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Entre les lignes : Molière, homosexuel par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Proust raconte quelque part, dans « La Recherche » que nous courons, chers cousins d'Arcadie (et je me compte, Béotien, parmi vous) tous les jours un double danger : « en » voir partout, et « n'en » voir nulle part. Il m'est arrivé, comme à tout un chacun de nous, de vérifier l'une et l'autre proposition.

 

Voici pourquoi j'entends n'aborder mon sujet qu'avec prudence. Aucun texte précis ne nous permet de dire...

 

Et pourtant ! Il est de fait que, de son temps, Molière fut accusé par ses ennemis de donner dans les goûts « florentins », (d'une façon infiniment plus discrète que Lulli, assurément...) Cela ne s'affirmait pas, et s'affichait moins encore ; cela se chuchotait, sous le manteau, derrière la manchette.

 

Ses premiers biographes, dès le XVIIIe siècle, ont cru devoir relever l'accusation (pour la réfuter, bien entendu) ; mais ils savaient qu'à Paris on en parlait.

 

Libre, indépendant, railleur, éclectique, humain, en un mot, au sens plein du terme, il est évident que Molière eut des amis qui, comme on disait alors, tâtaient de la plume et du poil. Il eût pu reprendre à son compte le fameux apophtegme de Terence : « Homo sum ; nihil humani a me alienum puyo ». (Je suis homme ; et rien d'humain ne m'est étranger). (Le bourreau de soi-même, I, 1, 25).

 

Nous savons, d'autre part, qu'il fréquenta longuement dans son adolescence, et même son âge mûr, les « libertins » du grand siècle. Ils l'étaient, fort évidemment, au sens spirituel, comme le rappellent toujours les sorbonnards puritains. Mais ils ne l'étaient pas moins, libertins, au sens charnel. On le leur reprochait alors assez. Marc Daniel en a traité brillamment dans ses « Hommes du Grand Siècle » opuscule topique et succulent à quoi je ne puis mieux faire que vous renvoyer. Sa lecture s'impose.

 

Or, ces libertins, ces « gassendistes » rassemblaient notamment d'Assoucy, Saint Pavin, bougres notoires, Théophile de Viau et son tapageur amant Jacques Vallée des Barreaux (tapageur... et volage). Molière fut avec eux sur un pied d'amitié.

 

Soit, me direz-vous, mais... Tarte à la crème ! Que les amis de Molière, à l'occasion, aient goûté à la chose, l'aient même religieusement savourée, n'implique en rien nécessairement que l'auteur de Tartufe l'ait lui-même dégustée.

 

Je répondrais tout d'abord que Molière, dont le théâtre est l'apologie du bon sens bourgeois, parfois un peu terre à terre, voire prud'hommesque avant la lettre, ne se plaisait guère dans la société quotidienne des Chrysale ou des Orgon. Tranchons le mot : il préférait « les folles ». Enfin... mettons qu'il ne les haïssait point.

 

Sur le soir de sa vie, Madame de Sévigné a eu pour sa fille un mot que je trouve admirable : parlant de son attachement à Madame de Grignan, elle lui dit : « Ces sentiments sont rares, on voit tous les jours des arrangements bien contraires ; mais jouissons du plaisir de n'être point comme les autres ». (Pléiade, tome III, p. 695. Lettre 1049. 2 avril 1690).

 

On peut dire, sans forcer les faits, qu'avec ses amis libertins, Molière « jouissait du plaisir de n'être point comme les autres ». Au moins moralement. Ou immoralement.

 

Eh bien soit ! m'allez-vous dire ! Et puis après ? On peut être croyant sans être pratiquant.

 

Parfait. C'est une demi-concession déjà ; car cela reviendrait à dire que Molière était homophile faute d'être homosexuel à part entière (pour reprendre une distinction chère à Baudry).

 

Mais je pense qu'il faut aller un peu plus loin dans la démonstration. (Après tout, pour ma part, je m'ennuierais beaucoup si la pratique n'accompagnait pas la foi depuis beau temps !).

