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Proudhon et l'amour unisexuel par Daniel Guérin (1)

Publié le par Jean-Yves

A l'occasion du centenaire de la mort de Proudhon (16 janvier 1965), je voudrais considérer un des aspects les moins connus de l'œuvre du grand réformateur social : sa vive curiosité à l'égard de l'homophilie (1). Curiosité d'autant plus étonnante qu'il passait, à juste titre, pour un homme de mœurs rigides et que, par ailleurs, l'auteur de la Pornocratie était enclin à tonner contre les écarts de la chair.

  

Proudhon avait cru remarquer que l'homophilie, de son temps, n'était guère pratiquée par les classes laborieuses. Ses adeptes étaient bien plutôt, selon lui, « des raffinés, des artistes, des gens de lettres, des magistrats, des prêtres ». Pourquoi ? Parce que les travailleurs n'étaient « pas assez avancés dans le culte de l'idéal ». Pour lui, l'amour unisexuel était « une erreur du jugement produite par une illusion de l'idéal », par la poursuite « du beau et du bien ». Ce qui le frappait dans les mœurs antiques, c'était que de « grands poètes en vinrent à célébrer cette monstrueuse ardeur, privilège, à les entendre, des dieux et des héros ». Il ajoutait que c'était cette « poétique » de l'homophilie qu'il s'agissait surtout d'expliquer. Et, s'excusant à l'avance de l'audace de son incursion dans pareil domaine, il osait écrire :

 

« J'ai consulté les témoignages écrits ; j'ai interrogé ces anciens qui surent mettre de la poésie, de la philosophie partout, et qui, parlant à une société habituée aux mœurs socratiques, ne se gênaient guère (...) Ce que je vais dire (...) aura (...) l'avantage d'alléger singulièrement le crime de ceux qui les premiers s'en firent les chantres et les panégyristes (...) Nous avons plaidé en faveur de quelques personnages, les plus grands qui aient illustré notre race, en faveur de la poésie et de la philosophie grecque, éternel honneur de l'esprit humain, l'innocence de l'amour unisexuel. »

 

Proudhon ouvre son étude en rejetant délibérément l'explication de saint Paul « qui croit avoir tout dit quand il attribue le phénomène qui nous occupe au culte des faux dieux ». Pour lui « l'explication de saint Paul n'explique rien ». Il était trop commode pour le christianisme d'imputer au polythéisme et à la société fondée sur lui les comportements dont il prétendait purger la terre. « Mais (...) le christianisme n'a pas réussi dans son entreprise » et les passions dénoncées par l'apôtre « se sont perpétuées dans l'Eglise du Christ. »

 

Remontant aux origines de l'amour grec, Proudhon suggère, avec raison, que l'homophilie avait existé en Grèce bien avant Socrate. C'est en Ionie que cet amour fut d'abord « chanté et divinisé ». De bonne heure, chez les Syriens, les Babyloniens et autres Orientaux la religion avait fait de l'homophilie un de ses mystères. A l'origine de l'humanité, régnait un « panthéisme érotique », que Charles Fourier, réformateur social utopique à qui Proudhon devait tant, appelait omnigamie, et que Proudhon évoque en ces termes :

 

« Cet amour suprême, qui débrouilla le chaos et qui anime toits les êtres, n'a pas besoin, pour jouir, de la forme humaine. Pour lui, les règnes, les genres, les espèces, les sexes, tout est confondu (...). C'est Cénis, changée de fille en garçon ; Hermaphrodite, à la fois mâle et femelle ; Protée, avec ses mille métamorphoses (...). Théocrite va plus loin : dans une complainte sur la mort d'Adonis, il prétend que le sanglier qui le tua d'un coup de croc ne fut coupable que de maladresse. Le pauvre animal voulait donner un baiser à ce beau jeune homme : dans le transport de sa passion il le déchira ! »

 

Quand l'humanité, sortie du chaos, entra dans la civilisation, ce panthéisme érotique se mua en « idéalisme érotique » :

 

« Avant tout, pensaient les anciens, l'homme ne peut vivre sans amour ; sans amour la vie est une anticipation de la mort. L'antiquité est pleine de cette idée ; elle a chanté et préconisé l'amour ; elle a disputé à perte de vue de sa nature comme elle a disputé du souverain Bien, et plus d'une fois il lui est arrivé de les confondre. Avec la même puissance que ses artistes idéalisaient la forme humaine, ses philosophes et ses poètes idéalisèrent l'Amour (...). Ce fut (...), parmi eux, à qui découvrirait et réaliserait le parfait amour (...). Mais cette idéalité de l'amour, où la trouver ? Comment en jouir, et dans quelle mesure ? »

 

Dans le mariage ?

