Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Montaigne et l'amitié par André Linck

Publié le par Jean-Yves

« O un ami ! Combien est vraie cette ancienne sentence, que l'usage en est plus nécessaire et plus doux que des éléments de l'eau et du feu ! »

III, 9.

 

L'amitié qui unit Montaigne et La Boétie est célèbre ; on la range d'un avis unanime parmi les grandes amitiés de l'Antiquité, lesquelles présentent aux Arcadiens le spectacle d'un bonheur parfait dont nous doutons souvent de goûter les fruits au sein d'un univers hostile et aveugle.

 

Que nous évoquions ces couples héroïques, quoi de plus naturel ! Encore conviendrait-il d'examiner jusqu'à quel point certains d'entre eux peuvent être qualifiés d' « arcadiens », en particulier celui de Montaigne et de La Boétie.

 

Si La Boétie, de trois ans l'aîné, a mis en parallèle l'amitié qu'il éprouvait pour Montaigne avec les amitiés grecques, ne croyons pas qu'il aima son ami comme Hermodius, dit-on, aimait Aristogiton. Il ne cherchait qu'à mettre en valeur par cette comparaison une amitié dont le rayonnement, selon son ami, égalait celui des héros antiques. N'oublions pas le retentissement prodigieux de l'Antiquité à la Renaissance et nous comprendrons mieux qu'un « honnête homme » se référât à des valeurs trop délaissées au Moyen-âge. Cette amitié fut vertueuse. Rien dans les Essais n'autorise un doute sur la nature de leurs rapports. Il n'est que de lire Montaigne pour s'apercevoir qu'il était trop bon observateur des femmes et volontiers galant auprès d'elles avec hardiesse, précipitation et verve pour ne pas soupçonner qu'il s'adonnât à « cette autre licence grecque ».

 

Voilà une déception pour quelques-uns d'entre nous ; et cependant leur amitié présente les symptômes d'une liaison passionnée. Elle témoigne de quelle ferveur peuvent s'enrichir les rapports d'homme à homme dans le respect des mœurs ; elle suggère quel visage pourrait présenter nos sentiments lorsque les circonstances exigent un vœu de chasteté pour sauvegarder l'estime d'un ami ou de son entourage. Le voyage en Arcadie n'est pas toujours de grand repos ; bien des désillusions nous guettent. L'exemple de Montaigne et de la Boétie redonnera confiance aux désemparés ; il leur désignera quelle voie ils peuvent emprunter pour se délivrer des tourments d'un amour parfois impossible. Le sexe est un maître exigeant, exaspérant, dont l'emprise paralyse les meilleures volontés ; la coutume en est un autre, plus sévère, plus injuste, et dont il faut tenir compte. Entre ces deux obstacles Montaigne et La Boétie proposent le chemin de la sagesse.

 

Montaigne avait vingt-quatre ans lorsqu'il connut à Bordeaux La Boétie. « Nous nous embrassions par nos noms, écrivait-il, et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proches que l'un à l'autre » (1). Ainsi débuta, sur un coup de foudre, cette amitié que la mort de La Boétie interrompit au bout de quatre ans et dont Montaigne fut inconsolable. Dès les premiers instants, elle atteignit sa plénitude : « Cette amitié, écrivait Montaigne dans le même chapitre, n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une façon, d'une conscience pareille [...]. Nos âmes ont charrié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusqu'au fin fond des entrailles l'une à l'autre, que, non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi qu'à moi. » La Boétie répondait aux sentiments de son ami avec la même ferveur ; dans un poème latin il lui avouait : « Pour toi, ô Montaigne, ce qui t'a uni à moi pour jamais et à tout événement, c'est la force de nature, c'est le plus aimable attrait d'amour, la vertu. » Ils développèrent en quatre ans de fréquentation les germes d'un idéal qui devint au cours des siècles celui des honnêtes gens ; ils apprirent ensemble à combattre pour le Bien, pour le Juste sans aliéner dans la révolte leur respect de la liberté ; toujours fidèles au Pouvoir établi, même lorsqu'ils n'épousaient pas la doctrine officielle. Ils avaient éprouvé par eux-mêmes jusqu'à quels désordres aboutit l'intransigeance ; au milieu des haines et des querelles sanguinaires, ils incarnèrent la divine mesure, génératrice de paix. « L'affirmation et l'opiniâtreté sont signes exprès de bêtises » (2), constatait Montaigne.