 

Parlons donc un peu de l'affaire Baron. Si Molière a été accusé par ses contemporains d'avoir quelque pente à « branler les piques » (pour reprendre un mot de son contemporain Tallemant des Réaux), ç'a été à cause de son amitié passionnée pour Baron.

 

J'ai déniché dernièrement une série de petits bouquins publiés chez Belin en 1813, sous le titre de « Théâtre des auteurs du second ordre ou recueil des tragédies et comédies restées au Théâtre Français, pour faire suite aux éditions stéréotypes de Corneille, Racine, Molière, Regnard, Crébillon et Voltaire, avec des notices sur chaque auteur, la liste de leurs pièces et la date des premières représentations ». Ouf ! Ces titres-là ne s'inventent pas.

 

Il se trouve que l'auteur est plus laconique dans ses notices biographiques que dans le titre de sa compilation. Baron figure pourtant (notice et comédie) au tome IV de la série « Comédies en prose ».

 

Voici ce que le présentateur (anonyme) nous dit à son sujet :

 

« Michel Baron naquit à Paris le 22 octobre 1653. Son père et sa mère étaient comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. L'un y jouait les rois et l'autre les premiers rôles tragiques et comiques. Leur véritable nom était Boyron, mais Louis XIII les ayant appelés plusieurs fois Baron, ce nom resta à la famille. Baron fils, devenu orphelin à l'âge de huit ans, entra dans la troupe des petits comédiens de Monseigneur le dauphin. Molière, qui avait remarqué ses dispositions, l'attache à son théâtre et se plut à former son talent. Le jeune acteur, ayant essuyé de mauvais traitements de la part de madame Molière, retourna avec ses premiers camarades qu'il quitta bientôt pour revenir avec Molière. Ce ne fut qu'après la mort de son maître que Baron entra à l'Hôtel de Bourgogne où il acquit la réputation du plus grand comédien, etc. »

 

Les biographes « officiels » de Molière sont passablement discrets sur cet épisode. Il marqua pourtant profondément Molière (et Baron). Résumée en deux mots, l'histoire est transparente : Molière est pris de passion pour le jeune Baron. Sa femme s'en aperçoit. Scènes de ménage. Baron est sacrifié. Il quitte Molière. Mais la passion est la plus forte. Baron revient. Madame Molière devra le supporter. Son époux le lui impose. Appelons un chat un chat et Rolet un fripon.

 

Et Baron lui-même, que pensa-t-il de cette passion ? Nous ne possédons évidemment pas ses confidences. Mais nous avons son théâtre. Il peut nous éclairer un peu.

 

Dans l'opuscule dont je viens de parler figure une comédie en cinq actes et en prose, écrite par Michel Baron, qui fut interprétée le 29 janvier 1686 (treize ans après la mort de Molière) et connut un vif succès (23 représentations) : « L'homme à bonne fortune ».

 

Le héros, nommé Moncade, est l'amoureux des onze mille vierges... mais l'amant d'aucune d'elles. Toutes ces dames se l'arrachent, et il les tient pour du... tout ce que vous voudrez. Or, à la dernière scène de l'acte III (pivot de toute pièce en cinq actes), ce n'est plus une dame, c'est un jeune homme que rudoie ce bourreau des cœurs. Il faut dire que le jeune homme en question (que Baron appelle « le petit chevalier ») a été envoyé à Moncade par sa tante, laquelle soupire aussi pour « l'homme à bonne fortune ». Cela donne un contexte assez piquant dont le public (qui savait ce qu'on avait dit sur Molière et Baron) devait percer à jour tous les sous-entendus :

 

Le petit chevalier, à Moncade : Eu ! Bon jour, mon ami Moncade : Eh ! Bon jour, mon enfant. Où vas-tu ?

Le petit chevalier : Je viens vous voir. En êtes-vous fâché ?

(le petit chevalier veut l'embrasser)

Moncade. Non, da ! Tiens toi donc

Le petit chevalier. Je veux vous baiser.

Moncade, l'embrassant. Voilà qui est fait.

Le petit chevalier, l'embrassant une seconde fois : Et, pour ma tante, n'aurai-je rien ?

