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Noxolo, Jean-Christophe Morandeau

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Christophe Morandeau raconte dans une bande dessinée en noir et blanc le parcours d'une jeune policière, Nalaxa, qui décide d'exhumer le dossier abandonné d'un crime homophobe qui a eu lieu en 2011, dans la banlieue de Johannesburg. Malgré les interdictions de son chef direct, Nalaxa rend justice à Noxolo, jeune mère de 24 ans, violée collectivement et tuée parce que militante lesbienne.

La postface de Marc Lévy informe que les violeurs et assassins de la jeune femme n'ont toujours pas été retrouvés.

Aujourd'hui, dans de nombreux pays, l'homosexuel(le) est une personne sans droits, hors du droit, donc hors la loi. Situation tout à fait scandaleuse au regard de la Déclaration Universelle des droits de l'homme. Tous les hommes sont libres et égaux en droit c'est-à-dire quels que soient leur sexe, leur race, et devrait-on ajouter, bien que cela aille de soi, quelles que soient leurs mœurs.

L'Afrique du Sud respecte, dans sa constitution, cette déclaration. Mais dans ce pays où circule un puissant courant homophobe, cela reste au stade de l'intention car l'homosexualité subit encore les contrecoups d'une triple malédiction : elle est perçue, par la majorité de la population, comme un vice, une maladie et/ou un péché.

En général, les agresseurs, pour justifier leurs actes, en appellent à une dimension rééducative : « Il s'agit de rectifier une déviance ! »

Le talent de Jean-Christophe Morandeau est d'avoir créé une inspectrice sensuelle et sensitive. Cette femme qui vit avec son compagnon sait d'emblée ce qu'a pu vivre Noxolo. Elle sait. Point ! C'est dans ce savoir-là que se situe l'attraction des lecteurs. L'enquêtrice entend la souffrance, la dérision, le malheur. Elle entend la différence et la violence qui a été faite à Noxolo, la victime.

Daouda, le compagnon de l'inspectrice paraît d'abord surpris par l'obstination de sa petite amie. Le lecteur comprend rapidement pourquoi. Car Daouda sait très bien de quoi parle sa compagne : il s'est tu quand son meilleur camarade de fac a été surpris avec un garçon… il sait que son silence – forme de mépris et de spoliation – a abouti au suicide de son copain de jeunesse.

Il ne faut pas oublier le personnage énigmatique de la « magicienne » que la nouvelle Afrique du Sud semble avoir reléguée aux oubliettes. Modèle de la femme, de la mère, de l'amante et de l'amie, elle apparaît aussi comme une déesse de cœur pour Nalaxa. La présence de ce personnage surnaturel permet de faire basculer le lecteur dans le monde des symboles qui révèle la force et le sens de la vie, et, qui évacue tout ce qui réduit l'être humain à un stéréotype.

Dans les dessins de Jean-Christophe Morandeau, tout est noir, tout est blanc, rien ne semble définitif. Des visages, une main, une épaule, une route, un terrain vague, aucune forme que l'on ne puisse traverser du regard. Tout se laisse aspirer dans un blanc lumineux ou un noir profond. Le blanc – de quelques rares paysages ou du ciel avec un unique oiseau – tombe avec une fébrilité calme. Le noir témoigne de l'âpreté de cette histoire et de la sensibilité coriace de l'auteur. Chaque dessin s'inscrit sur fond de silence originel et fait résonner la pensée du dessinateur avant que d'émettre un sens, que de faire signe, à tout prix. Le choix de montrer le viol uniquement avec des bulles en voix off est particulièrement judicieux. Finalement l'art de Morandeau s'écoute autant qu'il se parcourt des yeux.

Ce livre n'est pas fait pour aider à dire l'homosexualité : il permet de saisir tout ce qui existe autour des vociférations et des silences que provoque une sexualité différente. Par ce recul, cette BD apporte ainsi une forme de tendresse.

Par rapport à un combat autour du respect des homosexuel(le)s, il est intéressant d'avoir des militants comme il est important qu'un livre comme celui-ci existe, avec sa dimension terrifiante.

■ Noxolo, Jean-Christophe Morandeau (scénariste et dessinateur), postface de Marc Lévy, Editions La Boîte à Bulles / Amnesty International, Collection Contre-jour, 72 pages, janvier 2014, ISBN : 978-2849531969


Lire aussi : Lesbiennes des townships sud-africains : De la violence sexuelle au projet communautaire par Mélanie Vion sur le site minorites.org

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