incapable de payer aux reîtres de Jean-Casimir le prix de leur retraite, est réduit aux expédients pour se procurer de l'argent. Il met en vente 1 000 lettres de noblesse. Il emprunte aux particuliers, aux villes, retient les gages des officiers, puise dans la caisse de l'Hôtel de Ville de Paris, lève des décimes ordinaires et extraordinaires sur le clergé et vend les biens ecclésiastiques. »

 

Le duc de Joyeuse meurt à vingt-huit ans. Du Perrin fit présent au roi « d'un dialogue amoureux (escrit de sa main et lequel il ne voulust faire imprimer) sous les noms de Daphnis et Aristée où il fait revenir l'ombre de Joyeuse et met Aristée pour le Roy et Daphnis pour Joyeuse : lequel pour être plein de folies et passions amoureuses, en orna ce beau titre Formosum pastor Coridon ardebat Alexis. Et commence : Seul jour de ma pensée et mon ardent flambeau..., etc. » (Mémoires et journaux de Pierre de l'Estoile).

 

« L'amour philosophique et sacré » eut ses panégyristes au Louvre, comme autrefois sur les bords de l'Ilissus. Et aussi ses détracteurs.

 

Catherine femme-hommace,

Henri homme-femme.

 

Un sonnet du temps montre bien que l'inversion du roi ne faisait de doute pour personne. Il s'agit du jeune La Bourdaizière et de sa sœur :

 

Ma sœur, je voudrais bien vous dire quelque chose

Qui touche grandement le point de vostre honneur,

Mais je ne voudrais pas que vostre folle ardeur

Le découvrist jamais à l'auteur de la cause.

— Dites, petit fascheux ? Hélas, nia sœur, je n'ause :

J'ai peur de vous fascher. Toutefois dans le cœur,

La rage et le despit consomme ceste peur

Et faut qu'à vostre erreur à ce coup je propose,

Donc, pour le faire court, on m'a dit que Legast

A fait de vostre honneur un merveilleux dégast,

Que vous êtes la carte où souvent il compose. »

— Allez, petit fascheux, on en dit bien autant

De ma mère et Clermont ; et de vous plus avant

Car on dit que le Roy vous fait la mesure chose !

 

Tous les pamphlets visent le même scandale :

 

Si bien qu'à la royale il vole des enfants

Pour s'eschauffer sur eux en la fleur de leurs ans. (D'Aubigné.)

 

Témoin les gaillardises des « Hermaphrodites » de Tabourot des Accords :

 

Je ne suis mâle ni femelle

Et si, je suis bien en cervelle

Lequel des deux je dois choisir

Mais qu'importe à qui l'on ressemble ?

Il vaut mieux les avoir ensemble, On en reçoit double plaisir.

 

L'allusion à l'homosexualité ne fait aucun doute. Quant à la valeur historique de l'outrage, elle est certes douteuse. Que ne dit-on pas ? Les mignons, disait-on alors, avaient su trouver :

 

Par le cul d'un coquin chemin au cœur d'un Roy.

 

On a raconté qu'un mariage secret l'avait uni à Maugiron. On disait qu'il avait fait peindre ses mignons et ses maîtresses habillés en Saints et en Vierges, dans un livre d'heures, et qu'il emportait à l'église ce bréviaire.

 

Rochepot fait l'anagramme de Saint-Luc : cats in cul. « Ce pauvre garçon avait en horreur cette vilenie et fut forcé la première fois. Le Roy lui faisait prendre un livre dans un coffre, duquel le grand Prieur et C... lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s'appeloit parmi eux "prendre un lièvre au collet". Tant il y a que cet honneste homme fut mis par force au mestier ».

 

Le roi tombe amoureux d'un tapissier qu'il voit en haut d'une échelle en train de réparer un lustre. « Il porte la main à la braguette de Saint-Séverin, Montigny au collet et M. d'O aux esguillettes. » Saint-Séverin s'enfuit du cabinet du roi. Il est appelé le « poulain farouche ». Le duc de Longueville envoie un courrier au roi qui lui demande « l'autre parquet auparavent que de voir celuy du papier ». Le jeune Rosny est banni pour être « mal garni ». Il est question de « bouche collée entre les deux parties honteuses à Maugiron mort ».