Moncade, se retirant. Eh bien ! En est-ce assez ? Fi donc, petit fripon ! Tu gâtes toute ma perruque.

Le petit chevalier : Oui, c'est vrai ! Je lui ai fait un grand bobo. (A Paquin) Eh bonjour, Pasquin ! (Allant présenter la main à Pasquin) Touche la.

Pasquin (lui touchant la main) Voilà qui est fait.

 

Et la scène continue sur ce ton de badinage ambigu, le petit chevalier jette à terre la perruque de Moncade, qui lui barbouille le nez de tabac.

 

Le petit chevalier : Ah ! Fi ! Peste soit du vilain avec son tabac... Tenez, vous verrez si je ne le dis pas à ma tante... etc.

 

Une telle situation, bien entendu, n'a rien de particulièrement original dans le théâtre des XVII et XVIIIe siècles. Elle préfigure un peu Cherubin. Seulement, Chérubin « taquine » sa marraine, joue à embrasser sa marraine, cherche à titiller les sens et l'attention de sa marraine, alors que notre petit chevalier « taquine » Moncade, joue à embrasser Moncade (« je veux vous baiser »), cherche à titiller les sens et l'attention du seul Moncade. Il est difficile de ne point songer qu'en écrivant cette scène, Baron, âgé d'une bonne trentaine d'années n'ait pu, peu ou prou, évoquer sa rencontre avec Molière, quand celui-ci était dans la trentaine passée, qu'il jouissait de la faveur (et de l'envie) à la Ville comme à la Cour, alors que Michel Baron, quant à lui, n'était qu'un enfant de l'âge du petit chevalier, avec la même espièglerie perverse, avec les mêmes troublantes fausses naïvetés. L'évènement avait trop marqué l'enfance et la jeunesse de Baron (toute sa carrière, après tout, s'était jouée en marge de cette passion traversée) pour que celui-ci, devenu le continuateur de Molière, et voulant s'imposer comme tel, n'ait pas pu ne pas y penser.

 

Les spectateurs non plus ne purent probablement pas être dupes. Le succès de cette comédie (au demeurant assez plate) s'explique sans doute un peu par là. Ce fut un petit succès de scandale (de léger scandale, car, après tout, Molière était mort, on devait, dans ce frivole public de l'époque, l'avoir déjà beaucoup oublié).

 

C'est un peu plus tard (en 1705) que le premier biographe de Molière, Grimarest, va faire allusion à l'idylle virgilienne avec Baron, aux foudres junoniennes de l'épouse courroucée, au piquant ballet d'envoi en disgrâce et de retour en grâce (le tout sur les confidences de Baron et de la veuve Molière).

 

Un personnage, dans la comédie de Baron, n'est pas dupe de « l'homme à bonne fortune ». C'est une soubrette dans la tradition de Molière, Marthon. Voici comment, à l'acte IV, scène I, elle dépeint les hommes... à bonnes fortunes (entendez l'expression au sens que vous voudrez) :

 

« C'est une pente naturelle qui me porte à desservir tous ces petits animaux-là, dont tout le mérite n'est presque toujours que dans de certaines manières affectées, qui font mal au cœur : un regard languissant, un sucement de lèvres, tirer son bas, peigner sa perruque, et répondre par un soupir aux choses qu'ils n'ont pas seulement écoutées. Ah ! que si toutes les femmes étaient de mon goût... J'enrage quand je songe à cela, car il est vrai qu'ils font déserter tous les jours de bien plus honnêtes gens qu'eux. Et pourquoi ? Je n'en sais rien. Un diable de jargon qu'ils ont entre eux, qui me fait mourir, des serments, cent minauderies... Ah fi ! n'en parlons plus, cela me mettrait en colère tout de bon... »

 

Pour les dépeindre avec une jalousie aussi lucide, aussi féroce, il fallait bien, confessons-le, que la vieille Baron... (pardon : la vieille Marthon) eût beaucoup hanté les minets du temps.

 

Sur ce, mes chers cousins, permettez que vous baise, en tout bien tout honneur, comme le petit chevalier,

 

Votre affectionné cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°337, janvier 1982

 

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