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Montherlant intime par Robert Amar

Publié le par Jean-Yves Alt

Mes relations avec Henry de Montherlant remontent très loin dans le temps ; elles eurent pour point de départ un article paru dans un journal littéraire qui critiquait très injustement ses Olympiques auquel répondit, avec toute son expérience, mon oncle, joueur international de football.

Deux ans après, en 1926, je publiai un livre sur l'amitié, ce sentiment qui devait séduire l'entendement des pères de la philosophie aussi bien que la sensibilité des poètes les plus récents. Il voulut bien lui donner une préface en ces termes : « Vais-je ajouter ma pensée sur l'amitié à celles qui composent ce volume ? Mais non il me suffira de rappeler que l'amitié est le thème de chacune de mes œuvres. Rappeler ? Hé, je crois bien que c'est votre démarche qui m'en fait prendre conscience pour la première fois.

« La Relève du matin, qu'en resterait-il si on en ôtait l'amitié de collège ? »

« Le Songe est, comme l'Iliade, l'histoire d'une amitié à travers les combats. »

« Les Olympiques sont, avant tout, le poème du sport vu à travers l'amitié de stade ; peut-être même, tout simplement – comme les coupes de Hiéron – le poème de l'amitié de stade. »

« Le chant funèbre, dédié "à mes chers camarades" est un long thrène sur la camaraderie de guerre. »

« J'envoie mon salut cordial à celui qui, comme Scipion l'Africain, génie de mon enfance, s'est consacré aux lettres et à l'amitié. »

C'est dans ses Carnets (1) qu'il se révèle, avec une totale franchise, beaucoup plus que dans ses romans et dans son théâtre. J'ai eu l'idée de réunir ici ses réflexions et ses jugements, sur quelques thèmes, épars en quelques centaines de pages, pour dessiner un portrait ; cela à la manière de ce jeu de patience fait de fragments découpés qu'il faut rassembler pour reconstituer une image qu'on appelle un puzzle.

« — Dans un journal suisse je vois cité comme un exemple de "vices d'animaux" le fait qu'un mouton dévore une cigarette ! Or tous les moutons mangent des cigarettes. Cela en dit long sur ce que le monde traite de vice. »

« — Le plus grand service qu'on puisse rendre à un être : lui apprendre de très bonne heure à savoir user de la vie. »

LE DÉSIR

« Une âme sans désirs, c'est un vaisseau démâté, jouet des flots jusqu'à ce qu'il sombre. »

« Chaque être beau qui passe, et qui n'est pas à nous, nous perce d'une nouvelle flèche. Un saint Sébastien percé de flèches. »

« Je ne puis me soutenir qu'avec un plaisir vif par journée ; faute de cela, je languis et m'étiole. »

« Il n'y a pour moi de journée humaine que celle où je caresse ou celle où j'écris. »

« Unum necessarium. Il est pour moi d'aimer et de créer. Les jouissances du cœur, ni celles des sens, non plus que celles de l'esprit, ne demandent beaucoup d'argent. »

« La possession charnelle me donne la plus forte idée qui me soit possible de ce qu'on appelle l'absolu. Je suis sûr de mon plaisir. Je suis sûr du plaisir de l'autre. Pas d'arrière-pensée, pas de questions, pas d'inquiétude, pas de remords. » « J'ai formé des œuvres et des êtres pour le plaisir, le leur autant que le mien. Je n'ai jamais formé rien d'autre. »

« Pendant huit ans, je n'ai vécu que pour le plaisir, la libération de tous les instincts. Ces saturnales de huit ans. A peine avais-je le temps de désirer. J'y ai sacrifié une partie de mon œuvre, mes intérêts, ma carrière, mes relations. Je ne saurais trop rappeler combien je crois qu'il n'y a de véritable et de raisonnable, au milieu de toutes les choses "sérieuses" que la jouissance dont nous avertissent directement les sens, sans l'intermédiaire de la raison. »

« Le sens du baiser est : vous êtes pour moi une nourriture. »

« Nous n'aimons pas les mains blanches, et molles, et veules ; mais que vienne quelqu'un que nous désirons et avons, et qui les ait telles, nous adorons ces mains blanches et molles et veules. »

« Ma famille, ce sont les personnes avec qui je couche. »

« Mohamed courait la course de vélos Alger-Miliana. Mais il était hypnotisé par les fesses ondulantes du jeune Français qui le précédait dans le peloton et il ne pouvait se résoudre à le dépasser. Le jeune coureur perdant toujours plus de terrain, Mohamed en perdait toujours plus derrière lui. Au moment du sprint final, débat cornélien en Mohamed ; eh bien non ! C'est plus fort que lui : à ce moment même, d'où dépend le sort de la course, rien à faire, il ne se détachera pas de la vision paradisiaque. Et il reste en queue de peloton. Si cette histoire, telle qu'elle me fut contée, est vraie, et elle l'est sûrement, elle a sa grandeur. Toute puissance de la passion sensuelle. Sa victoire sur les autres passions, l'esprit sportif, la vanité, l'intérêt, etc. »

« Besoin d'amour dans les beaux pays pour être d'accord avec le pays. »

« Que Dieu bénisse les corps qui m'ont donné tant de bonheur, et les âmes qui leur ont inspiré de me le donner ! »

LA MORT

« Les vieillards meurent parce qu'ils ne sont plus aimés. »

« Plus une vie est heureuse, plus il horrible de la quitter : c'est le paiement. »

« Mes deux forces essentielles : le goût du plaisir sexuel et le goût de la création littéraire. Le jour, où l'âge venu, ces deux forces me manqueront, que me restera-t-il ? Rien. Il me restera de mourir. »

« J'aime que le drap de notre suaire soit celui-même qui a contenu les plus exquises délices de notre vie. Etre enterré dans ce qui justifie pour nous la terre ! »

Robert Amar (René-Louis Dubly)

Arcadie n°318, juin 1980


(1) 1930 à 1944, N.R.F., 1957

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