 

Jusqu'à quel point la superstition se mêla-t-elle à ces voluptés ? Rome envoya des « chapelets, des graines bénites, desquels le roi fit présent à tous les confrères du cabinet et fut avisé que leurs voluptés s'exerceroient à travers les dits chapelets, ce qui se pratique depuis aux bordels de Paris pour se garantir de la vérole ». Quelqu'un de la bande sacrée eut « des chancres en mauvais endroits ».

 

Ce péché n'était point péché sous l'habit de Cordelier : c'est pourquoi ceux qui ont hérité du livre d'heures du roi (il était mort au moment de la composition de la Confession du Sieur de Sancy) peuvent montrer « enluminés, en cordeliers, les noms de ceux qui se montrèrent complaisants », la fin du livre était réservée à la liste de ceux sur qui le roi ne put « exercer son emprise ».

 

Que voilà de solides documents ! France-Dimanche n'oserait pas s'aventurer si loin sur les princes et les princesses, ses victimes.

 

Quelle valeur historique faut-il accorder à la publication en 1589, l'année même de sa mort, « avec permission » souligne l'éditeur, des « Propos lamentables (le Henri de Valois, tirés de sa confession, par un remord de conscience, qui toujours tourmente les misérables » ? Si le document était exact, il apporterait la preuve des tendances homosexuelles d'Henri III.

 

Henri III, dans cette confession, reproche à Satan la « fureur du mauvais désir » qu'il lui « aurait fiché au cerveau ». « J'ai transgressé tous les commandements de mon Dieu, lorsque j'ai plutôt ajouté foi à mon grand et indissoluble ami d'Epernon, enchanteur, nécromant et devineur, qu'au Tout-Puissant. » Plus loin, le roi ajoute : « J'ai été adultère, fornicateur, paillard, incestueux, sodomite. » Le mot est lâché. « Je me suis voulu couvrir d'un sac mouillé, qui plus m'a nui que profité : pensant ainsi excuser mon forfait. » Il n'est pas de péché dont ne se charge le monarque. Il n'est pas de supplices qu'il n'attende en enfer. Vraiment on se demande à qui une telle confession eût été faite et quel confesseur l'eût livrée au public ! Il aurait fallu que le roi eût succombé à un véritable délire d'humilité pour s'exprimer ainsi. C'est un pamphlet. Ce n'est pas une confession.

 

Georges Mongrédien nous enseigne que d'Aubigné fait allusion au mariage secret d'Henri III et de Bellegarde. Que de mariages secrets !

 

Faut-il prendre comme un aveu, un remords, la confession de Bellegarde et la riposte d'Epernon, pendant l'agonie d'Henri III que le moine Clément venait de poignarder ?

 

— Mon Dieu, s'était écrié Bellegarde, absolvez-nous des péchés commis auprès du roi... Et vous, mon cousin, avait-il ajouté à l'adresse d'Epernon...

 

Mais d'Epernon, furieux, l'avait interrompu.

 

— Taisez-vous ! Vous parlez comme une femme ! » Comme s'il avait trouvé compromettante et inopportune l'expression de semblables remords confessés en un pareil moment.

 

Ces accusations seraient accablantes si elles étaient des témoignages dignes de foi. Ce ne sont, le plus souvent, que des pamphlets rédigés par des Huguenots ou des Ligueurs, colportés dans les cours d'Europe ; mais rarement les ambassadeurs y ont ajouté foi. Ils ne peuvent pas cependant être négligés. Leur nombre est impressionnant. C'est toujours le même « vice » qui est dénoncé. L'indignation générale est extrême. Si ces papiers ne sont que calomnies, du moins convient-il de les passer au crible. Car on ne se contente pas d'accuser, on cite des noms. On est précis. Que sont donc les mignons ?

 

Si Henri avait un habitus extérieur d'allure féminine, les mignons étaient en général taillés en Achilles... Nous le savons. C'étaient des hommes intrépides, braves, téméraires, ils se battaient en duel pour les belles ou pour leur faction et se faisaient tuer bravement.

