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Mon fils Gil, Marthe Richard (1948)

Publié le par Jean-Yves

« Mon fils Gil », sous-titré roman, est essentiellement un prétexte à informer sur les conditions de l'existence et les désillusions de l'expérience dans les Centres de jeunesse pendant la période d'occupation, et dans les Maisons de redressement ou Centres de délinquants du ministère de la justice pour l'après guerre.

 

L'objectif de l'auteure est humaniste : travailler pour qu'on ne mêle plus la jeunesse malheureuse à la prison, à la déchéance ou à la mort. Elle ne se contente pas d'accuser la société, ou de chercher dans les faits dont les jeunes sont victimes une excuse pour leurs propres fautes.

 

Son récit analyse les comportements, les motivations, conscientes ou inconscientes, des nombreux individus qui défilent tout au long des pages. D'où les maladresses dans le maniement de la langue.

 

« Le camp de délinquants de Fontainebleau, comme les autres camps ou prisons, comptait ses "caïds", ceux qui sodomisent les jeunes, les plus faibles. Dans les civilisations primitives, les droits du sexe, c'est-à-dire des forts, l'emportent sur tout autre sentiment dès qu'il s'agit de commander. Le roi désigné s'appelait Léon Boudin Ier. C'était un grand costaud, un vrai dur, un moins de vingt ans. Il avait été arrêté comme faux poulet et pour participation à un cambriolage. Mais il faisait merveille au bûcheronnage, quand il commandait une équipe et se trouvait d'humeur à travailler. Par contre, il s'imposait par la terreur pour choisir ses petites amies parmi les mômes les plus délicats. La favorite fut Simone. Son vrai nom était Simon, pauvre gosse à demi-tuberculeux. On l'avait féminisé parce que l'homosexualité était chez lui une véritable vocation, alors que la plupart des autres s'en contentaient à défaut de mieux, mais aussi parce qu'ils n'osaient pas se refuser. Simone s'était coiffée de mousse et affublée d'un tablier d'infirmière, qui laissait son derrière nu. L'assistance sociale étant absente, ses affaires avaient été pillées. » (pp. 52/53)

 

Le récit de Marthe Richard est abondamment enrichi de réflexions et d'enquêtes de philosophes, juges, psychiatres, sociologues : René Le Senne, Jean Chazal, Paul Le Moal, Georges Heuyer, Henri Joly :

 

« Le directeur de Saint-Hilaire, dont on ne saurait trop louer la vigilance et l'esprit d'investigation, a fait une lugubre statistique. Chaque enfant qui arrive est visité par le médecin. Si ce dernier constate des traces et comme les stigmates d'une vie abominable, il en avertit le directeur qui, dès lors, sans crainte d'alarmer la pudeur d'un innocent, pose des questions, recueille des réponses. Je l'ai vu ce martyrologe secret de l'enfance de nos grandes villes : sur 100 enfants qui arrivent à la colonie, 75 ont souffert ou recherché les pratiques antiphysiques. On imagine combien importante est l'organisation de certaines bandes qui, non seulement à Paris, mais dans des villes comme Caen, comme Angers, procèdent à l'aide de rabatteurs ou de souteneurs (car il y a des enfants de sept à huit ans qui en ont, comme les filles publiques). » (Henri Joly, p. 161)

 

Les documents retranscrits dans cet ouvrage expliquent encore les comportements d'adolescents par des facteurs héréditaires et constitutionnels, ou encore par de puissantes motivations inconscientes. Théories dangereuses parce qu'elles usent d'un vocabulaire flou et qu'elles s'exercent à l'intérieur de cadres sociaux et intellectuels figés, incapables de renouvellement.

 

Gil (Gilbert), le protégé de la narratrice, est le fil conducteur qui permet l'évocation d'un monde trouble et marginal. Psychiquement torturé, Gil est un adolescent, sans expérience, qui découvre les pièges et les hypocrisies du monde.

 

« Un détachement allemand passa sur la route. Je conseillai au réfractaire de s'asseoir près de nous. Il obéit. Gilbert se dressa alors, près de l'homme, pour le cacher. Emue (la narratrice a rendu visite à Gilbert), je serrai avec force la main de ce jeune garçon, si prêt à prévenir la souffrance chez les autres et disposé à l'accueillir pour lui-même. Ce danger immédiat n'était pas grave, mais le destin devait nous réserver des instants plus tragiques. » (p. 62)

 

Quatre adolescents profitent de la libération de Paris pour s'enfuir du centre. Ils sont surpris par une patrouille allemande :

 

« La bataille approche. Précipitamment, ils cherchent un abri. Entraînés, ils sonnent à la porte d'un immeuble qui immédiatement s'entrouvre. Dans un appartement au rez-de-chaussée, le locataire les accueille :

— Entrez, jeunesse. Venez par ici. Installez-vous. Nous aurons le temps de faire connaissance. Vous avez un divan dans ce coin, avec des coussins.

