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Pindare (Poète grec, v. 518-442 av. J.-C.) par Max Jurth

Publié le par Jean-Yves

Dieu, qui fait tout pour les mortels,

est aussi celui qui donne aux chants la grâce.

 

 

Les poésies de Pindare ne figurent pas dans la bibliographie qu'Arcadie a publiée l'an passé. Une telle omission est pardonnable, car les allusions à notre sujet sont rares dans cette œuvre, relativement peu accessible, du reste, au public non érudit (1). Et pourtant, c'est dans le monde de Pindare que nous trouvons notre « patrie morale », non seulement en tant qu'Arcadiens, mais en tant qu'hommes désireux de vivre dans la dignité notre vie. Nous y rencontrons la réponse la plus salutaire aux problèmes qui angoissent notre siècle, politiques et éthiques, cette réponse qu'on pourrait formuler avec Hölderlin, grand admirateur de Pindare :

 

Soyez pieux comme l'étaient les Grecs.

 

Si notre société a quelque chose à envier à celle de l'ancienne Grèce, c'est dans l'œuvre de Pindare qu'elle trouvera le plus pur reflet de son bonheur. La culture occidentale, dit-on, est issue de la civilisation grecque, ce qui n'est pas toujours flatteur pour cette dernière ; en effet, c'est chez Aristote que nous trouvons l'origine des préoccupations scientifiques dont les dernières conséquences sont plutôt inquiétantes ; chez Platon prend sa source l'invasion du domaine de l'éthique par le rationalisme, malgré le Banquet et le reste, avec pour conséquence, la condamnation de l'amour non procréateur dans les Lois. Les puritains de toutes les religions passent à l'aise par les voies frayées par les Pythagoriciens, et si nous prenons plaisir, à l'inverse, aux frivolités d'Anacréon et de Théocrite, n'est-ce pas un peu leur faute si d'autres, tel Henri Heine, ne veulent y voir qu'un « dérèglement antique », et si, même chez leurs épigones immédiats, comme Longus, l'auteur de Daphnis et Chloé, ce qui nous est cher se présente trop souvent comme un libertinage incompatible avec une éthique approfondie ?

 

Tout cela, l'Europe a fort bien su l'assimiler et le développer ; mais l'enseignement essentiel de la Grèce nous a presque échappé, — ce « bonheur », cette harmonie », cette « paix avec soi-même », je dirais pour ma part cette « religion », que nous ne pouvons plus guère que deviner à travers notre nostalgie.

 

Si nous autres, Arcadiens, sommes les premiers à reconnaître l'impérissable valeur du message de Pindare, l'artiste et le psychologue nous suivront de près. C'est un peu en hommage au courageux article de Serge Talbot Une entreprise de disculpation totale (Arcadie n°61, 1959) que j'ai choisi l'épigraphe, correspondant à celle qu'inscrivit Delius au début de sa Philosophie de l'amour, empruntée aux paroles dont Pindare salue les cinquante jeunes filles dont un nommé Xénophon fit présent au temple d'Aphrodite :

 

Aphrodite vous permet sans blâme, ô enfants,

de cueillir dans votre aimable couche

le fruit de votre tendre jeunesse.

Quand la nécessité le veut, tout est bien...

 

J'ai préféré, quant à moi, pour nos lecteurs, une épigraphe qui ne parle pas de jeunes filles mais divinise l'art, tout en nous introduisant dans un univers sans tabous. Ce n'est pourtant pas, comme le veulent Socrate et même Aristophane dans leurs discours du Banquet, ou Cocteau dans sa préface à L'Exilé de Capri, que la force créatrice (le travail, pour Aristophane) ou le génie soient la rançon de la licence divine. Pindare se contente de constater que l'amour, aussi bien que la beauté et la « vertu » dans son sens antique, qui inclut aussi le génie, sont des manifestations divines, sans établir entre elles une interdépendance et sans y ajouter de conditions.

 

L'αοετη, cependant, prédomine dans l'œuvre de Pindare, du moins dans ce qui nous en reste après des siècles de christianisme :

 

L'ambition de la jeunesse,

développée par l'effort,

arrive à la gloire. Le temps fait resplendir

les exploits que les poètes élèvent aux cieux.

 

C'est en premier lieu les victoires sportives que Pindare glorifie : c'est là son métier. Les gens riches qui concouraient aux Jeux Olympiques et autres, où ne les attendait (à l'inverse de ce qui se passe aujourd'hui) aucune récompense matérielle, célébraient leurs victoires par des fêtes luxueuses où le poète était chargé d'immortaliser leurs exploits. Dira-t-on que c'était là une tâche indigne d'un poète ? Mais les sports étaient alors bien autre chose que ce qu'ils sont maintenant : jeux consacrés aux Dieux, victoire dont il convenait de remercier les dieux. Le soin de chanter des performances sportives était donc parfaitement compatible avec les idéaux les plus élevés de Pindare. Glorifier les champions, c'était exalter la beauté et la force viriles, rappeler les épopées des dieux, des héros et des ancêtres, conserver et propager dont le poète fait parfois observer modestement que son art relève aussi.