 

Brantôme, qui représentait la vieille génération des fantassins par rapport à la jeune cohorte d'Henri, avait souvent entendu les anciens se moquer : « Ah ! ce sont des mignons de court, des mignons de couchette, des fardez, des pimpans, des douilletz, des frisez, des beaux visages, que sçauroient-ils faire ? Ce n'est pas leur mestier d'aller à la guerre ; ils sont trop délicats, ils craignent trop les coups. » Ces jeunes gens ont donné la preuve du contraire.

 

Mignon veut dire serviteur. Il a le sens de l'espagnol « meniños ». Dès le XVe siècle, on trouve en français le sens de favori, ministre. Il se vulgarisa en 1576.

 

Il a aussi un sens spécial, comme le montre la pièce recueillie par Rassé des Neus, vers 1567 :

 

Mignon, je ne puis dire

Que m'est paré le rire

Quand ton corps de moy

Longtan est séparé,

Mais quand suy près de toy,

Le rire m'est paré,

Et suis tout hors de moy

Ayant à mon plaisir

Mon cœur, tout mon désir...

 

Le duc de Joyeuse était très beau et très séduisant. Il avait l'air viril. D'autres mignons avaient un physique plus équivoque.

 

On peut voir au Louvre deux petits portraits en pied attribués à l'école de Nicolas Hilliard, l'un de Balzac d'Entraigues, l'autre de Saint-Mégrin. Ils sont comparables. Les deux mignons font terriblement « petites femmes » : les cheveux ondés, ciselés, des doigts effilés, une taille de guêpe, des jambes de coq étroitement moulées dans un maillot collant. D'Entraigues paraît encore plus efféminé que Saint-Mégrin. L'artiste, on le devine, n'a pas voulu faire des caricatures. Ces portraits ressemblent à des gravures de mode. Le peintre a-t-il exagéré le genre et l'ajustement de ses modèles avec l'intention de montrer le nec plus ultra de la mode ? C'est bien possible. Il ne semble pas qu'il ait voulu nuire ou médire.

 

Que l'on rencontre une morphologie plus ou moins féminine chez quelques mignons ne suffit pour les taxer d'homosexualité et à absoudre les autres.

 

Le plus grand nombre d'homosexuels innés, invétérés, ont une morphologie virile et n'attirent l'attention de personne. C'est l'habitude de certaines fréquentations unilatérales qui peut contribuer à leur donner dans certains cas une attitude, une démarche, une intonation suspectes. L'affectation est alors acquise et en quelque sorte de seconde main. Il est impensable que ces mignons aient cédé simultanément au caprice du roi. Et si certains ont succombé ou ont été provocateurs, ce ne pouvait être qu'exceptionnel. Si tous ces mignons avaient été homosexuels, à quelles rivalités, à quelles jalousies, à quelles violences n'aurait-on pas assisté entre eux, chacun cherchant à s'assurer la préférence amoureuse du monarque ! Certes, il y eut entre eux maintes chicanes : la faveur du roi est une chose trop précieuse pour que chaque favori ne cherche pas à se l'assurer tout entière. Mais dans l'ensemble, les mignons ont fait bloc autour de leur souverain, et quand nous assistons à des rixes mortelles, elles ont eu lieu contre un parti hostile et pour des histoires de femmes, des vengeances d'amant trahi.

 

Les « archimignons », eux-mêmes, Joyeuse et d'Epernon, étaient acharnés auprès des femmes. Au moment même de son mariage avec la nièce de Henri de Montmorency, le plus puissant seigneur du royaume, d'Epernon était épris de Mlle de Stavay, demoiselle de la reine. Joyeuse de son côté, bien que marié, rendait des hommages passionnés à Mlle de Vitry.

 

Gaston Dodu soutient que « la France de Henri III, italianisée par l'effet d'une forte infiltration de sang italien, lui-même mêlé de sang grec ou byzantin, était toute plus ou moins pervertie. Plusieurs ordonnances s'attaquaient à la prostitution. Des faits de pédérastie étaient fréquemment signalés ». Gaston Dodu, qui penche pour l'homosexualité de Henri III, soutient que le roi suivit l'exemple de la société. Ce n'est pas le roi qui aurait mis ce « vice » à la mode. Il aurait subi la contagion.

 

Ainsi Henri III aurait succombé à la pernicieuse influence des mignons !

