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Le nouveau monde amoureux de Fourier par Daniel Guérin

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai déjà rapporté, dans Arcadie (1), que Proudhon, sans d'ailleurs avancer de preuves, soupçonnait Charles Fourier, le grand utopiste du début du XIXe siècle, d'avoir, entre autres, « sanctifié » l'amour « unisexuel ». Mais je manquais alors de matériaux pour établir le bien-fondé de cette suspicion. Un éditeur avisé vient de combler la lacune en publiant un important inédit de Fourier : Le Nouveau monde amoureux (2). Les phalanstériens (3), ses disciples, s'étaient gardés de livrer à l'impression un livre aussi osé et en avance sur son temps. On y trouve la confirmation que l'érotisme est une des clés de l'anticipation fouriériste. L'amour est au centre de la société future décrite sous le nom d'Harmonie. Mais dans les autres traités il fallait le lire entre les lignes ou se contenter d'allusions éparses. Avec cet inédit, tout devient clair.

Plus encore qu'un réformateur social, Fourier est un sexologue avant la lettre. Il enquête à la manière de Kinsey. Il reproche aux moralistes de n'avoir pas procédé à l'analyse systématique et au classement de chaque « vice ». Et il ajoute : « Ce tableau ferait sentir la nécessité de faire en amour comme en toutes passions la part du feu ». C'est après avoir interrogé « les femmes qui ont eu beaucoup d'amants et les hommes qui ont eu beaucoup de maîtresses » qu'il a appris « par leurs récits que les manies sont variées à l'infini ». Quelques années avant Stendhal (4), il ose analyser le fiasco qu'il nomme « échec matériel » et il attribue cette défaillance masculine à un phénomène de « profanation sentimentale ». Pour s'excuser d'aborder des sujets aussi scabreux, il observe : « Ce livre est comparable à ceux qu'on réserve aux médecins et aux confesseurs et qui doivent traiter de matières interdites à d'autres ouvrages. »

L'étude des passions que Fourier entreprend est « vraiment la région des ténèbres ». « Nous sommes en étude passionnelle des commençants ». Il s'indigne de « la profonde ignorance des savants sur tout le passionnel ». Les philosophes veulent diriger les passions « sans avoir la moindre connaissance du mécanisme que leur assigne la nature ». Depuis trois mille ans, on n'a proféré à leur sujet que des « sornettes éloquentes ».

Fourier a une certaine intuition de la société primitive. Les passions, selon lui, y « étaient plus violentes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les hommes n'avaient rien de cette simplicité pastorale qui n'exista jamais que dans les écrits des poètes. Ils étaient fiers, sensuels, esclaves de leurs fantaisies, exempts de préjugés ». Ils « ne songèrent nullement à déclarer crime la liberté amoureuse ». Ils s'adonnaient « aux orgies, aux incestes et aux coutumes les plus lubriques ». Garçons et filles pratiquaient « une galanterie de genre collectif ». « On a retrouvé quelques vestiges de liberté amoureuse, simple et brute, à Tahiti ». Il fallut « bien du temps pour faire naître les circonstances qui obligèrent à restreindre la liberté amoureuse » et apparaître des « règlements coercitifs de l'amour ». Comme le confirmera, de notre temps, Wilhelm Reich, l'origine de ces interdictions remonte à « l'établissement du patriarcat, ou despotisme masculin », « un ordre dans lequel chaque père devient un satrape, qui exerce sur sa famille la tyrannie la plus révoltante ».

En dépit de l'avènement de l'état de choses actuel que Fourier dénomme, péjorativement, « Civilisation », la nature, bien que réprimée de toutes les façons, conserve, dans une certaine mesure, ses droits. La polygamie, « quoique gênée et secrète, est déjà si générale parmi toute la jeunesse ». « Chez nous, où le sérail et la polygamie sont défendus, que fait la jeunesse masculine ? Elle sait se créer des sérails secrets, voltiger de belle en belle ». Chaque homme aimerait avoir un millier de femmes et chaque femme « voudrait pareil assortiment d'hommes ». Les parties carrées préfigurent les croisements collectifs, les « quadrilles » de la future société d'Harmonie. C'est ainsi que Fourier donne en exemple une association de Moscovites, qui s'intitulait « club physique » et dont les membres, après s'être dévêtus dans un cabinet, entraient dans une salle obscure « où chacun palpait, fourrageait, opérait au hasard sans savoir à qui il avait à faire ». Cette invention d'une séance obscure était aux yeux de Fourier une « très belle idée », car elle conciliait « le penchant naturel à l'orgie avec l'obstacle qu'opposent les défiances et jalousies civilisées ».

Arcadie n°168 et n°169, Daniel Guérin, décembre 1967 et janvier 1968


(1) « Proudhon et l'amour unisexuel », Arcadie, février 1965, p. 61

(2) Editions Anthropos, 15, rue Racine, Paris-6e. Ces Editions rééditent, en même temps, les Œuvres complètes de Charles Fourier, auxquelles nous empruntons également certaines de nos citations. On pourra consulter aussi un choix de textes de Fourier qui vient d'être publié en livre de poche chez Pauvert sous le titre : L'attraction passionnée et, toujours chez Pauvert, une belle réédition de la Théorie des quatre mouvements.

(3) Du mot « phalanstère » qui est le nom donné par Fourier à l'habitation de la commune sociétaire, minutieusement décrite dans ses œuvres.

(4) Le Nouveau monde amoureux a dû être écrit entre 1816 et 1818, alors que Stendhal publia De l'Amour en 1822.


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