 

En même temps, l'Epinique (chant sur la Victoire) lui donne l'occasion d'y « entrelacer mainte douce sagesse », comme dirait H. Hesse. Nous connaissons ainsi assez bien sa conception du monde et sa morale, qui se distingue, honorablement à mon point de vue, de ce qui devait venir par la suite. C'est une morale exempte d'ascétisme :

 

Il n'y a rien à changer, rien à blâmer

dans tout ce que produisent la terre splendide

et les vagues de la mer.

 

Ces vers dissimulaient, selon Wilamowitz, une protestation contre l'interdiction de certains mets par les Pythagoriciens. Mais, pour nous, nous discernons, en plus, dans cette petite sentence tellurique, un avant-goût des Nourritures terrestres.

 

Les valeurs éthiques s'établissent sur une base positive, non sur le péché. Celui qui accomplit des actions d'éclat a droit à l'immortalité, il se rapproche des dieux et des héros, et c'est là le seul bonheur qu'on doive rechercher. L'hommage aux vaillants implique tacitement une condamnation des médiocres. L'isonomie, le droit égal pour tous et la démocratie attique sont odieuses à Pindare, aristocrate thébain. Le sort de la communauté ne doit être confié qu'à l'élite : comment n'y pas songer en apprenant que le Parlement anglais a rejeté une pétition formulée par une minorité éclairée d'intellectuels, se conformant ainsi à l'opinion des foules ignorantes ?

 

Chanter les triomphes sportifs des nobles était d'autant plus doux à un Grec (même père de famille) que les champions étaient souvent des adolescents :

 

Au vieux temps, ô Thrasybule,

ces mortels qui montaient sur le char des Muses au bandeau d'or pour prendre en main la noble phorminx

ne tardaient point à lancer leurs hymnes doux comme le miel en l'honneur des beaux adolescents, dont l'aimable jeunesse fait rêver d'Aphrodite, la déesse au trône brillant.

 

L'art de Pindare a servi de modèle au jeune poète que Platon nous présente dans son Lysis et auquel Socrate conseille un moyen sûr pour arriver à son but avec le bel enfant qui donne son nom à ce dialogue : il ne faut pas, dit-il, faire des éloges à l'objet aimé, mais tout au contraire l'humilier. Je partage, pour ma part, l'avis de Nietzsche, qui reprochait à J. Burckhardt d'avoir écrit un livre monumental sur la culture antique sans prononcer le mot « pédérastie », et voyait dans la phrase du Lysis que nous venons de citer la « méchanceté d'un rachitique » et un « christianisme avant la lettre ».

 

Qu'il nous soit permis de nous consoler en donnant foi à l'anecdote, selon laquelle Pindare serait mort la tête sur les genoux du jeune Théoxène de Ténédos, à qui s'adressent les vers suivants :

 

C'est au bon moment que tu devais cueillir les amours,

ô mon âme, au temps de la jeunesse ;

mais celui en qui les rayons étincelants lancés par les yeux de Théoxène

ne font pas déborder le désir

doit avoir un cœur noir forgé

d'acier ou de fer par quelque froide flamme ;

dédaigné par Aphrodite aux vives prunelles,

il peine brutalement pour s'enrichir, ou bien

son âme se laisse emporter, domptée par l'impudence des femmes,

et il ne connaît d'autre voie que de les servir.

Mais moi, à cause de la déesse, comme fond à la chaleur

la cire des abeilles sacrées, je me consume

dès que j'aperçois

la fraîche adolescence des enfants.

 


 

(1) En français, une seule édition moderne valable : celle qu'a publié Aimé Puech, dans la Collection des Universités de France (Collection Guillaume Budé), aux éditions Les Belles Lettres, en quatre volumes (2e éd., 1951-1954).

Toutes les citations données ici se réfèrent à cette édition :

Dieu, qui fait tout... : 24e fragment d'origine incertaine (t. IV, p. 212)

Aphrodite vous permet... : 3° fragment des Encômies (t. IV, p. 188)

L'ambition de la jeunesse... 102e fragment d'origine incertaine (t. IV, p. 229)

Il n'y a rien à changer... : 95e fragment d'origine incertaine (t. IV, p. 228)

Au vieux temps... : 2e Ode Isthmique (t. IV, p. 30)

C'est au bon moment... : 4e fragment des Encômies (t. IV, p. 189)

 

Arcadie n°77, Max Jurth, mai 1960

 

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