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Portrait de Raphaël, Nicole Quentin-Maurer

Publié le par Jean-Yves

Histoire d'une passion, d'un pur amour (1) entre deux adolescents.

 

Ce pur amour de Germain (le narrateur) pour son compagnon Raphaël ouvre la voie à une adolescence aux dangereux et délicieux interdits. Raphaël aime-t-il Germain ? Difficile à dire tant Raphaël cache ses sentiments. A moins qu'il ne l'aime trop…

 

Germain, quant à lui, aime tellement Raphaël, qu'il se maintient dans le respect et la peur. Ainsi les deux garçons restent-ils toujours sur le bord d'une relation à ne pas entretenir mais que Germain – au moins – brûle d'accomplir.

 

« J'avais d'ailleurs pu m'étonner, en lisant une lettre de Raphaël, de son écriture aussi, illimitée, grisante, montrant avec inconvenance Raphaël penché, retenant sa mèche, sa main traînant par jeu sur le papier, ses paupières baissées, son visage forcément tendu aux baisers – ce présent infini de Raphaël qui m'empêchait à tout jamais de lire, d'entendre, d'énoncer à mon tour. J'aurais dû pourtant reconnaître là encore la beauté du désir (tel, que je n'osais m'arrêter un seul instant pour penser à lui, à sa bouche, son silence, ses poignets), ce désir qui ce matin portait le jour réticulé, la tiédeur de la chambre, et l'enfant incertain roulé au fond du lit. » (p. 105)

 

Germain regarde les choses comme des photographies : la peur de perdre Raphaël l'empêche de les voir en vécu. Comme si l'espoir ne pouvait être accepté que dans le figé, l'attente.

 

« […] il me fallait aussi ta présence dans ce monde, avec tes bottes, tes colères, ton sérieux, ta marche décidée, l'étrange flèche vive de ton corps organisant le paysage. » (p. 148)

 

Roman de l'immobilité, « Portrait de Raphaël » accorde ainsi une importance majeure aux frémissements, frissons et larmes : une promenade devient aventure, un paysage se transforme en spectacle et une parole évolue en présage.

 

« Ce soir, c'était la présence sensuelle de Raphaël, à qui je tendais une cigarette avec des gestes de tendresse meurtrie, mais alors, je m'enfonçais ainsi dans les bras profonds des sièges pour simuler le sommeil, une méditation primitive et ennuitée, préoccupée de naissance, de rêve, d'abri ; il fallait sans doute saisir cette occasion hasardeuse entre moi et Raphaël, qui m'écoutait, qui mettait même sur son visage pour me plaire une apparence de plaisir, de bonheur. » (p. 27)

 

Cette retenue que s'imposent les deux adolescents, laisse une place aux orages :

 

« On ne pouvait plus, dans les derniers temps, se quitter sans que demeure entre nous une inquiétude, une brouille confuse, un malaise si pesant qu'à m'en ressouvenir encore le cœur me manque. C'était mon caractère, mon humeur pourrie, ma tête mauvaise ; le plus souvent, je le poussais à bout de patience, à bout d'amitié, à bout de pardon, et je lui en gardais une rancune équivoque, pleine d'amertume, où se levaient après son départ des flambées de tendresse, des repentirs, des certitudes inattaquables. J'aurais voulu qu'il acceptât tous les caprices, tous les prétextes, tous les torts venant de moi, et qu'il pût aussi m'en consoler, éclaircir mes chagrins et ma sombre figure. » (p. 68)

 

Quand Raphaël annonce son départ pour le trimestre suivant, il reste à Germain à vagabonder sur place, dans les champs, dans Paris… autour du cœur de Raphaël.

 

Comment faut-il comprendre ce laps de temps offert par Raphaël à Germain ? S'agit-il d'un moment de réflexion pour Raphaël ou d'un dernier temps afin que Germain modifie le rapport à son ami ? Mais à l'adolescence, rien ne se transige.

 

Un moment d'abandon, un geste où la passion se fait cruellement jour suffisent pour précipiter Raphaël au loin, là où Germain n'est pas.

 

« De même cette même nuit-là, la même nuit, je dus partager ma chambre avec Raphaël […]. Que fera-t-il s'il m'entend ? Roulera-t-il jusqu'au mur, la hanche dressée en biais, les cheveux échappés, glissants et froids ? Ou si je bouge, si je m'allonge moi aussi à son aplomb, il se détournera d'un coup ! il se lèvera pour aller dormir sous la fenêtre. Germain assagit ce muscle déchaîné qui frappe furieusement dans son corps. […] Sa respiration frêle tiédit l'air à portée de mes lèvres. Germain, penché sur le dormeur, cède à la pression de l'angoisse, à ce tremblement qui court débridé sur sa peau. Brusquement se retourner, s'étendre ; mon bras, mes bras tendus vers lui. Genoux hissés vers la poitrine, Raphaël dans sa course vient buter contre Germain. Mais celui-ci ne peut le toucher, ouvrir sa main contre son épaule, ni même prétexter de l'habitude que lui eût donné la vie partagée avec une femme, qui laisse derrière elle l'accoutumance de gestes tendres dans le sommeil. Je ne peux le serrer contre moi. » (pp. 130/131)

 

« Germain, qui compte les jours, ne peut vivre près de ce Raphaël tant aimé, et, dans ces moments derniers qui s'amenuisent, préfère gâcher rageusement toutes les chances de se parler encore, puis trembler de peine ou de honte, misérable et décidé comme une bête qui se cache pour crever. Bientôt septembre, qu'on voit déjà à l'horizon des prés, la fin de l'été, le vide, l'inertie foisonnante de ce qui pourrit lentement, la paix. » (p. 135)

 

La vie peut commencer, elle est désormais sans importance :

 

« Germain ne pleure pas ; assis dans le noir, dans une odeur de fruits gâtés, il dit : "Nulle femme, ni sa mère, ne l'aimera jamais comme je l'ai aimé ; cela seul importe, qui m'emplit le cœur, qui rend mon amour sans limites, étendu jusqu'au ciel désert au travers des branches, jusqu'aux campagnes désastrées, étendu à jamais au-dessus des villes où dort Raphaël."

La rue devant moi, pense Raphaël, est blanche comme la mer en hiver, comme l'immobilité du matin, blanche comme la mort même. Le temps s'est ressaisi de moi jusqu'au bout des ongles ; je l'entends remettre en marche son bruit, sa routine. A présent, je vais sans doute aimer une femme, lire, avoir des amis, des succès, n'importe, c'est bien pour dire quelque chose. La rue est grise et blanche comme le cœur de Germain. » (p. 151)

 

Comment ne pas penser à « La Porte étroite » d'André Gide ? Avec cette même hauteur des êtres.

 

L'écriture de Nicole Quentin-Maurer est lyrique avec un sens du secret qui ouvre les portes de l'essentiel.

 

■ Éditions Gallimard/Le Chemin, 1970, ISBN : 2070272990 

 


(1) présentation de l'éditeur.

 

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