 

Vu leurs mœurs chevaleresques, on peut penser au contraire que c'est le roi qui donna le mauvais exemple. Il donna surtout l'exemple de l'effémination.

 

Quand il s'agit de trancher le débat, Henri III fut-il ou non homosexuel ? On a l'impression que les historiens se voilent la face, brouillent les cartes, n'osent ou ne veulent pas répondre. Savent-ils ou ne savent-ils pas ? Ont-ils ou non des preuves ?

 

Ils décrivent à l'envi les manœuvres des mignons, leurs brouilles, leurs duels, leurs parures, leurs fards. Ils font de même pour le roi. Le portrait est toujours fait de l'extérieur. Ils analysent fort bien, en politique, ses dons et ses... abandons. Sur ses mœurs sexuelles, on tombe sur leurs réticences, parfois leur parti pris. Quand un profane a l'occasion de se plonger dans les ouvrages des historiens, il se rend compte que, plus ou moins passionnés et partiaux, malgré eux, ils soutiennent une thèse. Ils noircissent ou réhabilitent. Certes, à propos d'Henri III, on ne peut que les féliciter de s'être méfiés des propos et des libelles, des Huguenots et des Guise. La Ligue et les protestants avaient leur intérêt politique à exploiter les soi-disant vices du roi.

 

« Nous ne voulons pas dire, explique Champion, un des plus actifs défenseurs des vertus du roi, qu'Henri n'ait pas partagé, dans son adolescence, les habitudes si courantes de collège, celles que les Italiens toléraient, mais que la France réprouvait. Chez nous, on brûlait les sodomites ; cependant ce vice était dit, alors, "français" par les Italiens. » L'un d'eux tenta, à la cour, de l'inculquer à Charles IX qui paraît s'être rebiffé. Catherine de Médicis demeura persuadée que François d'Alençon avait été « enchanté » par La Mole, son ami. Philippe II d'Espagne avait été également informé que François avait « le vice abominable » et que pour cette raison il ne fallait pas lui donner une infante. On a conservé le nom du joueur de luth qu'il avait aimé, un certain Davrilly.

 

L'ambassadeur d'Espagne dit, en 1658, sans préciser autrement qu'Henri est porté à la « sensualité ». On a vu qu'il rapporte qu'à cette époque un Italien essaya de donner à Charles IX du goût pour les jeunes gens. Rien de semblable n'est dit à propos d'Henri. Et cependant chaque fois que l'ambassadeur d'Espagne a pu rapporter quelque chose de blâmable à propos des enfants de Catherine, il n'a jamais manqué de le faire. Il n'empêche qu'Henri III a tout fait pour attirer sur lui l'accusation d'homosexualité. On a beau soutenir que les hommes étaient alors plus richement habillés que les femmes et avec plus de raffinement. Sans doute. Mais où s'arrête le raffinement ? Le portrait d'Aubigné est célèbre :

 

De cordons emperlés sa chevelure pleine

Sous un bonnet sans bord, faict à l'Italienne,

Faisoit deux arcs voutez, son menton pinceté,

Son visage de blanc et de rouge empasté

Son chef tout empoudré, nous montrèrent ridée

En la place d'un Roy, une putain fardée.

 

Lors des tournois, ballets et mascarades, nous dit L'Estoile, « il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge, portoit un collier de perles et trois collets de toile, ainsi que, lors, les portoient les dames de la cour ».

 

Ce sont des coquetteries qui vont loin. Si le plus souvent il porte les habits de son sexe, il les ajuste, nous l'avons vu, avec un corset et cherche à se donner les formes et la taille mince d'une femme. Paradoxe d'un visage de femme et d'une barbe en pointe, mais paradoxe explicable par l'ambiguïté sexuelle du personnage. On dirait d'une femme travestie en homme et qui se travestit à moitié. C'est la femme que le roi avait en lui qui portait le travesti d'homme et ce qu'il y avait d'homme en lui se voulait féminin d'allure.