 

« Le mariage, réplique Proudhon, d'après un proverbe, est le tombeau de l'amour. Et cela était vrai pour les Grecs (...) incomparablement plus qu'il ne l'est pour nous. »

« La dignité d'épouse, aristocratique dans son principe et dans sa forme, ne conférait guère à la femme antique que de hautaines prétentions qui la rendaient peu aimable. »

 

L'auteur fait ici allusion, mais trop sommairement, aux conditions sociales (patriarcat) dont était victime la femme grecque :

 

« L'épouse telle qu'au sortir de l'âge héroïque la civilisation dut la faire, n'ayant pour elle que son orgueil, la trivialité de ses occupations et son importune lasciveté, que réprimaient à peine les ennuis de la grossesse et les rebuffades maritales, l'amour s'envolait au matin des noces, et le cœur restait désert. Il n'y a pas la moindre parcelle d'amour dans le gynécée, dit énergiquement Plutarque. »

 

Si l'union conjugale était ainsi « destituée d'idéal, partant d'amour », à qui demander l'amour ? A l'hetaïra, à la concubine, à la courtisane ? Mais ce, genre d'« amour à gages » se réduit à une « satisfaction des sens », à une « sécrétion de l'organisme, », à une « sentine », peste Proudhon. « Je l'aime, dites-vous ; oui comme j'aime le vin, le poisson et tout ce qui me donne du plaisir ».

 

« Ainsi l'hetaïra et la courtisane n'offrant rien de plus, quant à la délectation amoureuse, offrant même mains que la femme légitime, l'amour tel que le veut l'âme humaine, l'amour idéalisé devient impossible entre les deux sexes (...) Les anciens n'avaient que trop bien suivi cette analyse. Ils comprenaient merveilleusement que la beauté, au physique comme au moral, est immatérielle, que l'amour qu'elle inspire est tout entier dans l'âme (...). Où donc, se demandait l'homme de l'antiquité, où trouver l'amour sans lequel je ne puis vivre, et que je ne puis saisir ni avec ma femme, ni avec ma maîtresse, ni avec mon esclave ? Où est-il, cet amour, feu follet qui ne se montre que pour tromper les hommes ? J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, s'écrie Salomon ; il désigne évidemment, non pas la personne, mais le sexe. Néant partout, amour nulle part. »

 

Et Proudhon de suivre attentivement « la marche de cette séduction idéaliste qui, après avoir fait repousser le mariage comme étranger par sa nature à l'amour », aboutit à « l'hallucination » de l'homophilie :

 

« C'est donc par un raffinement de délicatesse en même temps que par une recherche quintessenciée du beau et de l'honnête que les anciens en vinrent à mépriser l'amour conjugal, et avec lui tout rapport physique avec la femme. Telle est la série d'idées par laquelle les Grecs, à force de spéculer sur l'amour et de le dégager des indignités de la chair, arrivèrent aux derniers excès. Cela peut paraître prodigieux, mais cela est ; et l'histoire entière en témoigne. »

 

Proudhon, avec une singulière complaisance, abandonne maintenant la théorie pour les exemples :

 

« Anacréon, suivant Elien, étant à la cour de Polycrate, tyran de Samos, conçut une vive affection pour un jeune homme nommé Smerdias. Il le chérissait, dit l'historien, pour son âme, non pour son corps. De son côté, l'adolescent avait une affection respectueuse pour le poète. »

 

Et Proudhon de surenchérir :

 

« Le bel éphèbe Smerdias dont il est ici question était aussi aimé par le tyran Polycrate. »

 

Ayant surmonté, enfin, et la prudence et l'inhibition, l'auteur se lance à corps perdu dans l'exaltation de l'amour grec :

 

