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Regard sur Corydon par André Gide

Publié le par Jean-Yves

Corydon reste à mes yeux le plus important de mes livres ; mais c'est aussi celui auquel je trouve le plus à redire. Le moins réussi est celui qu'il importait le plus de réussir. Je fus sans doute mal avisé de traiter ironiquement des questions si graves, où l'on ne reconnaît d'ordinaire que matière à réprobation ou à plaisanterie. Si j'y revenais, on ne manquerait pas de penser que je suis obsédé par elles. On préfère les passer sous silence, comme si elles ne jouaient dans la société qu'un rôle négligeable et comme si négligeable était dans la société le nombre des individus que ces questions tourmentent. Et pourtant ce nombre, lorsque je commençai d'écrire mon livre, je le croyais beaucoup moins grand qu'il ne s'est révélé par la suite et qu'il n'est en réalité ; moins grand pourtant en France, peut-être, que dans nombre d'autres pays que j'ai pu connaître plus tard ; car dans aucun autre pays sans doute (l'Espagne exceptée) le culte de la Femme, la religion de l'Amour et certaine tradition de galanterie, n'asservissent autant les mœurs, n'inclinent aussi servilement la conduite de la vie. Je ne parle évidemment pas ici du culte de la femme dans ce qu'il a de profondément respectable, non plus que de l'amour noble; mais de l'amour avilissant et de ce qui fait sacrifier aux jupes et à l'alcôve le meilleur de l'homme. Ceux mêmes qui haussent les épaules devant ces questions sont ceux qui proclament que l'Amour est ce qu'il y a de plus important dans la vie et qui trouvent tout naturel que l'homme y subordonne sa carrière. Il s'agit naturellement ici, pour eux, de l'amour-désir et de la jouissance ; et, à leurs yeux, le désir est roi. Mais, selon eux, ce désir perd toute valeur dès qu'il n'est plus conforme, ne mérite plus d'être pris en considération dès qu'il n'est plus semblable au leur. Ils sont très sûrs de leur affaire, ayant pour eux l'Opinion.

 

Je crois pourtant avoir dit dans ce livre à peu près tout ce que j'avais à dire sur ce sujet importantissime, et que l'on n'avait pas dit avant moi ; mais ce que je me reproche, c'est de ne l'avoir pas dit comme il fallait. N'importe ! Certains esprits attentifs sauront l'y découvrir plus tard.

 

André Gide

 

in Journal 1942-1949 d'André Gide, Gallimard, 1950, 19 octobre 1942, pp. 38/39

 

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