 

S'il joua jusqu'au bout le jeu du travesti et s'y laissa prendre, ce ne fut pas simple divertissement. Il était vraiment prisonnier. Le ridicule de ce visage fardé, pommadé, aux yeux faits, à la chevelure bouffante, avec barbiche au menton, lui échappa. Il est difficile d'imaginer qu'Henri ait pu jouer ainsi au cours de tout son règne, sans appliquer les règles du jeu – c'est-à-dire sans aller jusqu'au bout. Jusqu'au bout de quoi ? Jusqu'au bout de certaines privautés sexuelles. Il n'a pas été un homosexuel complet, habituel. L'homosexuel, lorsqu'il paraît mixte, demande moins aux femmes un plaisir génital qu'un accommodement social. C'est au contraire volontiers, le désir l'y poussant, qu'Henri III courtisait les femmes. L'inversion psychique, si souvent douloureuse dans le trouble moral où elle plonge les sujets, se prive souvent de plaisirs sexuels. Henri III ne souffrait pas. Son inversion lui avait donné, dès l'origine, la frivolité de la femme. Il devait donc céder aisément à des tentations qui ne gênaient pas sa conscience morale.

 

C'est après la faute que ses préceptes religieux lui montraient les péchés qu'il avait commis et que son repentir s'exerçait avec ostentation - moins parce que s'il s'était manqué à lui-même que parce qu'il avait offensé Dieu.

 

On a fait courir le bruit qu'Henri aurait pris à Venise le goût des jeunes gens, car en Italie la sodomie n'était pas poursuivie. Sans doute, Henri regardera avec complaisance les danseurs milanais en traversant la Savoie. Mais à Venise, selon les documents, c'est chez les courtisanes qu'il semble avoir passé ses nuits, suivant, en cela, l'exemple des voyageurs de marque.

 

Aussi bien en matière sexuelle, le roi n'avait-il pas d'idées préconçues, encore moins de goûts unilatéraux. Ne le voit pas aller faire la fête, le visage fardé, avec ses mignons et « quelques demoiselles de privée connaissance » dans les maisons de la capitale « où il sçait y avoir bonne compagnie » ?

 

« En 1578, tant que le Carême dura, il ne manquait point d'aller collationner deux ou trois fois par semaine dans les meilleures maisons de Paris, avec ses mignons et quantité de dames de la cour, mais entre autres une Présidente, où il passait le temps avec sa fille. »

 

« Une fois, il se mit en tête de gagner la femme d'un conseiller de la cour, non moins belle que vertueuse ; étant parvenue à la fin du jour dans son cabinet au Louvre il en jouit, et l'abandonna ensuite à ses mignons que tantôt on appelait les mignons fraisés et frisés du roi, et bientôt la bande débordée du roi. Cette malheureuse pauvre dame, alors, désespérée et saisie d'un tel outrage, tombant pâmée, rendit l'esprit entre les bras de ces infâmes. »

 

Evidemment, ici comme ailleurs, la valeur historique du propos est des plus minces ! Il prouve en tous cas que le roi ne dédaignait pas le commerce des femmes – quelle qu'ait été sa façon de les traiter.

 

D'Aubigné ne ménage pas la perfidie et la calomnie quand il raconte la disgrâce de Saint-Luc. Au vrai, il était seul (avec d'Epernon, mais d'Epernon était alors en mission) à connaître les amours du roi pour une dame de condition. Saint-Luc ne se tut pas devant sa femme, qui en fit confidence à la reine. La reine se plaignit au roi et finit par lui avouer de qui elle tenait ce secret. Saint-Luc fut prié de quitter la cour. Cette anecdote semblerait montrer que ce ne sont pas alors des amours « particulières » qui séparèrent le roi de son favori.

 

Mais voici un autre son de cloche. Nous lisons dans Bassompierre qu'Henri III « ne tarda guère à avoir pour compagnons Arques et Grammont, que le roi aimoit si ardemment que Saint-Luc estoit tous les soirs laissé seul dans un cabinet, tandis que le roy dans son cabinet d'en haut passoit une grande partie de la nuit avec ses deux favoris. » Que ce soit par jalousie ou par sursaut de moralité, il semble bien que Saint-Lue ait vraiment imaginé de contrefaire la voix d'un ange par une sarbacane d'airain afin d'inspirer au roi la terreur de ses péchés. C'est donc qu'il y avait péchés, qu'ils étaient connus des mignons. Quels péchés eussent mérité de telles remontrances ? Les infidélités féminines du roi ? C'est peu probable. Un faisceau de probabilités accable le roi.