 

Cette amitié s'auréola aux yeux de Montaigne d'un éclat quasi mystique. « Si je compare, confessait-il, tout le reste de ma vie aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage (3), ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant, et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part [...]. J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi » (4). Il parla de cette amitié en termes enflammés ; et l'on pourrait se demander jusqu'à quel point une certaine équivoque n'aurait pas troublé la nature de leurs relations, si les envolées lyriques de fidèles exaltés ne nous aidaient à comprendre combien la passion emprunte au vocabulaire amoureux les termes qui, seuls, permettent de traduire l'ardeur, la foi, l'élan communs aux sentiments les plus élevés et aux désirs les plus aveugles, comme si, à partir d'un certain degré de maturation de la passion, les satisfactions du corps et de l'esprit se confondaient en une apothéose de la jouissance, voisine de l'ivresse. A bout d'arguments, Montaigne écrivait : « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui ; parce que c'était moi » (5). Ultime cri du cœur, qui est un aveu d'impuissance ; à ce degré d'exaltation, on n'a plus rien à confesser, fors l'amour.

 

Cependant Montaigne s'employa à décrire l'amitié, à l'analyser, à la louer. Il en parlait avec d'autant plus de conviction et d'assurance qu'il se flattait de l'avoir éprouvée « si entière et si parfaite que certainement il ne s'en lit guère de pareilles, et, entre nos hommes (6), il ne s'en vit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bâtir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles » (5). Il la concevait pure de toutes compromissions, qu'il s'agisse des liens du sang, de l'intérêt, de la sympathie ou de la volupté. « En l'amitié, écrivait-il, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et jollissure, qui n'a rien d'âpre et de poignant [...]. L'amitié est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne s'élève, ne se nourrit, ni ne prend accroissance qu'en la jouissance comme étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage » (7). Différente de l'amour, dont elle ne subit pas le « désir forcené », elle est l'unique moyen de s'affranchir des contraintes sociales, du respect dû aux autorités, du souci quotidien de paraître conforme à l'image ou à l'idée que les autres se forment de soi ; elle est l'occasion de dépouiller son être par la communication sincère, sans apprêt ; une permission de solliciter compréhension, soutien, amour. « C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'avoir un honnête homme, d'entendement ferme et de mœurs conformes aux vôtres, qui aime à vous suivre » (8).

 

C'est donc l'esprit qui gouverna leur amitié et favorisa entre eux une entente durable et parfaite. Montaigne, malgré cela, ne dédaignait pas les valeurs corporelles. Il connut, adolescent, les folles équipées, les nuits voluptueuses, « les « étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants » (9) ; et en ceci il se conformait aussi bien à son tempérament gascon qu'aux préceptes des Anciens. « Nous ne saurions faillir à suivre nature » (10), notait-il. Sa conception de l'amitié allait de pair avec son amour de l'homme. Une amitié facilement octroyée, dilapidée, constitue un affront envers son semblable. On ne fait pas impunément bon marché des sentiments, et en particulier de celui-ci. Des amis, il en court par le monde, qui se détournent les uns des autres lorsque l'intérêt, le désir ou la lassitude l'emportent sur le respect d'autrui et de soi-même. L'amitié est si absolue qu'elle ne dépend ni des humeurs ni d'un bon vouloir momentané. « Notre liberté volontaire n'a point de production plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié » (11), écrivait Montaigne. En quoi elle est une morale, une sagesse. N'est-ce pas être sage qu'aimer un ami pour lui-même, que lui parler et l'aider, sans que la volupté, l'ambition ou le devoir entretiennent une ardeur qui ne s'échauffe entre amis véritables que par l'estime et la tendresse ?

 

Pour Montaigne l'amitié doit écarter les obstacles que dressent entre les hommes les habitudes collectives, les préjugés, les peurs inavouées, les passions viles. Elle est unique et sans retenue (Montaigne la qualifie lui-même de passion), aussi droite que la justice, la dominant même, comme source de toute justice. On a l'impression, en le lisant avec attention, qu'il a dépassé la conception des Anciens pour lesquels l'amitié se résolvait dans un curieux compromis entre les impératifs du cœur et les aspirations intellectuelles, dans un marché où l'une des parties offrait son corps en échange des mérites spirituels de l'autre. C'est ainsi que Montaigne comprenait l'amitié grecque (12) ; il condamnait ce commerce amoureux où l'amitié dispute au désir une jouissance sans commune mesure avec les satisfactions de l'esprit. Il voyait là une confusion regrettable entre amitié et amour. « Ces deux passions, disait-il en parlant d'elles, sont entrées chez moi en connaissance l'une de l'autre ; mais en comparaison jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement celle-ci passer ses pointes bien loin au-dessous d'elle » (13).

