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Notice Historique : il était une fois Arcadie… par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves

"Et quand les homosexuels sont mieux acceptés, qu'eux-mêmes s'acceptent mieux, ils peuvent rencontrer le regard des autres"

André Baudry, in Le monde 6 janvier 1979

 

 

Il était une fois – je vous parle de choses qui se passaient en des temps déjà fort anciens, c'était à l'aube des années dix-neuf-cent-cinquante un jeune homme candide qui, professeur de philosophie pour demoiselles de bonne famille, s'avisa, chevalier d'Idéal à l'heure matérialiste, d'entreprendre une moderne croisade en faveur des homosexuels.

  

Rien ne prédisposait André Baudry pour une telle entreprise. Il l'a confessé : « Je ne connaissais presque pas d'homophiles. J'ignorais tout de la vie. Je souffrais seulement – comme tant d'autres – de rencontrer parfois, aux carrefours de Paris et de nos grandes villes, certains êtres qui s'affichaient ridiculement .... Homophile d'âme, de cœur, sans aucune expérience charnelle, j'allais découvrir un monde que j'ignorais. » (1)

  

Le jeune homme candide – à parler vrai, pas tant candide que fou, complètement fou ! – se dit qu'il serait bon de rassembler les homosexuels pour leur permettre de se mieux connaître eux-mêmes et de s'accepter sereinement. Il découvre alors, plongeant aux catacombes, des drames qu'il ne soupçonnait pas, dont la racine était toujours une solitude insupportable.

 

Il faut, d'abord, un trait, d'union, qui soit une présence et une amitié. D'où la création d'une revue, baptisée par Roger Peyrefitte d'un titre évoquant « les pâtres de l'Hellade, le calme des bosquets, un certain bonheur paisible et digne ». (2)

  

En Janvier 1954 paraît le premier numéro d'Arcadie. Jean-Cocteau, Presque académicien, le préface d'un « Message » enthousiaste, rappelant qu'il n'est rien de plus naturel que ce que d'aucuns nomment contre-nature, définissant l'homosexualité « une expression de sens comparable à celle de l'art » et prophétisant : « Vous inaugurez sans doute une ère où les familles éviteront les crimes, où le crime social qui consiste à punir le singulier au nom du pluriel n'existera plus dans le monde. »

  

La revue répond à une attente. Très vite, les abonnements affluent, venus des cinq continents, émanant du berger d'Arcadie comme du Cow-boy de l'Arizona, du chevrier des Cévennes, du chamelier d'Arabie et même du pâtre d'Azerbaïdjan. Le royaume d'Arcadie est bien de ce monde, une province oubliée sur la carte du Tendre.

 

En feuilletant les trois-cent numéros d'Arcadie, échelonnés sur vingt-cinq années, mois après mois, on reste confondu par l'accumulation – et sans redites – d'études tous azimuts, tant littéraires que scientifiques, sur le sujet – inépuisable – de l'homosexualité. L'homosexualité chez les papous, les académiciens et les oiseaux ; l'homosexualité dans les arts, à l'usine et aux champs ; l'homosexualité en Chine, en Grande-Bretagne et en Patagonie ; l'homosexualité selon les Hittites, les Grecs, les Templiers ; l'homosexualité vue par les quakers, les francs-maçons et le Docteur Diafoirus...

  

Arcadie, défense et illustration d'une forme de la liberté, ne s'adresse cependant pas tant au public homosexuel qu'au regard des autres, ceux d'en face, les non-homosexuels, pour leur expliquer inlassablement tous éléments d'honnête information rassemblés, l'authenticité respectable des amours différentes, Sachant que toutes les haines humaines s'attisent aux foyers de l'Ignorance et de la Méchanceté, Arcadie vise haut, Arcadie vise à l'Intelligence, Arcadie vise au Cœur.

  

Arcadie parvient, peu à peu, « patience et longueur de temps », à populariser, « une certaine idée de l'homosexualité », préférant d'ailleurs au terme d'homosexualité celui d'homophilie, moins restrictif et prenant mieux en compte la dimension de la tendresse. Arcadie réussit dans son essai d'aborder sérieusement, un problème, évoqué jusqu'alors sous le seul angle de la rigolade.