 

Souvenons-nous que les travestis habituels, nettement pathologiques, obéissent à un désir souvent douloureux d'être femme, répugnent d'ordinaire à l'homosexualité. Ils voudraient des rapports sexuels normaux. Ils voudraient posséder des organes féminins. Ils parlent d'opération salvatrice ! C'est donc là le comble de l'inversion psychique. Henri III, qui ne répugnait pas, loin de là, aux plaisirs féminins et qui n'avait pas cette forme obsédante d'inversion, a très bien pu porter sa génitalité hésitante, parce que bisexuée, du côté masculin, ne fût-ce qu'épisodiquement. Il entrait dans les relations du roi avec ses favoris beaucoup de démonstrations amoureuses. Les excès de coquetterie autorisaient les attouchements, les marques de tendresse. L'homosexualité, même latente, semble avoir été très inégalement répartie chez les partenaires. C'est le roi qui jouait le premier rôle et décidait les autres. Les tendances homosexuelles du roi ne peuvent être niées. Il est plus délicat d'affirmer leur réalisation.

 

Du reste, si l'on discute toujours sur le dosage sexuel de ses amitiés particulières avec les mignons, on ne met pas en cause les qualités pures. Comme le conseille Gaston Dodu, « il faut lire ses lettres à Gilles de Souvré, un de ceux qui l'avaient suivi en Pologne et avaient participé à son évasion de Varsovie, pour juger à quel point d'intimité il en était venu, en tout bien tout honneur, avec cet ami si différent des autres » :

 

« Guérissez-vous bien et faites vostre compte de voustre bon maître vous ayme toujours comme il doit..., je désire sçavoir de vostre santé, car ce m'est un contentement extrême quand j'an sçay... Celui qui vous tyens aussy cher que personne qui vous puisse aimer, vous estymant comme un second moy-mesme. »

 

De tels accents viennent d'un ami profond. Quelques instants avant sa mort, quand rien de trouble ne peut prêter à équivoque, Henri III dit à Epernon : « Je t'assure que j'ay plus de regret de te laisser que tu n'as de contrition et déplaisante de me voir partir de ce monde. »

 

S'il fallait démontrer que les plaisirs du roi devaient être superficiels, éphémères comme une agréable fumée, que sa sexualité n'était pas impérieuse alors que son amitié l'était, c'est qu'il a marié lui-même nombre de ses mignons. Le mariage n'engage rien, dira-t-on. Tout de même, s'il avait aimé ses archimignons d'un amour sexuel, il ne s'en serait pas délibérément séparé.

 

Il n'aurait pas toléré le partage. Il était roi et pouvait agir comme bon lui semblait. L'homosexuel de surcroît est fort jaloux. Y eut-il des mignons homosexuels – qui ne se marièrent point et restèrent accrochés au monarque comme l'amant ou la femme élue ? Notre documentation ne nous a pas permis d'aller aussi bien avant dans ces recherches.

 

Les documents biographiques, s'ils existent, vont-ils dans le sens de cette investigation ? Il serait intéressant pour l'historien des mœurs de la savoir. Autant que nos renseignements nous autorisent de l'affirmer, la plupart se marièrent.

 

Dans son livre sur Messieurs de Joyeuse, P. de Vaissière (1926) écrit :

 

« Nous avons des centaines de lettres de la main du roi, je parle des lettres familières ; il a été publié récemment ses correspondances du ton le plus intime entre quelques-uns de ses mignons : d'O, Saint-Luc, Saint-Sulpice ; j'ai moi-même une bonne partie de la correspondance des Joyeuse, je n'ai pas trouvé dans toutes ces pièces un mot qui pût prêter à l'équivoque ou au soupçon. Restent aussi muets là dessus, les ambassadeurs vénitiens et toscans qui – ces derniers surtout – ne nous cachent pourtant aucune des bonnes fortunes du roi, ne dissimulent aucune de ses tares physiques. »

 

On voit dans le haut des lettres adressées (1575-1576) par Henri III à Henri de Saint-Sulpice un signe qui, d'après Champion, signifie fermeté, attachement, fidélité. Mais Champion est partial. Au bas de ces lettres (novembre-décembre 1576) le H de Henri est mêlé au H de Henri de Saint-Sulpice. Ces lettres mêlées valent-elles l'interprétation qu'on pourrait leur donner ? Peut-être. La lettre est des plus tendres. Le roi assure son ami qu' « il l'aime et l'aimera... in œternum ». C'est cet Henri qui sera surnommé « Colette ».