 

Si nous arrêtions ici cette analyse, nous penserions que Montaigne se rangeait au point de vue platonicien, comme on l'entend généralement, c'est-à-dire l'amitié conçue comme une union des âmes. Je ne crois pas que Montaigne limitât sa conception à une définition. Il avait trop conscience de la dualité humaine pour se contenter d'englober en quelques aperçus une passion sur laquelle il hésita à nous donner le fond de sa pensée, comme s'il achoppait sur sa véritable signification. L'amitié est-elle pure, chaste ? Obéit-elle à des impulsions troubles ? Sans se poser la question, Montaigne laissait deviner par le caractère de son amitié pour La Boétie que l'amitié est quelque chose de plus qu'une alliance des esprits. A le lire, on sent palpiter son émotion, gémir sa tendresse pour un être cher, même lorsqu'il les dominait. Ses phrases ont une résonance qu'elles ne provoqueraient pas s'il se fût agi seulement entre eux d'un accord parfait des volontés et des goûts. Il y a quelque chose d'autre qui prend aux entrailles et qui ressemble étrangement à l'amour, mais sans cet aiguillon de la chair enamourée qui brise, bouscule, terrasse la volonté et embrase l'être. Et cependant, écrivait Montaigne, « s'il se pouvait dresser une telle accointance (14), libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fût engagé tout entier : il est certain que l'amitié en serait plus pleine et plus comble » (15). Serait-ce cette plénitude du corps et de l'âme qu'il partagea avec son ami ? Rien dans son œuvre n'autorise semblable assertion. S'il éprouva une certaine nostalgie d'un engagement total de l'être, il ne le crut jamais réalisable. La femme, constatait-il, « par nul exemple n'y est encore pu arriver », et quant à l'amour grec, dont il a parlé, il y reconnaissait un vice aimable de la passion amoureuse, un dérèglement de la « nature ». Sinon nous eût-il avoué que « La Boétie n'avait rien de beau que l'âme, du demeurant il faisait assez d'échapper à être laid ? » (16).

 

L'amitié chez Montaigne apparaît comme une mystique. Elle est l'homme. En la cultivant, l'individu atteint ses propres limites. L'ami se réalise en l'ami ; il s'incarne en lui ; « tout étant par effet commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps selon la très propre définition d'Aristote, ils ne peuvent ni prêter ni donner rien [...]. Chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs » (17).

 

Montaigne entreprit d'assumer l'idéal antique et il y parvint, puisqu'aucune ombre ne ternit l'éclat de son amitié pour La Boétie. N'a-t-il pas embelli la réalité ? N'imagina-t-il pas cette perfection de leur alliance ? Il serait sacrilège de douter de sa sincérité, de son ardeur. A ce niveau l'amitié n'est pas seulement une jouissance, un bien que l'on conquiert, mais aussi un style de vie. Elle irradie dans le cœur une lumière où se confondent amour, confiance, tendresse ; ici l'amitié devient une aventure, une quête de paix envers soi et envers le monde, déjà un signe de Dieu.

 

(1) Essais, I, 28

(2) Essais, III, 13

(3) La Boétie

(4) Essais, I, 28

(5) Essais, I, 28

(6) De nos jours

(7) I, 28

(8) III, 9

(9) I, 55

(10) III, 12

(11) I, 28

(12) Voir I, 28 : « Tout ce qu'on peut donner à sa faveur, c'est dire que c'était un amour se terminant en amitié : chose qui ne se rapporte pas mal à la définition stoïque de l'amour : « L'amour est un effort pour obtenir l'amitié de qui nous a ému par sa beauté » (Cicéron).

(13) I, 28

(14) Amitié

(15) I, 28

(16) III, 12. Cette phrase fut raturée en 1592 et remplacée par celle-ci : La laideur que revêtait une âme très belle en La Boétie...

(17) I, 28

 

Arcadie n°88, André Linck, avril 1961

 


Lire l'article complet

 

Commenter cet article