 

Il ne s'écrit plus désormais, dans la presse française, dans la presse mondiale, dans les œuvres de l'esprit, il ne se dit, plus désormais publiquement, au détriment des homosexuels, une contre-vérité, une infamie, une incitation raciste sans qu'Arcadie se lève, en interlocuteur valable et au fil des années reconnu comme tel, pour relever le propos et le critiquer fermement.

  

On se souvient, par exemple, épisodes de la guerre contre la Bêtise, d'une lettre ouverte à Marcel Jouhandeau, grand prix d'hypocrisie décerné par Arcadie, d'une lettre ouverte à un académicien oublié, qui n'avait jamais sous la plume de vocable assez humiliant pour les homophiles, de numéros consacrés aux ouvrages médicaux ou de sociologie ayant trait à l'homosexualité, d'une "lettre ouverte au Cardinal Garrone, etc.

  

Caractéristique du combat d'Arcadie : la mesure. Pas d'exhibitionnisme, pas de barricades, pas d'indécences. Voilà bien la plus sûre manière d'atteindre à l'efficacité, d'obtenir une écoute attentive. Pour mieux asséner des vérités, qu'il faudra répéter sans fin tant qu'il demeurera des hommes pour ne pas être persuadé de leur évidence.

 

Non ! L'homosexualité n'est pas une maladie, pas plus qu'elle n'est un vice, un délit ou un péché ! Non ! L'homosexualité ne peut être assimilée à la délinquance ou à la prostitution ! Non! Les homosexuels ne se situent socialement ni en avant ni en arrière ni à côté des autres : ils sont parmi les autres, avec les autres ! Non ! On ne se moque pas de deux hommes qui s'aiment ! Trois-cent numéros d'Arcadie, diffusés auprès de tous les pouvoirs publics, chez l'élite et dans la masse, le redisent et l'expliquent sans discontinuer.

  

Une telle action, constante, en profondeur, soutenue, ne se révèle possible que parce que les homosexuels n'ont cessé de l'appuyer. Qu'on songe qu'en 25 ans d'existence, avec un effectif actuel et moyen de 40.000 membres, chose unique pour une organisation homophile dans le monde et en soi tout à fait, remarquable, Arcadie a vu passer près de 600.000 homosexuels ! Ne pourrait-on pas affirmer en parodiant une phrase célèbre que tout homosexuel a été, est ou sera d'Arcadie ? A tout le moins, constatons que le terme d'Arcadien, entré dans la langue courante – comme celui d'homophile se pose désormais en synonyme et en rival d'homosexuel !

 

Faut-il l'avouer ? Le pari d'Arcadie de rassembler tous les homosexuels de bonne volonté n'était pas gagné d'avance. Il y a 25 ans, les pionniers d'Arcadie se heurtaient aux mauvaises – et confortables – habitudes, de clandestinité de nombre d'homosexuels, nullement disposés à écouter un langage de morale et de raison.

  

Car Arcadie n'a pas choisi la voie de la facilité qui, depuis les origines, prêche pour une éthique homophile, une doctrine de l'homophilie sur le plan moral. « Le monde homophile ne s'intégrera dans le monde (écrit André Baudry en Octobre 1957), que s'il s'amende, que s'il s'unit, j'oserai presque ajouter que s'il se spiritualise davantage ».

 

Probablement les activités du mouvement Arcadie, non limité dans la diffusion d'une revue d'idées, ont-elles largement contribué pour le triomphe de la thèse. Depuis 25 ans, il existe un réflexe homosexuel : un problème ? Problème médical, juridique, religieux, familial, pratique ou autre ? Et l'homosexuel écrit ou téléphone ou se présente en catastrophe au siège d'Arcadie, Combien d'appels au secours ? Combien de détresses soulagées ? Combien de solutions ponctuelles aux difficultés homosexuelles les plus diverses ? Combien d'heures consacrées à une écoute attentive, amicale, chaleureuse ? L'écrivain André du Dognon a bien raison, qui surnomme André Baudry, sur le ton de la plaisanterie la plus affectueuse, « le petit saint Vincent de Paul de Sodome ».