Dans ces phrases, une voix féminine alternait avec une voix d'homme. La femme triomphait en chantant à la fin de la phrase. Jeunesse... bien... connaissance... coussins... Le regard de l'individu était charmeur, abrité par de longs cils, les cheveux ondulés, le nez un peu trop long, mais sensuel. La bouche seule trahissait le goût du vice, dès, qu'elle entrait en action dans sa mimique expressive pour prononcer certains mots. Dédé, fureteur, regarda une photo, au-dessus du divan où il s'était installé sans gêne.

— Oh ! c'est marrant...

Il n'acheva pas sa phrase. Casqué de strass et de plumes d'autruche, le visage de leur hôte. On ne voyait que la tête et le haut de la poitrine, le regard alangui, prometteur de rêve, et, cependant, son attitude, dans une robe du soir, était plus maniérée dans sa pose qu'un corps de femme.

— C'est ma sœur, expliqua-t-il, avec un sourire moqueur. Elle a une grâce, un chic... Elle aurait pu en remontrer à la Miss et à la Sorel, mais elle n'a jamais voulu faire du music-hall. Tu perds une fortune, ma chère, lui disais-je... Personne n'était dupe.

— On pourrait voir la robe ? demanda Dédé avec un air de fausse innocence.

— Ah ! Vous aimez vous déguiser. Moi aussi, à votre âge, c'était mon plus grand plaisir. Les rideaux, les tapis de table, tout ce que je trouvais ; j'empruntais aussi les robes de ma mère. J'étais obligé de garnir l'intérieur du corsage. Nous ne sommes pas doués de ce côté-là, nous autres...

[…] Léon Boudin n'est pas foncièrement perverti. S'il a exercé ses droits de caïd sur de jeunes garçons, dans les centres où il était interné, c'est faute de mieux. Libre, il aimerait les femmes et probablement d'une manière exclusive. Selon l'orientation donnée par le milieu d'occasion, il pourrait être maquereau à Montmartre aussi bien que patriarche, chef de guerre ou propriétaire d'un harem en Islam. Assez bon prince et généreux de son sang, une éducation différente dans son enfance l'aurait facilement orienté vers les écoles militaires, la monogamie, la défense de l'ordre social et le goût des décorations. Dédé était aussi peu prédestiné que son camarade à l'homosexualité par sa nature. Appartenant à une famille de six enfants, élevés dans deux pièces, il a assisté à un avortement de sa sœur aînée, Louison. Il avait neuf ans, cette nuit-là, et faisait semblant de dormir. L'année suivante, il vit, d'un peu plus loin, mais sans perdre trop de détails, le viol de sa sœur Annette par un de ses oncles, au fond d'un atelier de cordonnerie. Dans la même semaine, sa plus jeune sœur eut ses règles dans la chambre commune. Ainsi avait-il eu une initiation complète et successive des mystères de l'amour dans le sens inverse du processus normal, vu du côté féminin. Il considérait la femme comme un être résigné, courbé par une sorte de fatalisme. Un grand nombre d'informations complémentaires était d'ailleurs venu se greffer sur cette succession de tableaux. La promiscuité résultant des conditions de logement avait progressivement développé en lui des qualités de voyeur. L'atmosphère d'angoisse et de souffrance, l'odeur du sang dans la scène d'avortement, avaient entaché toute son initiation d'un dégoût général de la femme. Dans son entourage, on avait conditionné « Dédé », jeune garçon sensible, plein d'imagination, pour l'écarter du sexe faible, d'une manière aussi efficace qu'on dresse un chien de garde ou de chasse. Une série de malchances, dira-t-on. Sans doute, mais ces hasards malheureux étaient si abondamment servis par les conditions de vie où il se trouvait, qu'il n'avait guère de possibilités d'y échapper. Toute la famille, d'ailleurs, s'en était ressentie. Si le jeune garçon était un repris, de justice, Louison était devenue une prostituée, Annette souffrait de troubles nerveux graves et le petit Jacques avait été emporté par la tuberculose. Dans les morceaux de ses derniers tabliers noirs, la mère avait taillé des brassards de deuil Pour toute la famille, le jour de l'enterrement, car elle restait attachée à certaines traditions. » (pp. 110/113)

 

De tous les garçons, Gil est celui qui est le plus marqué par un destin implacable. Il est finalement victime de la cruauté et de la bêtise du destin : pour sortir du dernier centre où il est enfermé, il accepte d'intégrer l'armée coloniale en Indochine… il meurt après avoir envoyé à la narratrice une lettre où il parle d'un temple merveilleux qu'elle reconnaît comme étant celui d’Angkor.

 

 

Le corps de Gil crucifié sur un nâga n'a plus aucune importance. Restent tous les autres enfants. Un monde traversé par tous les drames ordinaires de la vie où tout est l'objet de tractations. La moindre des complicités laisse transparaître ses illusions. Chaque parole, son ombre : le profond secret de chacun.

 

■ Éditions Société Les Impressions Modernes, 1948

 


La jaquette de couverture m'a été gentiment transmise par un lecteur des Pays Bas. Qu'il soit ici remercié.

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