 

Les lettres d'Epernon en disgrâce font assez mauvais effet. « Celui qui vous a tant aimé », « cette âme qui se sépare d'un beau corps », « mon cher tout », autant d'expressions qui ne manquent pas d'être équivoques.

 

Henri III s'est entouré d'amitiés sûres, ardentes qui n'étaient pas encore contaminées par l'exercice du pouvoir. Il se voulut des amis, des amis fidèles et à cet égard on ne saurait lui reprocher de n'avoir pas fait les premiers pas. Il sut donner des gages de l'amitié la plus sincère, dévouée jusqu'à la passion. Nécessité politique ou tendances trop claires d'une nature enfin libre de s'exprimer toute entière ? Les deux sans doute.

 

L'amour des femmes ne lui avait jamais été mesuré. Il avait pu compter sur elles. Il savait leurs passions, leur ferveur, leur dévouement, leur esclavage. De ses amis, il fit des femmes. En efféminant leurs manières il s'assurait leur asservissement. De ses amitiés il fit des amours.

 

C'est le comble de l'inversion psychique. Henri séduisait pour mieux asservir. Cette femme manquée aimait les beaux hommes. Le roi se faisait craindre. La femme en lui se faisait adorer. Il est possible, pour montrer à quel point il était capable d'aimer et pour s'attacher sans retour ses favoris, qu'il se soit abandonné. Ainsi se tissaient entre eux des liens à la fois subtils et solides, des liens secrets qu'aucun n'eût osé rompre. C'est la thèse que soutient Guillaume Girard, qui a écrit une vie du duc d'Epernon.

 

Les hésitations, le manque de caractère si souvent reprochés au roi obéissaient à la fatalité hétérogène de ses tendances. Le roi commandait. Mais le côté féminin de sa nature voulait plaire, attirait, captait, se laissait dominer, aimait à se laisser prendre. Il aima ce qui lui manquait : la vigueur, l'énergie. Se plut-il à les accueillir, à les subir, comme si ces forces allaient se répandre en lui, le vivifier ? Ne s'est-il pas comporté en femme pour recevoir l'étincelle virile qui faisait défaut à un tempérament et à un caractère prédestinés à être débiles ? Aura-t-il été jusqu'à « pastir » comme si, inconsciemment, il s'attendait à être régénéré au sens littéral du mot, puisqu'il n'est pas contesté que les mignons éclataient de virilité, à part quelques exceptions comme d'Entraignes et Saint-Mégrin ? C'est une hypothèse.

 

Si Henri III avait été dès l'origine manifestement homosexuel, il est probable qu'il eût été moins « fille » dans son comportement et ses manières, une forte individualité instinctive attirant à elle pour les pulvériser, les petits côtés, les petits à-côtés de la sexualité. Ce qu'il n'y eut pas d'homosexuel franchement exprimé en Henri III s'est dilué en passivité, séduction – maigres ersatz d'une personnalité insuffisamment précisée et individualisée.

 

Ce qu'on peut affirmer c'est qu'Henri III ne fut pas homosexuel pur. On est ou on n'est pas homosexuel. Nous ne croyons guère à l'homosexualité d'occasion. Qu'Henri III se soit abandonné à des rapports homosexuels est tout autre chose et une chose fort possible, sinon indémontrable. Il est trop femme pour n'être pas tenté d'y céder. Et puis le lendemain il y avait les amères délices de la pénitence, du cilice, du bruyant repentir !

 

Peut-on dire que les pénitences qu'il s'imposait répondaient à un sentiment de culpabilité et à un besoin de rédemption ? Dévotion et débauche paraissent plutôt les pôles extrêmes d'une personnalité en voie de dissolution, avide de stimulants et qui trouve dans l'abîme de la débauche et dans l'abaissement de la créature de Dieu un climat favorable à l'expression de ses penchants.

 

Dr Gilbert Robin

 

Arcadie n°117 et 118, septembre et octobre 1963

 


 

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