« Il faut bien croire que cette théorie extraordinaire était entrée jusqu'à un certain point dans les mœurs, quand on voit les hommes les plus vertueux de l'antiquité et les moins suspects en faire profession. Socrate, qui donna son nom à l'amour parfait avant que Platon lui eût donné le sien, faisait, au vu et su de toute la ville, l'amour à Alcibiade. Il lui enseignait la philosophie, lui reprochait son orgueil, l'arrachait aux séductions des courtisanes, le formait à la continence, et, par son exemple et ses discours, apprenait aux Athéniens à aimer la jeunesse et à la respecter. Il y a une belle leçon de lui dans le dialogue de Platon appelé le Théétète. Théétète est un jeune homme sans grâce, an nez camus, aux petits yeux enfoncés, vrai portrait de Socrate, et qui est présenté et recommandé au philosophe par un citoyen d'Athènes, que ses amis accusaient ironiquement, et à son grand déplaisir, de faire l'amour à ce vilain garçon. Socrate interroge Théétète, le force par ses questions de montrer son intelligence, fait ressortir son heureux naturel, et lui dit à la fin devant tout le monde : Va, tu es beau, Théétète ; car tu possèdes la beauté de l'âme, mille fois plus précieuse que celle du corps. Parole digne de l'Evangile, qui dut frapper vivement les Athéniens, et que Platon n'aurait eu garde de perdre. »

 

« Cornélius Népos, dans la vie d'Epaminondas, raconte que, le roi de Perse ayant eu dessein de l'acheter, Diomédon de Cyzique, qui était chargé de la commission, commença par mettre dans ses intérêts un tout jeune homme, appelé Micythus, qu'Epaminondas aimait de tout son cœur. Que fit le héros thébain ? Après avoir admonesté sévèrement l'entremetteur du grand roi, il dit à son jeune ami : Pour toi, Micythus, rends-lui vite son argent, ou je te dénonce au magistrat ! (...) Etrange occupation pour des pédérastes, de prêcher à leurs gitons, de parole et d'exemple, la modestie, l'étude, le désintéressement, la chasteté ; tous les genres de vertu, et de les menacer du châtiment s'ils s'en écartent ! »

 

« Dans une guerre que ceux de Chalcis soutenaient contre leurs voisins, ils durent la victoire au courage de Cléomaque, un des leurs, qui se dévoua (...) à la seule condition de recevoir auparavant, en présence de l'armée, un baiser de son ami, et de mourir sous ses yeux. C'est Plutarque qui raconte le fait. Je voudrais savoir si la chevalerie a produit rien de plus beau et de plus chaste que ce trait ? »

 

« Tout le monde sait que le bataillon sacré de Thèbes, qui périt tout entier à Chéronée, était formé de trois cents jeunes gens, cent-cinquante paires, dont l'amour autant que le patriotisme formait la discipline. »

 

Passant de la littérature grecque à la poésie latine, Proudhon poursuit, dans la même veine :

 

« Virgile, chantant le messianisme romain et la régénération universelle, Virgile, disciple de Platon, n'oublie pas cette épuration de l'amour pédérastique. Son épisode de Nisus et Euryale est une imitation de l'amitié grecque. Unis par amour et par l'ardeur guerrière, / Un même amour les unissait et ils se ruaient ensemble dans les combats (2), dit-il des jeunes héros : Euryale, type de jeunesse splendide et de grâce vertueuse, que toute l'armée aime autant qu'elle l'admire, / Euryale remarquable par sa beauté et par sa jeunesse en fleur (3), / Ce charme plus séduisant qui apparaît dans un beau corps (4), Nisus, son pur et pieux amant. Lisez aux 5e et 9e livres de l'Enéide l'histoire touchante de cet amour : on dirait un épisode du bataillon sacré de Thèbes. Et c'est après avoir raconté leur mort que le poète s'écrie : Heureux couple ! si mes vers ont quelque puissance, votre mémoire durera autant que le Capitole, aussi longtemps que Rome tiendra l'empire du monde ! ».