  

Le dévouement sans faille du mouvement Arcadie à la cause homophile assoit sa crédibilité parmi les homosexuels, qui se rangent aux principes de son action, en approuvent les étapes.

 

Vers 1958, Arcadie décide d'accueillir les lesbiennes, de défendre leurs problèmes spécifiques, Pour ne pas hérisser la vieille misogynie majoritaire, pour obliger les tabous en usage cher les homosexuels à baisser pavillon, l'ouverture se fait prudemment. Aujourd'hui, Sapho, sans discussion, est chez elle en Arcadie.

 

En août 1968, André Baudry consacre son éditorial à la pédérastie. Il écrit : « Jamais ; depuis la création d'Arcadie, nous n'avons abordé ce terrible et scabreux sujet dans nos pages... Mais je suis à la source de trop de confidences pour l'ignorer… Nous demandons plus de compréhension ». Et d'en appeler à « la sereine lumière de la science et de la vie ». Et d'obliger les Arcadiens, trop prompts à accuser les pédérastes d'être la cause principale des malheurs homosexuels, à la tolérance. Aujourd'hui, les pédophiles, dans le respect de leur différence, se sentent chez eux en Arcadie.

 

On peut bien l'écrire maintenant : Arcadie a travaillé pour l'amélioration de l'espèce homosexuelle, partant pour l'amélioration de l'espèce humaine ! Arcadie a crié que les homosexuels étaient gens tous pareils aux autres. Ce n'était peut-être pas vrai mais cela l'est devenu. A forée d'affirmer une égalité qu'on ne trouvait pas dans les faits, cette égalité s'est faite.

 

Arcadie secoue les conformismes homosexuels, démolit pan après pan les murs du ghetto protecteur. Assez de nombrilisme ! L'homosexuel ne doit pas vivre hors du monde mais dans le monde. Dans un éditorial intitulé : « Un plus vaste combat », en Juin 1967, André Baudry déclare : « J'aimerais que nos Arcadiens ne, se sentissent jamais en paix tant qu'il y aura, quelque part dans le monde, un homme qui ne peut aimer, penser, vivre, comme il le voudrait, dès l'instant où il ne porte pas préjudice à son voisin, où il n'empiète pas sur la liberté d'autrui ».

 

Arcadie œuvre pour le dialogue et la réconciliation. Tant être d'Arcadie, c'est avant tout montrer un certain état d'esprit, une ouverture aux autres, une générosité d'âme. Du dilemme posé par André Malraux : L'homme a le choix entre cultiver sa différence ou approfondir sa communion », l'Arcadien choisit la face de lumière.

 

Voilà pourquoi les homosexuels d'Arcadie, maintenant « à visage découvert », témoignent publiquement. Après avoir participé à de nombreuses émissions de radio et de télévision, en France et à l'étranger, ils sont représentés par leur Directeur, porte-parole de millions d'obscurs et de sans-grades de l'homosexualité, le 21 Janvier 1975, au débat mémorable des « Dossiers de l'Ecran ». En 1973, ils, organisent à Paris leur premier Congrès International ; en 1975 et en 1977, ils tiennent des assises nationales à Marseille et à Metz. En 1979, ils fêtent, sous « le regard des autres », la réussite d'un projet insensé, né vingt-cinq ans plus tôt dans la cervelle d'un jeune homme candide.

 

Ainsi se précise le cheminement historique d'Arcadie : une action développée sur deux fronts :

 

― Les homosexuels regroupés, aidés, rassérénés, puis policés puis accueillants à leurs frères et sœurs des amours marginales, s'évadent sereinement de leur ghetto pour aller à la rencontre des autres.

― Les autres, petit à petit convaincus, par la permanence d'un langage homosexuel honnête, de l'inanité des préjugés courants sur le sujet de l'homosexualité, rassurés par le témoignage arcadien, se libèrent de leurs craintes pour reconnaître en l'homosexuel un frère devant la vie, un frère dans l'Amour.

 

Christian Gury, Collaborateur d'Arcadie

Feuillet ronéotypé non daté (probablement vers 1980)

 

(1) - Arcadie n°3, Mars 1954 et n°301, Janvier 1979

(2) - Marc Daniel, allocution au banquet du Vème anniversaire d'Arcadie

 

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