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Pasolini / Pages retrouvées dans les champs du Frioul, Nico Naldini

Publié le par Jean-Yves

Nico Naldini est le cousin de Pier Paolo Pasolini. Fils d'une sœur de sa mère, de trois ans son cadet, il fut très proche de l'écrivain, très tôt dans la confidence des amours homosexuelles de Pier Paolo, d'une passion qui les unissait.

 

Nico fut aussi le témoin privilégié des années de bonheur, de ce temps passé dans le Frioul en contact direct avec les gens du village de Casarsa, le village de leurs mères.

 

Nico admirait Pier Paolo, voyait sa vie d'enfant et d'adolescent, comprenait les angoisses et les explosions de joie de ce « premier Pasolini », ivre de poésie, plein d'attentes, sensuel et intrépide. Il fut au cœur de cet univers de garçons dont Pier Paolo gardera l'éternelle nostalgie.

 

Le livre s'ouvre sur un poème de Naldini : « J'avais deux amis », dédié « à Comisso, à Pasolini » : .

 

« J'avais deux amis / qui sont morts (...) Le premier était riche / de résurgences, / d'étés et de fleuves, / d'adolescents se déshabillant / comme anges qui volent.

L'autre était pauvre, / dur avec lui-même, / il n'avait eu jour de répit, / sans amour, / il avait une jouissance minée, une vie rêvée, / pleine d'enfants assassins. »  

 

La première partie alterne le journal/mémoire de Nico et des « pages retrouvées » inédites, confiées par Pasolini à son cousin. La deuxième partie rassemble des poèmes de Nico Naldini ; il faut saluer la version bilingue. Ces poèmes des premières expériences humaines, érotiques et culturelles, s'inscrivent dans le souvenir d'une jeunesse commune, dans cette campagne frioulane imprégnée d'un dialecte associé à l'image de jeunes adolescents libres d'une jouissance sans questions : « Nos amitiés et connaissances, tout particulièrement parmi les jeunes paysans, et nos longues promenades à bicyclette dans le bas Frioul et la basse Vénétie, nous avaient fait connaître un monde d'une grande nouveauté et de grande beauté toutefois non dépourvu d'ombres et de souffrances. » (p. 45)

 

Grâce aux pages conservées par Nico et aux commentaires parallèles qui éclairent la jeunesse de Pier Paolo, la légende pasolinienne s'estompe. Reste une authentique et rare mémoire non seulement des poursuites affectives et sexuelles de Pasolini, mais aussi de la genèse d'un destin d'écrivain : « ma liberté, je l'ai trouvée, je sais ce qu'elle est et où elle est ; je le sais, pourrait-on dire depuis l'âge de quinze ans, mais auparavant, je le savais également déjà... Dans le développement de mon individu, de ma différence, j'ai été précoce ; et il ne m'est pas arrivé, à l'instar de Gide, de crier : « Je suis différent des autres » avec une angoisse insoupçonnée ; je l'ai toujours su. Je cherche maintenant l'Autorité, peut-être, ou, à tout le moins, pour l'heure, une autorisation... » (p. 45)

 

Dans ce livre de tendresse apparaissent aussi Suzanna, la mère de Pier Paolo, et l'angoisse du fils quand le « scandale » éclate (Pasolini est accusé de détournement de mineurs) et quand ils doivent fuir. Le livre s'arrête là.

 

C'est un texte merveilleux de spontanéité, de jeunesse, de cette foi en la vie accompagnée d'une fringale de plaisirs rustiques et aussi d'une conscience grave de ce bonheur en sursis.

 

La profondeur du livre et sa beauté tiennent à la connivence des deux cousins, cultivés, affamés d'art, promis à un destin de créateur...

 

Une connivence du regard pour un univers différent fait de champs et de maisons simples bourdonnantes d'une humanité bucolique, un univers enraciné dans la rigueur et la calme répétition de ses traditions. Connivence du désir pour ces jeunes et beaux paysans, le temps bref de leur enfance, prêts pour une sexualité rieuse et violente, le temps de leur adolescence, quelques années d'absolu paganisme, de liberté, sans que le mot homosexualité ne vienne condamner cet amour d'un pays à travers le corps de ses garçons ! Paradis dont Pier Paolo et Nico découvrent les fissures, partagent les angoisses...

 

Ils sont déjà de l'autre côté du décor.

 

« Et celui que je nomme est un enfant vif

qui vient à l'instant même de lancer son double cri.

Resplendissant et armé de sa noire beauté,

en vain je le cherche, en vain je l'ai trouvé. »

 (poème de Nico Naldini, p. 74)

 

■ Traduit de l'italien par Philippe di Meo, éditions Persona, 88 pages, 1984, ISBN : 2903669228

 


Lire les « Pages retrouvées de Pasolini »


De Pier Paolo Pasolini : L'odeur de l'Inde - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

 

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