 

Et Proudhon, que rien n'étonne plus, que rien ne retient plus, s'exclame :

 

« Pourquoi nous étonner si fort, après tout, d'un attachement qui a des racines dans la nature même ? Ne savons-nous pas qu'il existe entre l'adolescent et l'homme fait, une inclination réciproque, qui se compose de mille sentiments divers et dont les effets vont bien au delà de la simple amitié ? Qu'était-ce que l'affection de Fénelon pour le duc de Bourgogne, cet enfant de son cœur et de son génie, qu'il avait créé, formé, la Bible dirait engendré, comme il avait créé son Télémaque ? De l'amour, dans le sens le plus pur et le plus élevé que lui donnaient les Grecs. Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, c'est Socrate révélant à ses auditeurs la beauté de Théétète, c'est Epaminondas réprimandant Micythus. Qu'il eût voulu mourir pour ce fruit de ses entrailles, le tendre Fénelon ! »

 

« J'irai plus loin : qu'était cette prédilection tant remarquée du Christ pour le plus jeune de ses apôtres ? (5). Pour moi, j'y vois, comme dans l'épisode de Nisus et Euryale, une imitation chrétienne de l'amour grec. Et ce n'est pas la moindre preuve à mes yeux que l'auteur du 4e Evangile ne fut pas un Hébreu de Jérusalem, incapable de ces délicatesses, mais un helléniste d'Alexandrie, qui connaissait son public, et ne trouvait rien de mieux, pour vanter la sainteté du Christ, que d'en faire un amant à la manière de Socrate. Nous calomnions les anciens, et nous ne voyons pas que leurs idées, ramenées à leur juste mesure, ont leur source dans le cœur humain, et qu'elles ont coulé jusque dans notre religion. »

 

« La distinction des amours et la différence de leurs caractères était si bien établie chez les Grecs, que nous les voyons habiter ensemble, sans se combattre ni se confondre. Achille a pour compagne de sa couche, hetaïra, Briséis, la belle captive ; pour ami de cœur, Patrocle, son hetaïros, Aussi, quelle différence dans les regrets qu'il leur donne ! Pour Briséis, il pleure, il jure de ne plus combattre et de retourner en Thessalie ; pour Patrocle, il viole son serment, tue Hector, massacre ses captifs et décide la prise de Troie. »

 

« Tous les poètes grecs qui ont chanté l'amour sous sa double hypostase ont suivi l'exemple d'Homère. Je veux que le Bathylle d'Anacréon soit suspect : l'indiscrétion du poète, dans le portrait qu'il a tracé de son ami, a laissé tomber sur la pureté de l'original une ombre obscène ; mais combien le sentiment que Bathylle lui inspire l'emporte sur toutes ses fantaisies de maîtresses ! Quoi de plus ravissant que cette chanson de la colombe messagère ! Et quelle rêverie dans ces deux couplets, que les traducteurs séparent comme si c'étaient deux odes :

Rafraîchissez, ô femmes, de vin doux ma gorge desséchée ; rafraîchissez de roses nouvelles ma tête brûlante. Mais qui rafraîchira mon cœur, incendié par les amours ?

Je m'assoirai à l'ombre de Bathylle, le jeune arbre à la verdoyante chevelure ; auprès de lui coule et murmure la fontaine de persuasion. C'est là, voyageur épuisé, que je prendrai une nouvelle force. »

 

Maintenant ce n'est plus l'amour grec, c'est sa pureté qui intrigue Proudhon :

 

« Ce qui m'étonne dans toute cette poésie socratique, platonique, anacréontique ou saphique, comme on voudra l'appeler, c'est l'extraordinaire chasteté de la pensée aussi bien que du langage, chasteté qui n'a d'égale que l'ardeur de la passion. M'explique qui pourra, dans l'hypothèse d'un amour impie, cet inconcevable mélange de tout ce que la tendresse la plus exaltée, la pensée la plus sévère, la poésie la plus divine, pouvaient offrir de traits pénétrants, d'images gracieuses et d'ineffable harmonie, avec ce que la rage des sens aurait fait inventer de plus atroce ; quant à moi, une pareille alliance du ciel et de l'enfer dans un même cœur me paraît inadmissible, et je reste convaincu que, s'il y a là-dessous quelque horreur, elle est toute nôtre. »

 

L'amour unisexuel des anciens était-il vraiment pur ? Proudhon, après l'avoir affirmé, n'en est plus tellement certain. Mais leur idéal, tout au moins, était, selon lui, de pureté :

 

« Pour nous, sans prétendre à plus de science en pareille matière qu'il ne convient à d'honnêtes gens d'en avoir, nous maintenons l'opinion établie par nous dans le texte, savoir, que l'amour pédérastique n'impliquait pas nécessairement, pour les anciens Grecs, comme il implique aujourd'hui pour nous, des rapports corporels ; que tout au contraire cet amour avait la prétention de rester pur, et que c'est ainsi que le pratiquèrent Socrate, Épaminondas, et une foule d'autres. Les passages que nous avons cités de Plutarque, de Platon, de Virgile, de l'Évangile selon saint Jean, en sont des témoignages irrécusables. Nous soutiendrons en conséquence que c'est ce pur amour que chantèrent Anacréon et Sapho ; qu'il importe, si l'on veut être juste, de distinguer ici entre la théorie passionnelle des anciens et ce que put être leur pratique, et qu'avant d'accuser de mœurs abominables les plus grands des poètes, il faudrait commencer par comprendre leurs sentiments et leurs idées. De quelque façon qu'en aient usé, dans le secret, Anacréon avec Bathylle, Sapho avec son amie, ce dont nous ne savons absolument rien ni ne saurons jamais rien, une chose reste positive, démontrée, acquise : (...) les anciens se faisaient de l'amour un autre idéal que nous, idéal qu'il ne s'agit pas ici de justifier (...) ; mais idéal irréprochable dans leur pensée, et qui avait sa poésie. »

 

Proudhon, cependant, de par son expérience personnelle, a un sens trop aigu de la « rage des sens » pour se bercer de naïves illusions. Il sait trop bien qu'il est impossible d'interposer une cloison étanche entre le platonisme et la chair : ce genre d'amour, « quelque spiritualiste qu'en soit le principe », n'en demeure pas moins physique :

 

« Un des interlocuteurs de Plutarque, celui qui défend la cause de l'amour androgyne ou bi-sexuel, fait à son adversaire, qui protestait au nom des sectateurs du parfait amour contre les accusations dont on les chargeait, l'objection suivante : Vous prétendez que votre amour est pur de tout rapprochement des corps, et que l'union n'existe qu'entre les âmes ; mais comment peut-il y avoir amour là où il n'y a pas possession ? C'est comme si vous parliez de vous enivrer en faisant une libation aux dieux, ou d'apaiser votre faim à l'odeur des victimes. A cette objection, pas de réponse. Quelque opinion que l'on se fasse de la distinction des corps et des âmes, il reste toujours que celles-ci ne s'unissent que par le rapprochement de ceux-là. »

 

Et Proudhon de conclure, comme un homme qu'aurait dévasté, au plus profond de lui-même, le combat de l'ange et de la bête :

 

« Tout amour, si idéal qu'en soit l'objet, tel qu'est par exemple l'amour des religieuses pour le Christ ou celui des moines pour la Vierge, à plus forte raison l'amour qui se rapporte à un être vivant et palpable, retentit nécessairement dans l'organisme et ébranle la sexualité. Il y a de la délectation amoureuse chez la jeune vierge qui caresse sa tourterelle ; et quel délire, on le sait trop, allume dans leurs sens consumés l'imagination des mystiques ! Parvenu au sommet de l'empyrée, l'amour céleste, attiré par cette beauté matérielle dont la contemplation le poursuit, retombe vers l'abîme : c'est Eloa, la belle archange, amoureuse de Satan, qu'il lui suffit de regarder pour se perdre. Telle est (...) l'antinomie à laquelle l'amour, comme toute passion, est soumis : de même qu'il ne peut se passer d'idéal, il ne peut pas non plus se passer de possession. Le premier le pousse invinciblement à la seconde. »

 

Pour donner sa pleine signification à ce qui précède, il nous reste – et ce sera l'objet d'une étude ultérieure — à soulever le voile de la vie intime de Proudhon, de sa continence forcée, de ses furieux appétits sexuels, de sa fanatique misogynie.

 

(1) Toutes les citations de Proudhon qui suivent sont extraites de « De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise », 1858, édition Rivière (Recueil Sirey, 22, rue Soufflot, Paris-5,), t. IV.

(2) Enéide, IX, 188.

(3) Ibid., V, 295.

(4) Ibid., V, 344.

(5) Jean, XIII, 23 ; XIX, 26, 27 ; XXI, 20.

 

Arcadie n°133, Daniel Guérin, janvier 1965

 


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Lire aussi la chronique de Lionel Labosse : Vers la liberté en amour, de Charles Fourier sur son site altersexualité.com

 

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